Auteur

Florence Sturm

Localisation

France métropolitaine

Année de publication

2012

Cet article est paru dans

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L'enjeu du traitement de l'information à la radio est déterminé par le fait même qu'elle soit relayée par les mots uniquement. Le travail d'un journaliste consiste alors à choisir minutieusement les mots puisqu'ils véhiculent un sens, une image, ils définissent. F. Sturm explique comment s'y prendre pour ne pas tomber dans le piège de l'information instantanée, qui reprend les messages sans vérifier les sources.

Dans un univers envahi d’images, la radio reste un média influent. La rédaction doit prendre le temps de traiter l’information, tout en la livrant au plus vite : de l’information brute à la brutalité, la limite est vite franchie. Quelles informations relayer, et en quels termes ? Florence Sturm*, de France Culture, indique ici ses points de vigilance.


Florence STURM : Avant toute chose, je vous précise que je vais répondre à vos questions en mon nom propre ; je ne m’exprime pas ici au nom de France Culture.

 

 

ANV : Par définition, à la radio, il n’y a pas d’images : les mots sont donc particulièrement importants. Quelle est votre approche sur le langage ?

F. S. : Comme à la radio il n’y a pas d’images, l’idée générale est de donner à voir à travers les mots que l’on emploie. Notez que les auditeurs font toujours autre chose en même temps qu’ils écoutent la radio : ils prennent leur petit-déjeuner, se rasent, repassent, conduisent leur voiture, etc. C’est une spécificité de la radio que l’on ne retrouve avec aucun autre média : par exemple, on ne peut pas faire autre chose quand on lit un journal ou que l’on regarde la télévision. Quand on écoute la radio, beaucoup de bruits parasites peuvent aussi perturber l’écoute. Les mots sont donc importants : les journalistes de radio font attention non seulement au poids des mots, mais aussi à la diction et à l’intonation.

 

 

ANV : Quels sont vos critères pour retenir ou rejeter certains mots ?

F. S. : À la radio, l’auditeur doit comprendre à la première écoute alors que le lecteur d’un journal peut relire une phrase ou un mot. Sachant qu’un auditeur de radio comprend environ 500 mots (nous avons des études sur ce point), il faudrait que les journalistes ne dépassent pas ce seuil. Ce qui importe surtout pour nous à France Culture, c’est de trouver des mots justes et simples, ce qui ne veut pas dire pauvres pour autant. Rechercher le mot juste, c’est par exemple se demander à partir de quel moment on se doit de parler de « guerre» pour la Syrie. Le mot « guerre» a une véritable signification ; si on le remplace par « conflit», on minimise. N’ayons jamais peur des mots justes ! Rechercher le mot juste implique aussi de s’interroger sur les mots très employés. Par exemple, « incident » est très souvent utilisé en termes journalistiques : c’est un mot fourre-tout que l’on peut utiliser pour ce qui ce passe à Damas en ce mois de juillet 2012. Mais si on le prononce, il faut le déployer : que recouvrent ces « incidents » ? Il y a aussi les expressions toutes faites : on parle souvent de « graves incidents », mais on ne dit jamais « terribles incidents »… Pour ma part, je trouve que le mot « affrontement » est plus clair.

 

 

ANV : Pour la journaliste que vous êtes, qu’est-ce qu’un mot violent ou une formulation violente ?

F. S. : J’hésite toujours avant d’employer des formules-choc, ce sont trop souvent des formules à l’emporte-pièce conduisant à des raccourcis. D’un autre côté, si par « langage violent », on entend les métaphores violentes, comme dans l’expression « frapper fort », effectivement je n’emploierais pas ce terme pour une ONG humanitaire qui organise un événement important, ce n’est pas le propos ; dans ce cas, je vais plutôt chercher le mot juste, le mot qui résonne. La violence des mots, c’est aussi la façon dont un journaliste désigne les personnes : à partir de quel moment parle-t-on de « terroriste» ? Dans le même ordre d’idées, je n’aime pas les mots « chauffard» et « forcené». Dans la presse, un homme retranché dans son appartement devient vite un « forcené ». Avec ce mot, on se met à porter un jugement de valeur, y compris sur la santé mentale de la personne.

Les étiquettes me dérangent car elles ont un côté définitif ; les réalités sont tellement plus subtiles !

