Auteur

Hans Schwab

Localisation

Inde

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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La marche du sel s’est déroulée en Inde du 12 mars au 6 avril 1930. Elle constitue certainement l’événement majeur de l’épopée gandhienne. Cette marche a inauguré une campagne de désobéissance civile qui s’est étendue sur quatre années. Tout le génie politique et spirituel de Gandhi s’est manifesté comme en raccourci lors de cette marche.

Toute sa vie fut une marche. Cette constatation n’est pas une métaphore banale quand elle est appliquée à Gandhi. La recherche de vérité poussait ce mystique politique sur la route, toujours, sauf quand il séjournait en prison, lieu de retraite souvent bienvenu. Attentif à la petite voix intérieure, son guide, traversant des zones d’ombre avec patience en attendant l’étincelle qui allait allumer l’ardeur, la sienne d’abord, puis celle de ses compatriotes, il cheminait vers la libération individuelle, donc spirituelle pour lui, et collective, donc politique. Pour cet objectif il traversa le continent indien inlassablement de 1915 jusqu’à sa mort en 1948, en contact avec toutes les fractions de la population de l’Inde (y compris ce qui est devenu le Pakistan et le Bangladesh) en pèlerin, frère, chef, général, rebelle, éducateur, pacificateur…

Déjà en Afrique du Sud il avait fait ses expériences de vérité en inventant la satyâgraha, et en se révélant comme stratège de la marche politique, efficace et victorieux : Smuts, le représentant de la Grande Bretagne, dut annuler deux lois discriminatoires, l’une au sujet de la taxe de trois livres, imposée avant tout aux Indiens du Natal, et l’autre concernant la non-reconnaissance des mariages indiens et musulmans (1914). Et vers la fin de sa vie il a marché, presque seul, avec ses plus proches fidèles, ignoré des journalistes mais pas de la population du Bengale, pour prêcher la réconciliation entre Hindous et Musulmans dans les villages meurtris par les hostilités religieuses. Mais le joyau de la stratégie de l’action non-violente est la marche du sel, exemplaire par les objectifs, la stratégie, la logistique, la réalisation.

Objectifs

Les objectifs de la campagne de la désobéissance civile commencée au printemps 1930 sont triples, comparables aux côtés d’une pyramide triangulaire qui culminerait dans l’indépendance de l’Inde. La base est le constat d’un désastre économique, politique, culturel et spirituel dont la domination anglaise est la principale responsable ; mais responsables sont également les Indiens, parce qu’ils acceptent la soumission. Le premier côté vise donc logiquement le colonialisme, l’adversaire contre lequel se dirige la désobéissance civile. Les multiples éléments de la société indienne sont représentés par le deuxième côté de la pyramide des objectifs. Ils sont les partenaires indispensables à l’action, mais des partenaires qu’il faut former et instituer dans leur fonction de citoyens responsables. Car Gandhi est persuadé que l’indépendance politique ne sert à rien si la société elle-même continue à générer des injustices et si les hommes et les femmes restent esclaves de leur ignorance. Le troisième côté, ce sont les objectifs concernant l’opinion publique, anglaise bien sûr, mais aussi mondiale dont l’indifférence soutient le système colonial : « L’Inde aura délivré un message au monde. » La marche du sel n’est qu’une partie du mouvement d’envergure de la désobéissance civile. Son but, l’abolition de l’inique taxe sur le sel est concret, limité dans le temps, réalisable et fédérateur.

Avec Gandhi, rien n’est jamais simple et pourtant c’est toujours simple. Cette contradiction fertile, c’est son génie. Il réussit à faire émerger d’un contexte complexe une action limpide. Défier l’empire britannique en s’attaquant à la gabelle – cela ne suscite qu’un sourire de la part du colonisateur et la consternation parmi les amis et alliés politiques de Gandhi. Mais tous doivent finalement concéder qu’ils ont sous-estimé l’intuition du Mahatma et la force symbolique du sel : élément de vie, disponible facilement sur des milliers de kilomètres de côtes, simple à ramasser, un geste à la portée de millions de personnes. C’est la ré-appropriation d’un bien vital volé au peuple par le système colonial.

Stratégie et logistique

Etant donné qu’il s’agit de transgresser ouvertement une loi injuste, l’action est annoncée au vice-roi, conformément au principe de transparence cher à la désobéissance civile. En fait, c’est un ultimatum, une dernière chance accordée au pouvoir de satisfaire les onze revendications qui dévoilent en Gandhi un redoutable homme politique bien éloigné de l’image de l’ascète penché sur son rouet.

