Marche internationale pour la Liberté à Gaza, fin 2009

Auteur

Jean-Baptiste Nedelcu

Localisation

Israël

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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La Marche internationale pour la Liberté à Gaza a réuni 1 400 internationaux, dont 400 Français1. Voici des extraits de mon carnet de voyage.

1er jour : samedi 26 décembre 2009, « Des touristes spéciaux au Caire »


Roissy. Premières rencontres avec le groupe. Bonnes impressions mêlées d’un peu d’excitation et d’inquiétudes à la fois. Je m’abandonne.

14 h 30 : Nous débarquons au Caire ! Stress, bruit, tension. Je suis déconcentré, affaibli. Je suis seul. Je me méfie de ce que nous voulons vivre, des personnes, de l’hôtel. En même temps je n’ai pas vraiment d’autre choix que de suivre le mouvement.

18 h : Ambiance bizarre, joyeux bordel de nos 200 marcheurs dans le grand hôtel luxueux et touristique, très excentré, proche des Pyramides.

 

2e jour : dimanche 27, « La force de la non-violence en marche »2


Trois heures du matin : Nous vivons un moment historique. J’écris, assis devant l’ambassade de France. Les mots me manquent pour décrire ce que nous vivons : le témoignage de la puissance de la non-violence. Nous sommes environ 300 à chanter et danser devant l’ambassade, protégés certes par notre statut politique d’Occidentaux français.

À 19 h, on nous annonce que les bus allaient arriver dans deux heures. Deux heures plus tard, on nous regroupe d’urgence : les bus sont bloqués. Du coup on bloque la rue, avenue Charles-De-Gaulle, une artère importante du Caire de deux fois trois voies ! C’est une surprise totale pour la quinzaine de policiers présents, qui ne réagissent pas. Soudain ils essaient de nous faire dégager, mais nous résistons dans la non-violence. Je me sens tout à fait à l’aise, à ma place ici ; une certaine paix m’habite et j’essaie de la communiquer aux quelques excités autour de moi. Toute la préparation intérieure vécue à la Communauté de l’Arche ces dernières semaines portent leurs fruits. Après 1/4 d’heure assez tendu, ils se calment.

Puis nous restons environ deux heures assis. Après un temps, la police évacue toutes les voitures, la rue devient déserte. Petit moment de solitude. Mais heureusement des journalistes sont là : AFP, Al Jeizzira, France Info, Libé, TV égyptiennes… Des Égyptiens à leur fenêtre et en petit nombre dans la rue. Beaucoup de marcheurs déploient leurs tentes dans la rue, du grand jamais au Caire. 

Après ce temps assez long, la police nous menace d’expulsion. La tension remonte, mais la détermination est grande. Après 20 minutes, des camions de pompier arrivent, et nous menacent avec des lances à incendie. Les négociations aboutissent à un retrait sur le trottoir de l’ambassade de France de notre part, jusqu’à demain matin 9 h 30 où les négociations reprendront. Ils proposent que l’on dorme dans le lycée français du Caire, mais nous refusons catégoriquement car on risquerait d’être bloqués jusqu’au départ du charter, sans aucune visibilité ni possibilité d’action…

Nous battons en retraite. Qu’à cela ne tienne, sur le trottoir nous crions des slogans tels que « Gaza, Gaza, on ne t’oublie pas », etc. La circulation reprend et tout le monde nous voit et nous entend. Beaucoup d’Égyptiens arrivent. La situation devient délicate pour l’Égypte. La force de la non-violence est en marche. Assis face aux soldats, j’ai le sentiment très fort que nous ouvrons ici un espace de liberté dans un pays qui en est privé. J’en pleure tellement c’est beau. 

Soudain, beaucoup de cars de soldats arrivent, très menaçants, la tension et la peur remontent. Ils se placent en face de nous, à un mètre du trottoir derrière des barrières de sécurité. Je suis avec mes amis de Lyon : Anouar, Medhi, Lila, Farah, Hakim, Nordine, Nadia, Manon… Certains sortent le Coran et commencent à prier. Je me joins à eux et récite le « Notre Père ». Beaucoup parlent aux soldats en arabe et leur disent notre combat. Nous prions et prions. Certains chantent. 