À la place, je dis « un homme », puis je complète par un descriptif : l’âge de la personne ou son métier, par exemple.

 

 

ANV : Combien de personnes écoutent-elles les informations sur France Culture ?

F. S. : Au dernier sondage Médiamétrie d’avriljuin 2012, France Culture est à 1,9 % d’audience, ce qui représente environ un million de personnes. Nous sommes en progression par rapport aux années passées, j’en suis contente.

 


ANV : Parlons du contenu des journaux d’information de France Culture. Ils diffèrent de ceux des autres grandes stations : n’est-ce pas qu’ils accordent entre autres une large place à la vie politique internationale ?

F. S. : C’est vrai. Sur la foultitude d’informations dont nous disposons via les dépêches d’agence, je vais privilégier l’international (j’ai présenté pendant cinq ans le journal du soir sur France Culture, jusqu’à l’automne 2011). Nous consacrons au moins la moitié du journal à l’international. Et nous pouvons faire l’ouverture du journal sur la Syrie trois jours de suite si nous pensons que c’est important.

 

 

ANV : Quels critères président au choix — et à l’importance — des informations ?

F. S. : Nous retenons une information dans la mesure où l’événement a une influence sur le monde qui nous entoure ; c’est l’inverse d’une « information-anecdote », comme un cycliste qui s’est fait renverser au coin de la rue, par exemple. Ce n’est pas péjoratif pour l’échelon local (j’ai moi-même travaillé de longues années à la rédaction de France Bleu Pays Basque). Nous traitons aussi, par exemple, des plans sociaux en France. Et, concernant les faits divers, nous les traitons quand ce sont des faits de société significatifs. Par exemple, à travers le cas d’un patron qui harcèle sexuellement une de ses employées, nous évoquons un phénomène sociétal. Un présentateur de journal doit aussi sélectionner les informations en direct : en effet, en même temps qu’il parle, le présentateur voit s’afficher les dépêches d’agence sur un écran spécifique. Un jour, alors que je présentais le journal de 18 heures, j’ai vu s’afficher une dépêche faisant état de 8 morts à Moscou, suite à une explosion. Une information violente vous saute aux yeux et la tentation est forte de relayer la dépêche : on commence alors à la lire à haute voix, puis on ponctue avec un « j’apprends à l’instant que », ce qui permet de continuer à parler tout en finissant de découvrir la nouvelle.

Ce jour-là, j’ai décidé de ne pas donner l’information en direct. Certes, il pouvait s’agir d’un attentat à Moscou, mais cette explosion pouvait aussi être due à un accident domestique. Avant de livrer une information au public, nous devons savoir comment nous allons la traiter.
 

 

 

ANV : Nous vivons dans un monde malade de la violence : les actes positifs ou de bonté retiennent-ils l’attention de la rédaction de France Culture ?

F. S. : Il ne s’agit pas de faire « Radio bonnes nouvelles » ! Nous relayons les initiatives positives quand elles nous semblent porteuses de sens. Par exemple, je me souviens d’avoir fait un reportage sur la reconversion locale des anciennes salariées de Moulinex. Une information, c’est ce qui est extraordinaire. Comme on nous le disait à l’école de journalisme, quand un chien mord un évêque, ce n’est pas une information…, mais quand un évêque mord un chien, c’est une information ! Or, l’extraordinaire, c’est aussi du positif. Je parle d’initiatives positives, car « information » va de pair avec « action ». C’est d’ailleurs tout le sens de la rubrique « Une idée pour agir » du journal La Croix. De même que nous ne parlons pas d’un train qui déraille si l’événement ne fait pas sens par ailleurs, nous relayons uniquement les initiatives positives qui font sens. Une information doit susciter l’intérêt, voire d’autres initiatives positives. Par exemple, si un auditeur écoute un reportage sur les vacances solidaires, il doit pouvoir se dire « pourquoi pas moi ? ».

 

 

ANV : Plus globalement, avez-vous l’impression que les journalistes parlent plus de non-violence aujourd’hui qu’il y a dix ans ?

F. S. : Je n’ai pas l’impression que les journalistes parlent plus de non-violence en 2012 qu’il y a dix ans.

 

 

ANV : Vous dirigez le service Enquêtes juridiques de France Culture : comment traitez-vous les scandales et les procès à sensation (du genre procès de violeurs et auteurs de diverses crapuleries) ?

