France et Algérie : 130 ans de violences, de larmes et d’espoirs de paix

Auteur

Michel Bertelémy

Année de publication

2011

Cet article est paru dans

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L’histoire de la colonisation française en Algérie débute en 1830 pour ne se terminer que 132 ans plus tard. Celle-ci fut particulièrement violente, entre massacres de masse, violations des droits humains, rejets par la France des premières propositions d’émancipation et d’indépendance, Code de l’indigénat humiliant, tout ceci serait aujourd’hui qualifié de crime contre l’humanité. Des premières dénonciations de personnalités se font entendre, parmi lesquelles se trouve notamment Camus. Intellectuels et responsables politiques se mobilisent, mais font l’objet de sanctions sévères. Les publications de témoignages sont censurées. Des soldats appelés se positionnent en réfractaires et refusent de se soumettre ou bien désertent. Apparaissent ainsi des mouvements non-violents tels que le groupe Jeune Résistance, l’Action Civile Non-Violente et le Réseau Jeanson.

À en croire certaines évocations, la colonisation aurait été une parenthèse heureuse, une période bienfaitrice dans la vie misérable des Algériens. Qui peut croire à cette fable ? En réalité, la colonisation française fut violente et prédatrice.

 

La violence du colonisateur n’est pas née la nuit de la Toussaint 1954, début de huit années de guerre. Elle n’a pas commencé non plus le 8 mai 1945 à Sétif, où une répression aveugle a fait des dizaines de milliers de victimes. La violence entre les communautés française et algérienne date exactement du 14 juin 1830, quand les premiers colons français ont débarqué à Sidi-Ferruch.

Ces cent trente-deux ans de violence colonisatrice ont pourtant été ponctués d’actes de résistance, de tentatives de Français et d’Algériens pour trouver des solutions autres que celle des armes.

Juillet 1830. Le premier mois d’occupation à peine écoulé, la résistance locale se manifeste, et déclenche une riposte immédiate : razzias, viols, tortures, assassinats collectifs. Les indigènes sont expropriés au profit des colons, éloignés par la force ou éliminés. « Il faut se résigner à refouler au loin, à exterminer même la population indigène » déclare dès 1832 le ministre de la Guerre Étienne Gérard. Le duc de Rovigo massacre la tribu des Ouafias à El Harrach, et ses cavaliers reviennent avec des têtes d’arabes au bout des lances.

« Des têtes ! » lançait Bugeaud à ses officiers, « bouchez les conduites d’eau crevées avec la tête du premier bédouin rencontré ! »

Bugeaud encore, en 1845, dans son Discours à la Chambre: « Je brûlerai vos villages et vos moissons », et « si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, enfumez-les comme des renards ». Le colonel Pélissier enferme un millier d’hommes et de femmes dans les grottes du Dahra et y met le feu. Il en fera ce sinistre commentaire devant la Chambre des Pairs : « La peau d’un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables. » En juin 2011, des restes de squelettes ont été retrouvés sur les lieux, attestant de ce crime.

La correspondance du maréchal de Saint-Arnaud relate, à Miliana, « des tas de cadavres pressés les uns contre les autres, morts gelés pendant la nuit… c’était ceux dont je brûlais les villages, les gourbis, et que je chassais devant moi ». À Tébès, il asphyxie cinq cents « brigands » dans une grotte. En Petite Kabylie, « j’ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ 200, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés 1 ». La France donnera le nom de Saint-Arnaud à un village algérien.

Dépossédés de leur terre par les colons, les paysans sont contraints d’y travailler pour des salaires de misère. La grande famine des années 1867-68 fera 300 000 victimes. En 1871, après avoir réprimé une révolte kabyle, les colons prennent le pouvoir civil. Le statut des indigènes est entériné en 1881 par le « Code de l’indigénat » qui, en vigueur jusqu’en 1927, vise à maintenir les musulmans à l’état de sujets. Pour devenir français, il leur faut renoncer à la religion musulmane et solliciter la naturalisation.

 

Intégration et code de l’indigénat : un paradoxe insoutenable


Deux tentatives visent à favoriser l’intégration : la représentation électorale des musulmans, et la scolarisation.

En 1886, les conseils municipaux élus distinguent quatre collèges séparés : musulman, français, juif, et étrangers européens. Le projet prévoit de réserver aux Français deux tiers des sièges, les trois autres communautés se partageant le tiers restant. C’est un échec.

En 1936, Maurice Viollette, ministre du Front populaire, envisage de reconnaître le droit de vote « aux indigènes renonçant à la loi islamique ». Les colons se dressent contre le projet, et le pouvoir cède. En 1947, l’ancien gouverneur Châtaigneau propose de donner le droit de vote à tous les musulmans, y compris aux femmes. Il imagine une assemblée paritaire de 120 membres, élue par deux collèges : les Français d’un côté, 1 300 000 musulmans de l’autre, choisis parmi plus de neuf millions. L’inégalité est flagrante. Les colons rejettent pourtant le projet.

La progression de la scolarisation est dérisoire. L’enseignement était pratiquement inexistant jusqu’aux lois Ferry de 1881.

