Conflit israélo-palestinien : pour lutter contre l'oppression, déjouer le piège de la répression

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2008

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Au fil d’une fine analyse, l’auteur, connaisseur du Proche-Orient pour y avoir accompli de nombreux voyages, rend bien compte de l’urgence à délaisser la violence mimétique, qui divise et tue, au profit de la non-violence créatrice de justice, d’humanité et de respect. En d’autres termes, cet article dit en clair ce que beaucoup de personnes pensent depuis longtemps sans avoir encore jamais osé le dire.

Je voudrais tenter d’exprimer quelle analyse de la situation actuelle au Proche-Orient permet de faire la grille de lecture proposée par le principe de non-violence. Tout d’abord, l’affirmation selon laquelle le peuple palestinien a droit à la solidarité de tous ceux qui ont le souci de la justice est le socle sur lequel doit être construite notre analyse. À l’évidence, le peuple palestinien est victime de l’occupation et de la colonisation mises en œuvre par l’État d’Israël avec la complicité de la communauté internationale. Mais, aujourd’hui, notre analyse doit aussi être fondée sur un autre fait non moins incontestable : aucune solution ne pourra être élaborée sans qu’il soit tenu compte de la présence sur cette même terre de Palestine du peuple israélien. Ceci, non pour des raisons de droit, mais pour des raisons de fait. Dès lors, « le principe de réalité » doit s’imposer et permettre de discerner le désirable, le possible et l’impossible.

Un autre principe majeur doit fonder notre analyse : aucune solution imposée par la violence n’est et ne sera possible. Il faut accepter ce principe dans toute sa radicalité. Il vaut pour chacun des deux peuples adverses. Israël étant de fait l’agresseur, c’est d’abord à lui qu’il faut demander de cesser de persécuter et d’humilier les Palestiniens. Mais la résistance palestinienne s’enferme elle-même dans une impasse pour autant qu’elle croit encore devoir recourir à la violence. La violence ne peut que resserrer le nœud du conflit, alors qu’il s’agit de le dénouer. La question, ici et maintenant, n’est pas de discuter la légitimité de la violence — même si celle-ci me semble éminemment discutable —, elle est de s’interroger sur l’opportunité politique et stratégique de cette violence. Or le réalisme nous oblige à reconnaître que cette violence est parfaitement contre-productive. Inopérante. Impuissante. Inefficace. La violence palestinienne ne peut avoir pour effet que de provoquer une violence israélienne extrême. 

La situation la plus tragique est celle que subissent les Palestiniens de Gaza. Bien sûr, là encore, la responsabilité première est israélienne. Et elle est majeure. Mais c’est en définitive tenir les Palestiniens pour des gens irresponsables, que de refuser de voir la responsabilité palestinienne. Comment s’aveugler au point de ne pas vouloir comprendre que les quelques roquettes artisanales lancées depuis Gaza sur le territoire d’Israël ne peuvent avoir d’autre efficacité que de provoquer un surcroît de violence de la part des Israéliens. La violence n’est pas une fatalité. Elle n’impose jamais d’elle-même ses lois. Mais, dès lors qu’on l’a choisie, ses lois sont implacables. Inflexibles. Accablantes. Cruelles. Féroces. Inhumaines enfin.

Nous concluons un marché de dupes lorsque, sous prétexte d’être solidaires de la résistance des Palestiniens, nous feignons d’affirmer notre solidarité avec leur violence. S’accommoder de cette violence, ce n’est pas être solidaire de la résistance des Palestiniens, c’est être complice de leur malheur. En définitive, ce n’est pas dans l’espérance de vaincre que les Palestiniens recourent à la violence, mais c’est en désespoir de cause. Nous ne saurions être de connivence avec ce désespoir. L’extrême tragique de la violence palestinienne, c’est qu’elle est un processus suicidaire. Il nous appartient de tout faire pour enrayer ce processus. Sous prétexte de ne pas vouloir désespérer Gaza, on ne veut pas reconnaître et, surtout, on ne veut pas dire que sur le terrain, depuis longtemps, les Palestiniens ont perdu la guerre. Quand la guerre est perdue, il ne sert à rien de vouloir la continuer.

Par ailleurs, comment analyser les affrontements inter-palestiniens ? Tout d’abord, il est sûr que le refus de la communauté internationale, et tout particulièrement de l’Europe, de dialoguer avec les représentants du Hamas après que celui-ci ait remporté les élections libres et démocratiques du 25 janvier 2006 constitue une faute politique majeure. Un tel refus n’a pu qu’enfermer le Hamas dans son idéologie extrémiste. Au demeurant, le Fatah portait lui-même une lourde responsabilité dans l’échec de sa gestion politique et économique des territoires palestiniens. 

