Le clown relationnel en maison de retraite

Auteur

Jacqueline Rivet

Année de publication

2012

Cet article est paru dans

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Heureux qui « clowmunique » avec des personnes psychiquement très dépendantes ! Vivre avec des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer et autres troubles apparentés, c’est passionnant mais aussi bien délicat.

Les démarches de soins relationnels ajustées à des personnes psychiquement dépendantes restent rares, en effet comment :

  • communiquer avec des personnes apparemment non communicantes ?

  • prévenir nos maltraitances réactives avec ceux qui dérangent ?

  • s’engager dans la juste proximité ?

  • mieux respecter nos aînés et « soutenir le vivant » au grand âge ?

 

Ce qui m’a amené à « être » clown relationnel


Professeur d’EPS, spécialisée dans les Arts du Cirque, c’est en 2007, année de ma retraite que je rencontre Christian Moffarts. De plus, l’accompagnement de mon père en maison de retraite m’avait fait prendre conscience de la grande souffrance de certains résidents en quête d’humanité. Ce fut pour moi la décision d’entamer tout d’abord des ateliers de « clown thérapie » : travail sur soi : oser se « découvrir », oser être clown au plus prés de soi ; se laisser jouer avec ce qui nous joue (nos peurs, nos mécanismes de défense, nos parts de blessures, de « violence ») ; accueillir l’enfant et le clown qui sommeille en nous, cet enfant à qui on a trop dit : « Tiens-toi droit, sois convenable, ne fais pas le clown ! » Ce fut une traversée bouleversante et thérapeutique au cœur de l’humain qui a profondément transformé ma manière d’être en relation avec autrui, vers un mieux être. C’est alors que je m’engage dans la formation de clown relationnel, démarche tournée vers les autres, particulièrement en gériatrie.

 

La notion de clown relationnel


C'est une approche non médicamenteuse qui s’inscrit dans le champ professionnel de l’art thérapie. Ce n’est pas du spectacle, ni de l’animation. Le résident reste au centre de la relation et le clown relationnel va se mettre au service de la personne accueillie. Cette démarche d’art thérapie est pratiquée principalement par des soignants et s’appuie sur un « art de la relation et des soins relationnels par la voie du clown ». Elle est envisagée comme art de l’empathie et de la communication non verbale avec des personnes dont les possibilités à s’exprimer par des mots sont altérées, modifiées, perturbées en raison de l’âge, de la maladie, du handicap.

 

Objectifs

Prévenir, accueillir et accompagner des personnes en état de détresse (peur, tristesse profonde, colère, angoisse) qui s’expriment par des « comportements troublés » (repli, mutisme, cris, « agressivité », retour de l’archaïque...). Apaiser ces états de détresse en s’ajustant au plus près des capacités relationnelles de la personne accueillie. Favoriser des émotions positives : joie, émerveillement, bien-être vers des comportements « heureux et apaisés » : envie de chanter et de danser ; moments de joies partagées, tant pour les soignants que pour les résidents. Les soins relationnels par la voie du clown sont « des soins vivifiants pour soutenir le vivant et l’accompagner dans toutes ses vicissitudes ».

 

Comment accompagner une personne psychiquement (très) dépendante ?


La démarche clown relationnel s’appuie sur des repères théoriques pour comprendre ces personnes et des repères pratiques (certains fondements du clown relationnel) applicables avec et sans nez rouge.

Il s’agit tout d’abord de s’engager dans la communication affective. Les personnes psychiquement (très) dépendantes ont avant tout besoin de « nourritures affectives » (Boris Cyrulnik) dans tout soin « technique » ou de « relation d’aide ». J’ai pu constater que l’état psychique des résidents dépendait étroitement de ses relations vécues avec le soignant ou le proche. Si le soignant ou le proche est agité, le résident ressentira une insécurité de base qui peut se traduire par de la peur, des angoisses, son corps peut même se rétracter (les langages du corps). Si le soignant ou le proche est apaisé, bienveillant, le résident s’ouvre et nous pouvons lire sur son visage une détente, un sourire, une envie de communiquer, un mieux-être. Son corps se détend et peut même s’ouvrir. Si le soignant ou le proche est peu ou pas présent à ce qui se vit chez le résident, ce dernier peut se refermer, devenir triste dans une grande solitude, incompris, ce qui peut conduire jusqu’à la rupture de tout lien social. On peut parfois constater ce syndrome de glissement. Si le soignant, ou le proche, tente de donner des explications rationnelles à une personne âgée désorientée, cela risque d’entraîner des agitations ou des angoisses chez cette personne qui ne se sent pas acceptée comme elle est.