En 1954, seul un musulman sur dix accède à l’école primaire et le taux d’illettrisme en français est encore de 96 %. Les colons redoutent en effet une école émancipatrice où l’on parlerait de la philosophie des Lumières et de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes.

« Certains instituteurs tentent de résister. Albert Truphémus, inspecteur de l’enseignement, évoque le cas d’un instituteur indigène qu’il soutient, mais qui finit par se suicider face à cet insoluble dilemme : inculquer des valeurs universelles d’égalité et de justice, tout en cautionnant par son rôle un système d’injustice et d’oppression 2. »

 

Du refus de négocier à la blessure ouverte du 8 mai 1945


En 1937, Messali Hadj présente un projet d’émancipation de l’Algérie excluant toute séparation d’avec la France, avec partage des pouvoirs et respect des croyances. En 1943, dans son « Manifeste du peuple algérien », Ferhat Abbas demande l’abolition de la colonisation, l’application du droit des peuples à disposer d’euxmêmes, la participation des Algériens au gouvernement de leur pays, et la promulgation d’une Constitution algérienne. Ces deux propositions sont rejetées par la France.

Après les deux guerres mondiales, la « fraternité des combats » peut laisser espérer, enfin, une réconciliation en Algérie. Mais le 8 mai 1945, à Sétif, alors que les manifestants fêtent la victoire, le drapeau algérien se mêle aux drapeaux alliés. Les gendarmes tentent de l’arracher. Une fusillade éclate.

Une vingtaine d’Européens et des dizaines d’Algériens sont tués. Les émeutes gagnent les campagnes. Dix mille hommes de troupe, des milices coloniales, entament une véritable chasse à l’homme. La marine et l’aviation bombardent villages et mechtas. Sétif, Kherrata, Guelma, Bejaïa, Djidjelli sont pilonnées. On utilisera l’acide et les fours à chaux pour fairedisparaître les cadavres. Le bilan compte entre 1 165 et 40 000 tués, selon les sources. L’espoir d’une décolonisation pacifique est fermé à jamais. L’insurrection du 1er novembre 1954 est désormais en germe.

 

Toussaint 1954 : la guerre d’Algérie commence


La nuit du 31 octobre au 1er novembre, une quarantaine d’attentats secouent l’Algérie. La France décrète l’état d’urgence, institue la responsabilité collective des villages présumés complices des « rebelles » et donne l’ordre d’ouvrir le feu sur tout suspect qui tente de s’enfuir. À Philippeville, le 20 août 1955, le FLN massacre cent vingt-trois personnes, dont le neveu de Ferhat Abbas, signataire d’un « appel contre toute violence ». La répression fait plusieurs milliers de morts. Un point de nonretour est atteint.

Dans le contingent, des voix s’élèvent pour dénoncer les méthodes de l’armée et la torture qui se généralise. Dès mars 1956, Stanislas Hutin, séminariste sous les drapeaux, transmet un témoignage accablant à la Mission de France. Celle-ci prend alors l’initiative de collecter d’autres témoignages, et en 1957, fait paraître la brochure Des rappelés témoignent. C’est le début d’une prise de conscience nationale. Claude Bourdet et François Mauriac ouvrent le débat sur la torture. André Mandouze — qui déjà, en 1947, dénonçait le racisme, l’esprit colonialiste et les injustices 3 —, Henri-Irénée Marrou, Louis Massignon interviennent, ainsi que le cardinal Liénart, archevêque de Paris, et Mgr Duval, archevêque d’Alger. Pierre Vidal-Naquet et Laurent Schwartz prennent position eux aussi, soutenus par Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit.

À Alger, lors d’une conférence, Albert Camus appelle à la trêve. Dans la salle Musulmans nationalistes et Français libéraux fraternisent, croyant possible une solution pacifique. Mais, à l’extérieur, les ultras européens hurlent « Camus au poteau ! »

En Algérie, un appelé, Noël Favrelière, libère un jeune rebelle promis à la « corvée de bois 4 », et déserte en sa compagnie. Ils traversent le désert et rejoignent l’ALN. Son récit sera saisi et interdit une semaine après sa publication 5.Condamné à mort à deux reprises, il sera blanchi en 1966.

 

Tortures, exécutions : les protestations se multiplient


De janvier à octobre 1957, le général Massu mène la « bataille d’Alger ». Ses méthodes déshonorent l’armée française : brutalités, exécutions sommaires, et torture systématique à grande échelle.

Des témoignages de soldats parviennent à la presse. Les « disparitions » de combattants (Larbi Ben M’hidi, Ali Boumendjel) et celle de Maurice Audin poussent les intellectuels à prendre publiquement position. Ancien résistant et alors secrétaire général de la police à Alger, Paul Teitgen démissionne. Témoignage Chrétien publie des lettres de Jean Müller dénonçant les pratiques de l’armée, qu’Henri Alleg dévoilera au grand public dans La Question 6. Vercors renvoie sa Légion d’honneur, Pierre-Henri Simon publie Contre la torture 7, et le Comité de résistance spirituelle réunit 357 signatures de responsables politiques et d’intellectuels dans une Lettre contre la torture employée par les services de l’armée et de la police en Algérie. Ce même Comité remettra au président de la République, un dossier détaillant les dérives de l’armée.