Ceci étant, nous ne saurions dénier toute responsabilité aux Palestiniens dans les affrontements fratricides qui les opposent en se contentant d’incriminer Israël et les Occidentaux. Quand des Palestiniens tuent d’autres Palestiniens, que devient notre solidarité ? N’est-elle pas aussi dérisoire qu’impuissante ? Aussi inconvenante qu’inopérante ? Comme fracassée ? Car, enfin, de quelle cause les tués sont-ils les martyrs ? De quelle cause qui mérite encore notre solidarité ? Comment être solidaire du meurtre fratricide ? Et, pourtant, notre solidarité avec le peuple souffrant de Palestine est plus nécessaire que jamais. Mais à condition qu’elle soit lucide et ne soit jamais complice.

En définitive, il apparaît que l’urgence absolue, c’est que les Palestiniens décident de renoncer à la violence. Cette décision aurait d’autant plus de force qu’elle serait unilatérale. Pourquoi est-ce aux Palestiniens de faire le premier pas ? Parce que dans la tragédie de la lutte armée, s’il n’y a aucun gagnant, ils sont les premiers perdants.

L’annonce d’une telle décision aurait un retentissement formidable et un impact considérable qui transformeraient radicalement le conflit qui les oppose aux Israéliens. Ce renoncement à la violence ferait apparaître la cause palestinienne dans toute sa clarté aux yeux de l’opinion mondiale et vaudrait aux Palestiniens une solidarité internationale sans commune mesure avec ce qu’elle est aujourd’hui. Ce renoncement à la violence ne serait pas une simple trêve. Les trêves s’inscrivent encore dans la logique de la violence — elles annoncent déjà à l’adversaire la reprise de la violence —, elles ne transforment pas la nature du conflit.

Les autorités du Hamas ont proposé un cessez-le-feu, si Israël mettait un terme au blocus de Gaza. Mais Israël affirme vouloir poursuivre ses raids militaires sur Gaza tant que le Hamas poursuivra ses tirs de roquettes. Chacun reste dans sa logique qui est la logique de la violence. Une logique de mort. Et chacun dira qu’il n’a pas d’autre choix. Que ce choix lui est imposé par le choix de l’autre. C’est ce qu’on appelle un cercle vicieux.

Le délaissement unilatéral de la violence de la part des Palestiniens ne serait pas un acte de faiblesse, mais un acte de force. Reconnu comme tel, il prendrait complètement à contre-pied l’État d’Israël dont la puissance militaire, qui constitue toute sa force dans un affrontement violent, deviendrait inutile. Cela aurait également l’avantage de permettre aux réseaux israéliens et juifs de militant(e)s pour la paix d’étendre largement leur audience au sein de la société civile d’Israël et dans le monde. Cela pourrait s’avérer décisif. Car la violence israélienne est aussi un processus suicidaire. Au demeurant, les Israéliens et les juifs qui, attachés à la réalité d’Israël, n’en sont pas moins révoltés contre les crimes et les destructions dont l’État d’Israël se rend coupable, ne devraient-ils pas adopter eux-mêmes une stratégie non-violente pour combattre la colonisation de la Palestine ?

J’entends déjà tous ceux qui se récrieront en me reprochant d’avoir l’outrecuidance de donner une leçon de morale à un peuple opprimé. Qu’ils se rassurent, je tiens pour intangible le principe selon lequel c’est aux Palestiniens, et à eux seuls, de décider des moyens de résistance qui leur semblent les plus appropriés. Eux seuls, au demeurant, paieront le prix qu’il faudra payer. Mais l’idée que je me fais de la solidarité n’interdit ni le dialogue, ni le partage, ni le débat, ni même, le cas échéant, le désaccord. Je pense que cela fait partie intégrante d’une solidarité fraternelle. 

La violence, dira-t-on, les Palestiniens n’en font pas le choix ; ils y sont contraints par la situation qui leur est imposée par l’agression de l’ennemi sioniste et la complicité de la communauté internationale. Mais croire cela, n’est-ce pas laisser penser que les Palestiniens sont enfermés dans un destin tragique qui les condamnerait à être soit des martyrs soit des meurtriers ? Croire cela, n’est-ce pas leur dénier toute autonomie de pensée et d’action ? Refuser de débattre avec eux du choix des armes, n’est-ce pas en réalité nier l’autonomie qu’on prétend leur reconnaître ? N’est-ce pas les déposséder de la responsabilité d’être capables d’analyse et de décision ?

Vouloir débattre avec eux, n’est-ce pas miser sur leur capacité d’autonomie, sur leur liberté de décision, en fin de compte sur leur dignité ?