À ce moment arrive l’ambassadeur de France, juste devant nous. Il ne s’attendait pas à la présence des soldats, mais il a la garantie qu’ils ne feront rien cette nuit. Il s’est engagé auprès de l’Égypte que nous ne ferons rien non plus jusqu’à demain. Puis il rentre se coucher au chaud, nous laissant à notre sort. La tension baisse. Certains chantent pendant très longtemps, face aux soldats. Le moment est véritablement historique. Mais il s’agit maintenant de se reposer car demain sera un autre jour !

 

3e jour : lundi 28, « Giza street for Gaza trip » 


Une très petite nuit, de cinq heures environ, dans le bruit de la circulation revenue, avec une pollution terrible qui attaque fortement la gorge, les bronches et les voies nasales. Nous sommes encadrés par les soldats.

On apprend que nos négociations avec l’ambassade de France aboutissent à :

  • aucune chance actuellement d’avoir les bus et une autorisation de rentrer dans Gaza ;
  • de forts risques d’être expulsés au cours de la journée ;
  • que cette expulsion serait « clean » et avec le moins de violence possible, que nos bagages seraient respectés…

Évidemment, ces dernières informations, apprises en début d’après midi, mettent un climat de tension et de peur. Les bagages sont refaits, on ne s’en éloigne pas trop, les discussions vont bon train : résister ou non ? Incertitude. Soudain, une énorme troupe de soldats arrivent et se poste derrière les barrières : ça y est, c’est la fin… Mais ils restent sans bouger, attendant les ordres qui ne viennent pas. Et ça dure, et ça dure…

Les manifs reprennent de plus belle dans notre petite « bande de Giza ». Plusieurs Français d’origine maghrébine, maîtrisant la langue arabe communiquent avec les soldats égyptiens. Les slogans sont en français et en arabe (« Rejoignez-nous », « Les soldats avec nous », « les Arabes unis »…), ce qui nous attire une très forte sympathie de leur part.

Nous avons une certaine pitié de ces soldats car ce sont de jeunes campagnards (entre 18 et 21 ans) qui font leur service militaire (3 ans). Nous sentons qu’ils n’ont rien contre nous et qu’au contraire la plupart nous soutiennent. Il faut dire que nous leur donnons souvent de l’eau et de la nourriture, nous faisons de la musique pour eux. Parfois ils chantent avec nous et frappent des mains, leur regard est brillant et nous sentons que nous leur communiquons un peu d’espoir et de liberté.

En tout cas, nous vivons vraiment avec eux, et c’est tout à fait spécial car nous sommes un peu un zoo humain : on se couche sous leur regard, on se lève sous leur regard ; on discute, chante, mange, rit, vit sous leur regard… Nous sommes en tout cas bien protégés et ne craignons pas les voleurs !

Mais revenons au blocus de notre campement. Les check-points sont complètement fermés et plus personne n’entre ni ne sort. Alors que le matin on pouvait encore sortir au compte-goutte et aller aux toilettes de Pizza Hut, KFC ou du grand centre commercial d’à côté, désormais il n’y a plus que les toilettes de l’ambassade. 

Le soir venu, il ne s’est toujours rien passé. De nouvelles négociations ont abouti à trois solutions qui nous sont proposées :

  • rester ici jusqu’à notre départ, sans menace d’expulsion et en pouvant sortir et entrer à notre guise ;
  • aller au lycée français (= être enfermés et muselés) ;
  • rentrer illico en charters pour la France.

On se retrouve alors dans nos petits groupes de dix et on échange sur ces propositions, puis nous votons. Le résultat est que nous restons, malgré le fait que plusieurs décident de repartir en France. Oui, il est important de rester. Des soldats nous le demandent, avec des mots et des regards. Il est important de rester pour les Gazaouis. Les organisateurs de cette marche à Gaza nous le demandent également. Il est important de rester également pour les Égyptiens, nous leur apportons du courage. Certains nous disent leur honte de ne pas avoir été avec nous dès le début et de ne pas protester contre leur gouvernement qui nous bloque ainsi.

Un très grand moment d’émotion : concert du Map3 face aux soldats. Je ressens fortement la dictature égyptienne : certains journalistes se font arrêter, simplement pour avoir voulu nous interviewer. Certains automobilistes également, simplement pour avoir klaxonné et nous avoir fait signe. Je ressens cette dictature et en même temps je reçois cette musique et ces paroles de liberté et d’espoir. Jusqu’alors j’avais passé plusieurs heures près de mon sac, préoccupé à ne pas perdre mes affaires lors d’une expulsion. La musique me fait lâcher prise, la beauté de l’instant me touche très fort : je chante, applaudis, pleure. La musique m’apparaît comme arme de résistance massive4.