Refusant de cautionner ces méthodes, le général Jacques de Bollardière demande à être relevé de son commandement et choisit d’exposer publiquement les raisons de son geste. Il est condamné à 60 jours de forteresse, à l’ostracisme et à l’exil.

Moins connues, d’autres personnes paient le prix de leur engagement, comme Pierre Popie et Pierre Garrigues, avocats pieds-noirs assassinés par l’OAS pour avoir défendu des militants algériens, ou bien Jean-Jacques Defours, sous-lieutenant pied-noir qui préféra se suicider plutôt que de participer à des « corvées de bois ».

Deux dates marqueront les derniers mois de la guerre d’Algérie : le 17 octobre 1961, la police parisienne réprime une manifestation pacifique d’Algériens protestant contre le couvre-feu qui leur est imposé : il y aura des milliers de morts et de blessés ; le 8 février 1962, la même police matraque et tue des dizaines de manifestants dénonçant les attentats de l’OAS. Ces deux épisodes, ajoutés à l’exode des pieds-noirs au lendemain de l’indépendance et au massacre des harkis par le FLN, laisseront dans les mémoires des traces douloureuses et seront longtemps encore l’objet de débats intenses.

 

Réfractaires, déserteurs et porteurs de valises


Tramor Quemeneur, auteur d’une thèse sur le sujet 8, estime à environ 12 000 le nombre de réfractaires à la guerred’Algérie, côté français, dont 10 831 insoumis, 886 déserteurs et 420 objecteurs de conscience. Succédant à des démarches individuelles, des réseaux se créent, destinés à faciliter l’exil. Louis Lecoin fait campagne pour une reconnaissance légale de l’objection de conscience. Le débat sur l’insoumission et la désertion s’ouvre en 1960, avec l’apparition du groupe Jeune résistance. Jean-Louis Hurst (alias Maurienne) publie Le Déserteur 9, Maurice Maschino Le Refus 10. En septembre 1960, la déclaration du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, ou Manifeste des 121, est signée notamment par Jean-Paul Sartre, Simone Signoret, Simone de Beauvoir et André Breton. Les signataires sont poursuivis et inculpés.

De son côté, l’Action civique non-violente (ACNV) réalise la jonction entre objecteurs et non-violents et inaugure des actions originales qui attirent l’attention de la presse et favorisent l’arrivée de nouveaux militants 11.

 

Le réseau Jeanson


De passage à Sétif en 1948, Henri Jeanson aperçoit un monticule sur une place publique. « Ce tas de chaux, lui explique le sous-préfet, ce sont des cadavres carbonisés » à la suite des révoltes du 8 mai 1945. Il relate le fait dans la revue Esprit. En 1955, avec plusieurs personnalités françaises et algériennes, il crée le « réseau Jeanson » (ou « porteurs de valises ») 12 en soutien aux combattants algériens, dont les activités sont multiples : rédaction et distribution de tracts, transports de fonds, hébergement de militants. En 1960, le procès du « réseau Jeanson » se conclut par 17 condamnations à des peines de prison.



 

1) Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud,éditions Michel Lévy Frères, 1864.

2) Ferhat, instituteur indigène, éditions Omnibus, 1997.

3) Revue Esprit,1947.

4) Parmi les méthodes, il en était une, secrète, inavouée, mais en réalité assez connue pour terroriser l’adversaire, « la corvée de bois ». L’armée française l’a pratiquée en notre nom à tous, au nom de la République. On a vu des unités régulières, des sections, emmener en pleine campagne un groupe de «prisonniers de guerre » ou de simples « suspects » pour effectuer une corvée de bois, et là, faire mine de leur rendre la liberté, de les laisser partir, et puis de les abattre - comme les lapins de la Règle du jeu, de Renoir - ou, dans d’autres cas de figure, de leur fairecreuser leur tombe avant de les achever,ou de leur tirer dessus parce qu’« ils tentaient de fuir ».[Jean Sprecher- à contre-courant - 2000] article de la rubrique « les deux rives de la Méditerranée/la guerre d’Algérie », publié le 1er juillet 2001 sur http://www.ldh-toulon.net

5) Le Désert à l’aube,Éditions de Minuit, 1960

6) Henri Alleg, La Question,Éditions de Minuit, 1958

7) P.-H. Simon, Contre la torture,Seuil, 1958.

8) Voir Benjamin Stora (dir) Insoumissions, refus d’obéissance et désertions de soldats français pendant la guerre d’Algérie, Université Paris VIII, 2007, Éditions La Découverte, 2009.

9) Éditions de Minuit, 1960.

10) Éditions François Maspero, 1960.

11) Voir l’article de Christian Fiquet dans ce numéro 161 d’ANV.

12) Jacques Charby, Les Porteurs d’espoir,Éditions La Découverte, 2004.


Article écrit par Michel Bertelémy.

Article paru dans le numéro 161 d’Alternatives non-violentes.