Quand des policiers camouflés incitent à la violence dans les manifs

Auteur

Isabelle Hanne

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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Alors que Jean-Paul et sa femme surprennent à la sortie d'un défilé des CRS en train de  sortir de leur véhicule en civil, ils décident de les suivre. Ils découvrent alors ces mêmes personnes incitant la foule à avoir un comportement violent. Jean-Paul tente de prévenir les manifestants de la supercherie et se fait remarquer par les CRS. Jean-Paul et sa femme s'éloignent mais sont suivis par des policiers qui l'embarquent sous la menace.

1er mai : un procès pour avoir dénoncé des policiers déguisés


Jean-Paul a sauté de joie à l’annonce du délibéré. Relaxé, après une audience éclair en correctionnelle au tribunal de grande instance de Paris, mardi dernier. Cet élu syndical, administratif à la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), n’avait pourtant rien à se reprocher. À part peut-être d’avoir été un peu trop avisé.

1er mai 2009. Ambiance fin de cortège, bon enfant et ensoleillé. Il est autour de 19 h 30 quand Jean-Paul, sa femme et une amie quittent le défilé.

Quelques pas plus loin, au début du boulevard Richard-Lenoir, ils remarquent un curieux manège : une dizaine d’hommes en civil sortent d’un car de CRS. Crânes rasés, foulards, capuches, autocollants CGT ou « Rêve générale » — la panoplie complète du manifestant.

La femme de JeanPaul prend des photos. Escortés discrètement par les CRS, les hommes se dispersent par groupes de deux ou trois et déboulent place de la Bastille. Au même moment, des gendarmes mobiles sont en train de déloger un groupe de jeunes, « un peu punks » selon Jean-Paul, assis sur les marches de l’opéra. La tension monte d’un coup. Des slogans éclatent — « Police partout, justice nulle part » ; « Casse-toi, pauvr’con » —, des projectiles volent. Ce sont les étranges manifestants, ceux qui s’étaient changés dans un car de CRS, qui invectivent les gendarmes. Les jeunes entrent dans le jeu. Les CRS s’en mêlent. JeanPaul comprend : ces manifestants sont, selon ses mots pendant l’audience, des « policiers déguisés en manifestants ». « Là, on a compris qu’ils voulaient piéger les jeunes en les chauffant, raconte-t-il. On était purement et simplement devant une provocation policière. »


Jean-Paul tente d’empêcher l’affrontement, hurle qu’il s’agit d’un coup monté. « Les faux manifestants ont été déstabilisés. Mais, en même temps, comme on a crié, ils nous ont repérés. » Selon le quinquagénaire, quelquesuns des « jeunes punks » se font embarquer. « Quand je suis arrivé au métro, j’étais dégoûté, très en colère, se souvient l’élu syndical. De rage, j’ai balancé par terre un gobelet en carton sur la rambarde. » Quelques secondes plus tard, on le pousse violemment dans la bouche de métro. Puis trois hommes l’attrapent. « Tu ne bouges pas, sinon on te fait très mal. » Ce sont des policiers. Ils l’accusent d’avoir jeté une canette de bière à la tête d’un de leurs collègues. Ils lui passent les menottes et l’embarquent dans un fourgon, direction le commissariat du XIIe. Ils prennent sa carte d’identité, essayent de lui faire signer une déposition préremplie. Il refuse. Demande qu’on lui desserre les menottes. Ils répondent qu’ils ont perdu la clé.

Ils démontent son téléphone portable, espérant y trouver des photos de l’incident. Mais c’est sa femme qui les a prises !

Il n’est relâché que vingt-quatre heures plus tard, après cinq fouilles au corps, une garde-à-vue et un placement au dépôt — « une humiliation totale ». Le chef d’accusation ? « Violence sur personne dépositaire de l’autorité publique dans l’exercice de ses fonctions, en l’espèce un fonctionnaire de police non identifié. » Déféré au parquet, il est placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction de se rendre dans une manifestation publique. « C’était une procédure totalement disproportionnée par rapport à l’infraction, c’est-à-dire un jet de canette sans victime ! s’est indignée Dominique Noguères, l’avocate de Jean-Paul, pendant sa plaidoirie. C’est à la limite du bon sens. »

Jean-Paul a eu quinze jours d’arrêt de travail. Son médecin l’a mis sous traitement. « C’est toujours pertes et profits dans ce genre d’histoires, se désole l’avocate. Tout le monde se fout de ce que vous avez vécu : fouilles, garde-à-vue, dépôt. Il n’y a pas vraiment de procédure d’indemnisation. » Et les faux manifestants-vrais-flics ? Selon la préfecture de police de Paris, il s’agirait de policiers de la Direction de l’ordre public, en charge de l’encadrement et du service d’ordre sur toutes les manifestations, festives ou revendicatives. La préfecture de police ne nie pas l’existence de ces policiers en civil aux abords des manifestations. En revanche, elle « conteste formellement la thèse selon laquelle il y aurait eu provocations ».


 

Dans un entretien au quotidien Libération du 27 octobre 2010, le leader de la CGT Bernard Thibault affirme que « la présence de policiers en exercice camouflés sous des badges syndicaux, à Lyon, à Paris ne fait aucun doute ». « Des manipulateurs s’infiltrent et poussent au crime dans des piquets de grèves, des manifestations, des occupations de ronds-points, violentent les situations en fin de manifs pour avoir des images chocs pour le JT de 20 heures et créer des climats de tension », accuse-t-il.

Le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux a aussitôt qualifié d’« inadmissibles » ces accusations assurant qu’elles relevaient de « rumeurs indignes qui circulent sur Internet et visent à salir l’honneur de la police ». « C’est proprement scandaleux », a surenchéri le secrétaire général adjoint d’Alliance (second syndicat des gardiens de la paix) Frédéric Lagache. « C’est hallucinant. On dépasse le contexte de l’outrage, on est dans un jeu politique malsain, a-t-il ajouté. Certains, qui sentent certainement que les mobilisations faiblissent, veulent continuer la lutte en attaquant les forces de l’ordre. Ce sont des propos démagogiques et outrageants. »


Ce ne serait pas en réalité la première fois que des policiers déguisés se seraient infiltrés dans une manifestation pour inciter à des violences, comme le rapporte un autre article paru dans le quotidien Libération du 3 juillet 2009, qu’ ANV reproduit ci-dessus in extenso . C’est édifiant !


Article écrit par Isabelle Hanne.

Article paru dans le numéro 157 d’Alternatives non-violentes.