 

4e jour : mardi 29, « L’humour et la musique, armes de résistance »


Une grande nuit de 9 heures me fait le plus grand bien. C’est incroyable de pouvoir si bien dormir malgré le bruit, la poussière, le sol dur du trottoir, les soldats si proches… Je comprends que lorsqu’une cause est juste et qu’on s’aligne avec Dieu, on reçoit les forces pour aller jusqu’au bout. J’en suis témoin.

Aujourd’hui aura été encore une journée forte en émotion. À 14 heures 30, nous organisons une AG. Xavier Renou et moi avons simplement diffusé l’info selon laquelle une AG aurait lieu dans 15 minutes à tel endroit… et ça s’est fait !

Dans l’après-midi, je sors mon short de foot, mon maillot vert et mes chaussettes de foot (rouges antonines : dédicace à l’Usea étoile antonine !), ainsi je porte les couleurs du drapeau palestinien. Les soldats sourient, me font signe et m’appellent Zidane…

Vers 18 h, je sors ma flûte et je vais jouer pour les soldats qui s’ennuient. Moment très fort, applaudissent. Abdel arrive avec sa guitare et nous jouons ensemble, notamment Flatbush Waltz, un air yiddish. Symbole fort ! Au début je chante « By the Waters of Babylone », un psaume biblique. Je fais dire aux soldats par un traducteur que cette chanson est une prière pour eux et leurs familles. Puis nous chantons et chantons.

 

5e jour : mercredi 30, « La Palestine sur les Pyramides ! » 


AG à 10 h et revue de presse. Nous sommes en première page dans la totalité des journaux du monde arabe. Même le journal officiel égyptien se voit forcé de parler de notre volonté d’aller à Gaza. 

Dans l’après-midi, un groupe d’une vingtaine de personnes part accrocher un drapeau palestinien, de vingt mètres sur cinq, sur une Pyramide ! Cela réussit sans trop de heurts et de belles photos sont prises qui, on l’espère, feront le tour du monde.

Soirée festive, encore, avec beaucoup de musique. Olivia se lâche et danse le rock dans une euphorie la plus totale. Guitare, chansons, danse, joie !


 

6e jour : jeudi 31, « Des bancs pour les soldats !5 » 


 Manifestation à 10 h du matin avec tous les internationaux présents pouvant s’y rendre. Je fais partie de ceux qui gardent le campement. L’ambiance avec les soldats se détend très fortement. Il faut dire qu’une mesure extraordinaire a été prise hier dans la nuit, ça fait partie des grands moments surréalistes auxquels on a parfois le droit dans ce genre d’action : l’armée a fourni des bancs aux soldats ! Lorsque les bancs sont arrivés nous avons crié notre reconnaissance et applaudi bien fort, tant ces petits gars nous faisaient pitié : debout de longues heures durant, sans manger ni boire. Plusieurs feront des malaises au cours de la semaine.

Des chambres d’hôtel sont réservées pour les marcheurs qui souhaitent se reposer ou prendre une douche. Réveillon sympathique dans notre rue. Fête, chants, danse… Il y a une bonne troupe d’internationaux, notamment quelques Québécois avec qui je fraternise et échange des nouvelles du pays. Grande improvisation avec le Map sur le refrain : « Assignés à résidence, devant l’ambassade de France… »

Quelques slogans m’ont franchement mis mal à l’aise, heureusement ils étaient rares. Par exemple « Israël, casse-toi, la Palestine n’est pas à toi ! », scandé d’un ton haineux. Je comprends et partage cette colère face à un État colonisateur qui assassine, enferme, humilie, bombarde, torture, détruit, viole6… Mais la haine n’arrangera rien, je suis persuadé que ces vibrations négatives sont très néfastes et font reculer le mouvement de justice et de paix. Il s’agit de transformer sa colère en détermination, courage et lutte non-violente pour la justice7.