Non, je ne donne pas une leçon de morale, je tente de discerner une analyse politique qui implique un choix stratégique. Non pas que le questionnement moral soit hors de propos dans ce débat — il est en définitive essentiel —, mais, présentement, ce n’est pas sur ce registre que j’entends me situer. Depuis des années et des années, la violence palestinienne pollue la cause palestinienne aux yeux de l’opinion publique internationale. Les militants pro-palestiniens s’indignent de l’indifférence de la communauté internationale sans comprendre que, pour une large part, cette indifférence se nourrit précisément de la violence palestinienne. L’idée prévaut au sein de la majorité silencieuse qu’« il faut bien qu’Israël se défende ». Cette idée, dont il faut au demeurant, que cela nous plaise ou non, reconnaître la part de vérité, agit sur l’opinion publique comme un chloroforme. On peut certainement le regretter, mais on ne peut pas le nier.

Ce renoncement à la violence devrait être tout sauf un renoncement à la résistance. Et c’est ici que se pose la question d’une stratégie de l’action non-violente comme alternative à la violence. Nous savons que des Palestiniens, depuis plusieurs années, réfléchissent sur la non-violence. Mais, même parmi eux, prévaut souvent l’idée que le choix de la non-violence ne saurait impliquer une critique radicale du choix de la violence. Ils s’en tiennent le plus souvent à l’idée que la nécessité de résister aux injustices qu’ils subissent du fait de l’occupation israélienne donne aux Palestiniens le droit de recourir à la violence. Même si eux-mêmes choissent l’action non-violente, ils acceptent le principe de la « diversité des tactiques » — ou de la « pluralité des tactiques » — selon lequel il conviendrait de concilier dans une même lutte des actions violentes et des actions nonviolentes. Ainsi, pour beaucoup d’entre eux, la non-violence peut aller de pair à tout moment avec la violence. Dès lors, ils ne proposent pas le renoncement à la violence comme un principe politique. J’ai suffisamment d’amitié pour eux pour leur dire que ce positionnement n’est pas tenable. Si la complémentarité entre la violence et la non-violence a un sens du point de vue de la violence, elle n’en a aucun du point de vue de la non-violence. Pour autant qu’ils considèrent la non-violence comme un complément à la violence ils se situent encore dans la logique de la violence.

Ceci étant, je comprends la difficulté dans laquelle ils se trouvent. Ils n’osent pas affirmer le choix du renoncement à la violence parce qu’ils ont conscience qu’une telle affirmation les rendrait suspects, aux yeux de beaucoup des leurs, d’être traîtres à la résistance palestinienne. Et c’est vrai que d’aucuns les accuseraient de faire le jeu des sionistes. Il faut ici prendre en compte le fait que, toutes ces dernières années, s’est développée une véritable « culture de violence » au sein du peuple palestinien. Le recours à la violence appartient à son imaginaire. Il est devenu fondateur de son identité nationale. L’extrême tragique de la situation est que cette culture est en réalité une « culture de mort ». Celle-ci se fonde tout particulièrement sur le « culte des martyrs ». La tâche, mais elle est gigantesque, est donc de déconstruire cette culture de violence et de construire une culture de non-violence.

Les événements qui se sont déroulés à Gaza le 25 février 2008 sont particulièrement signifiants. Une chaîne humaine s’est formée du Nord au Sud de la bande de Gaza sur près de 40 kilomètres. Les manifestants étaient pour la plupart des écoliers. Selon la formule consacrée, « il n’y a pas eu d’incident notable ». Cependant, au début de la manifestation deux roquettes ont été tirées du Nord de la bande de Gaza en direction du territoire israélien. Mais n’y a-t-il pas une contradiction irréductible entre l’organisation d’une chaîne humaine, qui est le type même de l’action non-violente, et le tir de roquettes ? Comment prétendre que le « message » envoyé par la première action est complémentaire du « message » lancé par la seconde ? Certes, les dirigeants du Hamas ont déclaré que ces tirs étaient une riposte aux tirs de missiles israéliens qui avaient tué trois Palestiniens dans la nuit du 24 au 25 février. C’est précisément cet engrenage meurtrier qui fait perdre la paix à chacun des deux camps.

En définitive, face à la situation qui prévaut actuellement en Palestine, quel est le choix le plus réaliste ? Le choix réaliste est celui qui est à la fois possible, probable et efficace. Le choix de la violence est possible et il est probable. Mais il est inefficace. Le choix de la non-violence est possible et il est efficace. Mais il n’est pas probable. Dès lors, le choix réaliste est de prendre toutes les initiatives possibles pour augmenter les probabilités du choix de la non-violence. Le choix de la résistance non-violente offre une issue « idéale », mais il n’est pas idéaliste. Les Palestiniens qui la choisiront peuvent espérer poser des jalons qui seront utiles quand crimes et ruines auront suscité, face au désastre, une prise de conscience mondiale.