F. S. : Si nous relayons un procès, nous le suivons sur l’ensemble de la journée : nous assistons aux débats dans la salle d’audience, et nous faisons ensuite un compte-rendu d’audience. Nous ne refaisons pas la séance en interviewant les avocats dans la salle des pas perdus. Sur un journal de 20 minutes, nous avons 1 minute 30 maximum pour évoquer une journée de procès : nous mettons en avant ce qui a été le plus frappant ou le plus parlant, par exemple un déni absolu de l’accusé, ou un témoignage particulier. Extraire un seul élément de toute une journée, c’est ce que l’on appelle choisir un « angle » (terme propre à la presse). En somme, un bon « papier » à la radio doit donner envie de se précipiter sur un journal de la presse écrite pour en savoir plus sur le sujet.

 

 

ANV : Quelle est la limite éthique ? Jusqu’où relayez-vous la violence ?

F. S. : En Assises, le procès démarre par la lecture de l’acte d’accusation, qui est rédigé de façon crue. C’est normal : la Justice ne prend pas de précautions oratoires, elle s’attache à connaître les faits. La difficulté de l’exercice journalistique consiste à ne pas livrer les détails crus ou sordides, mais à donner à comprendre la dimension et la réalité du sujet. Nous utilisons alors des périphrases, ou bien nous faisons comprendre ce qui se passe : par exemple, si nous disons que la famille des victimes est sortie pendant la lecture d’un acte, cela peut suffire. Pour revenir au langage, je pense que le mot « victime» est souvent employé sans précautions. Si l’on parle de « victime », cela signifie qu’il y a aussi un « coupable ». Il faut employer les mots à bon escient : on peut parler de « victime » seulement quand ce statut a été reconnu. Par exemple, dans l’affaire DSK, comment désigner Nafissatou Dialo ? Pour ma part, tant que le verdict n’était pas prononcé, je disais la « plaignante ». De façon plus générale, nous sommes dans une société de la victimisation : certes, il importe de respecter les victimes, mais la presse a trop tendance à leur donner exclusivement la parole. Or, dans un procès, il s’agit de juger quelqu’un qui doit répondre de ses actes ; la personne principale, c’est l’accusé. Cela me rappelle une affaire qui a eu lieu pendant le quinquennat précédent : une fille a été tuée par un camarade de classe et le président Sarkozy a répondu par une loi, en clamant « qu’on ne peut pas laisser ce crime impuni ». C’est le principe même de la Justice que de ne pas laisser les crimes impunis, il n’y avait donc pas besoin de le dire. De plus, en creusant, on s’apercevait que ce genre d’affaires représente deux cas par an : est-ce qu’une nouvelle loi était la réponse adaptée ? Hélas, le thème ultra-sécuritaire est manié par tous les politiques.

 

 

ANV : Comment considérez-vous les « révélations » du Canard enchaîné (un des rares journaux indépendants puisqu’il n’est pas tributaire du phénomène publicitaire ni des lobbies politiques) ?

F. S. : Le Canard enchaîné est un journal bien informé, il donne de bonnes informations. Ceci dit, quand je fais une enquête, je ne peux pas me contenter de l’avis d’autres journalistes. Je dois recouper mes sources. Nous relayons à l’antenne les révélations du Canard enchaîné uniquement quand nous les avons vérifiées. Sur France Culture, certes, nous sommes dans le temps de l’information, mais pas dans la course à l’info : nous assurons des rendez-vous d’information, et nous nous donnons un peu le temps pour enquêter. L’idée est de fournir quelque chose qui contienne un minimum de recherches et de richesse personnelle.

 

Entretien réalisé par Stéphane DESCAVES

 

* Responsable à France Culture du service « EnquêtesJuridique » depuis 2011, auparavant présentatrice le journal du soir pendant cinq ans. Journaliste, diplômée du Celsa, Florence Sturm a débuté à la rédaction de France Bleu Pays Basque, où elle travaillait notamment sur les affaires de terrorisme. À Bayonne, elle a également été correspondante du quotidien La Croix.


Article écrit par Florence Sturm.

Article paru dans le numéro 164 d’Alternatives non-violentes.