 

7e jour : vendredi 1er janvier 2010, « Salam Aleikoum » 


 Une action a lieu ce matin dans une grande mosquée du Caire : c’est vendredi, jour férié en Égypte, et les fidèles sont très nombreux. Des musulmans de chez nous y prient parmi les autres fidèles. Puis à la sortie, un petit groupe d’une quinzaine de personnes sortent les maillots verts et tentent de dialoguer avec la population.

Je rejoins une manifestation devant l’ambassade d’Israël. Celle-ci se trouve au 20e ou 30e étage environ d’un grand immeuble, on aperçoit à peine leur drapeau tout en haut. Nous sommes environ 350. Je rencontre Zohar, une juive israélienne vivant à Madrid. Il y a plusieurs juifs anti-sionistes dont quelques rabbins new-yorkais parmi nous, ça fait du bien. Au bout de quelque temps, la police s’incruste au milieu de la manif et nous demande (en parfait anglais et français) de nous retirer et de ne plus manifester. En sortant, il faut traverser une haie de soldats d’une vingtaine de mètres, nous sommes quelques-uns à faire le salut militaire et à faire semblant d’être des politiciens importants accueillis par une haie d’honneur !

Après cela, nous assistons à notre dernière réunion afin de préparer notre départ et parler des perspectives d’actions futures8. Puis tout le monde se sépare vers 18 h, la plupart se retrouveront pour prendre l’avion à 5 h du matin. Je passe la soirée avec Nuri et la bande de Lyonnais. Nous trimballons à leur hôtel tous les sacs « humanitaires » (médicaments, chaussures, vêtements, jouets…), que nous devions faire passer à Gaza. Cela remplit quatre taxis !

Vient le temps de notre adieu, avec un petit brin de regrets de ne pas être arrivés à Rafah. Le gouvernement égyptien n’aura jamais digéré que nous soyons entrés en Égypte avec un passeport touristique pour en réalité faire de la politique. Nous reprendrons l’avion vers la France dans la nuit.

 

Quelques perspectives pour la suite


Je suis intimement persuadé que la solution à ce conflit viendra en grande partie d’une montée en puissance de la voix des peuples du monde entier, relayées par les instances internationales seules capables de mettre une limite à la violence israélienne, d’aider ces deux peuples à divorcer de façon juste et paisible. Les initiatives visant à rapprocher Israéliens et Palestiniens sont importantes pour construire la paix dans le futur certes. Mais l’urgence, l’absolue priorité est de faire avancer le droit international avant tout : création de deux États sur les bases des frontières de 1967, avec aussi jugement des criminels de guerre aux tribunaux de la Haye.

Je soutiens personnellement l’action non-violente de boycott des produits israéliens 9. Inspirées par la lutte des Sud-Africains contre l’apartheid et dans l’esprit de la solidarité internationale, de cohérence morale et de résistance à l’injustice et à l’oppression, 172 organisations palestiniennes ont lancé cet appel au monde entier en 2005. Il est de notre devoir moral de refuser de soutenir financièrement l’État d’Israël tant qu’il ne jouera pas les règles du jeu internationales.

Cela n’a rien d’antisémite et ne nous empêche pas de nous sentir également solidaires du peuple israélien qui a aussi le droit légitime de vivre en sécurité.


1) 400 Français ont participé à cette marche, notamment Mgr Gaillot, Xavier Renou, Hedy Hepstein, des membres de la Canva…

2) Cf la vidéo de cette folle soirée: http://www.europalestine.com/article.php3?id_article=4605

3) « Ministère des Affaires Populaires », groupe de rap français bien engagé, présent avec nous toute la semaine.

4) Pour un aperçu de ces premiers jours dans la bande de Giza, cf. le film: http://www.europalestine.com/ article.php3?id_article=4616

5) Pour un aperçu de ces 2 derniers jours fous, cf. la vidéo http://www.europalestine.com/article.php3?id_article=4629
 

6) Cf. le rapport ONU du juge Goldstone qui qualifie très clairement les agissements d’Israël de « crimes de guerres » et même de « crimes contre l’humanité ».

7) Cf. denier chapitre: « quelques perspectives pour la suite ».

8) Cf. denier chapitre: « Quelques perspectives pour la suite ».

9) BDS: Boycott, Désinvestissement, Sanctions. Cf: http://www.bdsfrance.org
 


Article écrit par Jean-Baptiste Nedelcu.

Article paru dans le numéro 156 d’Alternatives non-violentes.