Gandhi choisit 79 personnes expérimentées pour un itinéraire de 350 km en 25 jours, de la ville d’Ahmedabad à Dandi au bord de l’Océan Indien. Il est prévu que cette action déclenche par la suite un mouvement de masse et, à cet effet, il a élaboré des consignes très précises découlant du principe de non-violence et très rigoureuses particulièrement concernant la discipline.

Une équipe de 18 étudiants précède les marcheurs pour préparer dans les villages les endroits pour cuisiner (ce que feront les marcheurs eux-mêmes), dormir, prier et creuser des latrines. Pendant les haltes, les marcheurs poursuivent les objectifs concernant la société : information au sujet de l’hygiène, conscientisation pour améliorer le statut de la femme et pour abolir l’intouchabilité, la prohibition de l’alcool et de l’opium, l’union entre Musulmans et Hindous, promotion de l’autonomie économique (filage et tissage) et propager le message politique de Gandhi : « C’est un devoir pour ceux qui ont conscience du mal terrifiant fait par le système de gouvernement de l’Inde d’être déloyaux et de prêcher ouvertement la déloyauté. Vraiment, la loyauté envers un Etat aussi corrompu est un péché et la déloyauté est une vertu. »

Gandhi sait que, pour redonner vie et dignité à ce pays immense, il faut de nombreux responsables bien formés. Il sait par expérience qu’un mouvement de masse comme la marche du sel devrait révéler des leaders inattendus. En outre, le général, comme il se nomme parfois,  est persuadé qu’il sera arrêté rapidement pendant la campagne et prévoit logiquement, en bon stratège, son remplacement et même les remplaçants des remplaçants.

Car l’intelligence stratégique de Gandhi prévoit son emprisonnement : c’est une faute que les Anglais ne peuvent pas ne pas commettre. Mais le vice-roi, conscient et de plus en plus embarrassé, hésite longtemps avant de tomber dans le piège tendu par Gandhi. Il le fait arrêter finalement après le geste spectaculaire où il brandit une poignée de sel devant des journalistes du monde entier, imité dans les semaines qui suivent par des millions d’Indiens à travers tout le pays.

Résultats et compromis

« Aujourd’hui, tout l’honneur de l’Inde est symbolisé par une poignée de sel dans la main des résistants non-violents. Le poing qui tient ce sel pourra être brisé, mais ce sel ne sera pas rendu volontairement ». Le sel dans la main, c’est le geste qui fait relever la tête aux soumis et rend la dignité à ceux qui essaient d’avoir la maîtrise de leur vie, même si les matraques de la répression s’abattent sur eux. Plus rien ne pourra plus empêcher l’indépendance, mais le chemin sera encore long de 17 ans.

Quant au progrès de la société indienne, il est difficilement quantifiable. Comment exprimer aujourd’hui en pourcentage l’amélioration du statut de la femme indienne dans les années trente ? Et l’intouchabilité ? Son tabou a été brisé et le progrès est palpable. En ce qui concerne le symbole de la lutte économique, le boycott du tissu en coton anglais, les importations auraient diminué de 60 à 70 % à l’automne 1930 par rapport à l’année précédente.

Le 5 mars 1931, après de longues et dures négociations, Gandhi et le vice-roi Irwin signent le pacte de Delhi qui interrompt le mouvement de la désobéissance civile. Cet accord règle, entre autre, la question du sel de la manière suivante : la gabelle n’est pas abolie, mais les habitants des villages qui se trouvent à proximité des lieux de production du sel peuvent en disposer librement pour leur consommation et en vendre dans un secteur géographique très limité. Vu l’objectif central de la marche, l’abolition de cette taxe, c’est une concession majeure de la part de Gandhi, et ce compromis est vivement critiqué par ses amis politiques. Voici ce que répond le général de l’action non-violente : « Pendant douze mois, nous avons développé une mentalité de guerre (…) nous n’avons pensé qu’à la guerre et nous avons cru qu’aucun compromis n’était possible. Mais ce n’était pas une position convenable pour un vrai non-violent. Celui-ci, tandis qu’il est toujours prêt à lutter, doit également désirer ardemment la paix. » Et : « La souffrance a des limites bien définies. (…) Ce serait une folie de continuer à souffrir quand l’adversaire vous facilite l’entrée dans une discussion avec lui qui correspond à vos aspirations. »

Finalement, la force de la marche du sel agit à long terme ; c’est surtout la dignité et la confiance retrouvées des Indiens qui comptent et moins l’abandon de la taxe proprement dit. Celle-ci tombera de toute façon avec l’indépendance, et pour atteindre ce sommet il faut marcher, longtemps, et la tête haute.

 

 

 


Article écrit par Hans Schwab.

Article paru dans le numéro 156 d’Alternatives non-violentes.