La communication ne passerait-elle que par le cognitif ? N’y a-t-il pas d’autres niveaux de communication possibles ? C’est donc dans une approche clinique relationnelle que nous accueillons ces personnes. Elle permet de donner du sens à des comportements « troublés » mais aussi des comportements « heureux » ou apaisés. Par quoi ? Dans quel environnement ? Par qui ? Comment ?

Les fondements du clown relationnel, applicables avec et sans nez rouge, permettent de développer des compétences relationnelles spécifiques. S’engager dans une présence contenante, paisible et apaisante, nécessite que le clown observe des fondements corporels et psychocorporels.

C’est enraciné dans la posture de base de l’Auguste que notre présence devient paisible et apaisante, permettant de donner aux résidents le sentiment d’une sécurité de base indispensable pour accompagner et apaiser des comportements troublés. Les fondements psycho-corporels permettent d’accueillir, dans le moment présent, toute la palette des émotions possibles du résident: joie, pleurs, rire, colère.

 

S’engager en empathie corporelle et ludique


L'empathie corporelle et ludique passe par les langages du corps et l’état de jeu. Je m’engage à rejoindre le langage du corps de l’autre (corps, visage, regard, voix, respiration). Lors d’ajustements, d’instant en instant, le clown reçoit l’état du résident et le vit dans mon corps. S’il s’ouvre, je m’ouvre ; s’il se referme, je me referme. Cela se vit en prenant lentement le temps d’apprivoiser cette personne, de rétablir le contact regard souvent perdu ; tout ceci de visage à visage, dans l’intonation de la voix, de respiration à respiration, dans le toucher. L’état de jeu permet d’avoir et de garder du jeu dans la relation, de dédramatiser une situation.

Cela m’évoque la rencontre d’une résidente postée à un endroit stratégique : en face de l’ascenseur : lieu de rencontres, de passages. Quatre clowns relationnels sortent de l’ascenseur et surprennent Madame V. Cette dernière très agacée, nous menace de sa canne : « Foutez le camp ! » J’ose m’aventurer à distance dans cette relation. Notre état de jeu prend le dessus, et, en empathie corporelle dans la communication non verbale, dans le pas à pas de la rencontre, je commence à jouer ce qui la joue. Tendant mon bras j’entre dans un geste de menace enjouée ; elle s’étonne puis doucement entre dans le jeu et nous voilà complices. Elle sourit ce qui me permet de m’engager plus loin et de m’approcher d’elle. Après cet apprivoisement, Madame V pose sa canne et m’invite à s’asseoir à côté d’elle. Quel bon moment d’échange après un début de rencontre a priori pas facile ! N’appelait-elle pas la rencontre à l’aide de sa canne ?

Les fondements symboliques


Comment la musique, les habits de clown et le nez rouge agissent-ils sur l’ambiance des services et l’hu-meur des résidents ? Le clown relationnel n’a pas de costumes, mais il se glisse dans des habits dans lesquels il se sent bien. La couleur est son amie, son nez rouge le plus petit masque du monde ! Voilà ce qui donne de la magie aux rencontres. Quand nous entrons dans un salon où la TV ronronne, où les résidents sont apathiques, coupés les uns des autres, retirés parfois dans leur état de survie, l’effet est immédiat : la vie « recircule » ! Certaines personnes se réaniment : des yeux pétillent d’émerveillement, des corps se remettent à bouger, des mains s’ouvrent, des accolades sont échangées. Elles s’accrochent alors aux clowns comme si elles se raccrochaient à la vie. Certaines ont « envie » de chanter, de danser. Nous sommes là dans des soins relationnels vivifiants. Les soignants eux aussi « découvrent » leurs résidents « autrement » et s’étonnent de voir une personne mutique se remettre à bredouiller, à parler, à communiquer, à remarcher, à accepter un soin de toilette. Une personne psychiquement (très) dépendante se sentant accueillie, reçue, et écoutée dans sa dignité d’être humain s’ouvre à l’autre.

Se donner des moyens pour des soins institutionnels « affectivés » devraient être au cœur du prendre soin dans les Ephad et autres services apparentés.


Article écrit par Jacqueline Rivet.

Article paru dans le numéro 162 d’Alternatives non-violentes.