Aujourd’hui, la situation est gravissime, probablement davantage que nous n’osons le reconnaître. Il n’y a pourtant pas de fatalité. Aujourd’hui, il s’agit d’éviter le pire. Et le pire, ce serait une explosion généralisée de la violence. Cataclysmique. La communauté internationale doit sans plus attendre se mobiliser pour faire cesser le blocus économique imposé par Israël à la population de Gaza. La situation humaine et humanitaire est devenue tragique. Absolument. Il faut de toute urgence, sans fixer aucun préalable, nouer un dialogue diplomatique avec les autorités du Hamas qui contrôlent cette zone et faire pression sur les autorités d’Israël. L’idée, qui a prévalu jusqu’à présent, selon laquelle, « on ne dialogue pas avec des terroristes », n’est pas acceptable, aussi contestables, je crois l’avoir suffisamment souligné, que soient les tirs de roquettes. Ceux-ci ne sauraient rester plus longtemps un prétexte à l’inaction de la communauté internationale. Celle-ci sera d’autant plus crédible pour demander un « cessez le feu » aux Palestiniens, qu’elle se sera engagée avec la plus grande détermination pour que soient respectées envers les Gazaouis les simples exigences d’humanité. Toutes les conditions sont remplies pour appliquer le principe d’ingérence humanitaire et démocratique. Demain, il sera trop tard.

Texte écrit le 26 février 2008



POST-SCRIPTUM 1

Les faits sont décidément têtus. Depuis que j’ai fini d’écrire ce texte, les faits n’ont cessé de parler. Très fort. Violemment. Mortellement. Dans la matinée du 27 février, un raid israélien frappe un minibus de la branche armée du Hamas à Khan Younès au sud de Gaza, tuant cinq d’entre eux et blessant un sixième. Le même jour, une roquette de la résistance est tirée de la bande de Gaza et frappe de plein fouet le collège Sapir, au nord de la ville de Sdérot et tue un Israélien. C’est le premier mort israélien depuis la prise de pouvoir par le Hamas à Gaza en juin 2007. Peu après, deux Palestiniens sont tués et deux autres blessés dans un nouveau raid israélien au nord-est de la ville de Gaza. Jeudi, plusieurs raids de l’aviation israélienne sont menés sur Gaza. En deux jours, trente et un Palestiniens sont tués, dont quinze civils parmi lesquels huit enfants dont un bébé de six mois. Jeudi soir, le Hamas déclare avoir tiré 82 roquettes. Deux d’entre elles ont atteint Ashkemon, une ville de 120 000 habitants située à 40 kilomètres de Tel Aviv. Et les faits ne sont pas prêts de se taire. Et chacun des deux camps ennemis va continuer à justifier ses meurtres par ses morts. La violence est un engrenage aveugle. « Nous ne saurions rien, écrivait Albert Camus, tant que nous ne saurons pas si nous avons le droit de tuer cet autre devant nous ou de consentir qu’il soit tué. […] Le meurtre est la question. » Oui, le meurtre est la question posée. À chacun(e) d’y répondre. En toute responsabilité.

29 février 2008


POST-SCRIPTUM 2

Le 6 mars 2008, un jeune Palestinien de 25 ans, Abu Dheim, pénètre dans la bibliothèque d’un école talmudique située à Jérusalem-ouest et, armé d’une kalachnikov, il tue huit étudiants et en blesse neuf autres avant qu’un officier israélien lui tire deux balles dans la tête.

7 mars 2008

 

 


Ce texte est déjà beaucoup commenté

Cet écrit de Jean-Marie Muller circule beaucoup sur Internet depuis quelques temps. Il est abondamment reproduit sous le titre « Les Palestiniens et Israéliens face au défi de la non-violence », suscitant de nombreuses critiques ou approbations. Ce phénomène ne peut laisser indifférent. Il signifie que le vrai problème est clairement posé, à savoir qu’il faut choisir entre violence mimétique ou le courage de la non-violence politique. En écrivant « Jean-Marie Muller Palestine » sur un moteur de recherche, chacun peut trouver ces sites, notamment celui de l’Association France Palestine, où après avoir reproduit le texte de Muller, le président de cette association s’en prend à l’argumentation. Voir aussi, par exemple, du côté de l’approbation, le blog de Bruno Frappat, le site du Monde Libertaire, etc. Ce texte de Jean-Marie Muller circule sur des sites étrangers, en anglais sur www.hommesdeparole.org et en arabe sur www.maaber.org.


Article écrit par .

Article paru dans le numéro 149 d’Alternatives non-violentes.