Auteur

Guillaume Gamblin

Localisation

France métropolitaine

Année de publication

2012

Cet article est paru dans

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Quelle est la place de la non-violence dans la presse alternative francophone ? Quand celle-ci parle-t-elle de non-violence ? Cette enquête a été réalisée à partir des plus de 200 titres que reçoit la rédaction de Silence par échange de presse. Vingt d’entre eux ont été analysés par leur proximité réelle ou supposée avec les idées et les pratiques de la non-violence.

Commençons par les médias ayant pour objet de diffuser et d’explorer la non-violence. Une seule revue traite de la non-violence d’une manière généraliste et exclusive : c’est la revue que vous êtes en train de lire, Alternatives non-violentes ! On connaît par ailleurs le bimestriel NonViolence Actualité, qui s’est spécialisé sur la dimension éducative et sociale de la non-violence à l’usage des professionnels de ces secteurs et des parents.

Viennent également les journaux internes à des mouvements ou organisations non-violentes : c’est le cas du mensuel Perspective non-violente, édité par le Man-Lyon, et de Solidarité internationale, bimestriel de la section française des Brigades de Paix Internationales (PBI). Sur la thématique du désarmement nucléaire le bulletin Armes nucléaires STOP analyse succinctement l’actualité de ce sujet en une feuille recto-verso mensuelle ; et sur un thème adjacent à la non-violence mais que l’on ne saurait confondre, Union pacifiste est édité par l’organisation du même nom.

 

Une presse sectorielle à tendance non-violente 


De nombreux titres sont spécialisés sur des thématiques précises et certains, tout en traitant d’autres sujets que la non-violence (nucléaire, publicité, monde paysan…), ont dans leurs pages un « fond de l’air » nonviolent par les actions dont ils traitent. Sortir du nucléaire est le magazine trimestriel en couleur édité par le réseau du même nom. Il traite de l’actualité du nucléaire et de ses résistances… non-violentes. Le Publiphobe est une feuille recto-verso publiée presque chaque mois qui rend compte des diverses actions contre l’invasion publicitaire, notamment celles des Déboulonneurs. Campagnes solidaires, magazine mensuel de la Confédération paysanne, rend compte régulièrement dans ses pages d’actions non-violentes réalisées dans le domaine des luttes paysannes.

 

Et dans la presse alternative « généraliste » ?


Qu’en est-il des titres plus généralistes ? Pour estimer qu’une publication se rapproche de la non-violence, nous avons considéré deux critères : la fréquence de la thématique de la non-violence, et le ton employé et l’esprit selon lequel sont traité les sujets. Un ton agressif, un esprit destructeur, des attaques personnelles ou de l’humour sexiste ne sont pas le fait d’une presse non-violente.

 

La non-violence absente


Trois des titres analysés pour cette étude ne portent pas de trace particulière de non-violence — sans y être non plus opposés ni par leur ton ni par leur esprit. Politis, le principal hebdomadaire alternatif, « à gauche de la gauche », se situe en dehors de la référence à la non-violence. Cela s’explique sans doute essentiellement par un écart de culture politique, Politis étant plus marqué par la tradition marxiste que par le courant alternatif. Sur douze numéros considérés, un seul offre une colonne sur les formations du collectif des Désobéissants. En ce qui concerne l’hebdomadaire Témoignage Chrétien, sur dix numéros récents aucune allusion à la non-violence (ou à des campagnes d’action non-violente) n’a pu être relevée. Aucune référence non plus dans les derniers numéros de Terre et Humanisme, revue du mouvement de simplicité volontaire de Pierre Rabhi, qu’on peut estimer pourtant proche d’un certain gandhisme. 

 

Un début de visibilité


Dans six autres titres, la non-violence fait son apparition, de manière encore modeste mais bien visible. Le journal Le Lot en action fourmille de luttes et d’alternatives. Sur dix numéros, seuls deux articles concernent respectivement la justification de la désobéissance civile et le Centre de ressources sur la non-violence de MidiPyrénées. Mais on y développe par ailleurs abondamment des luttes imprégnées de non-violence, telles que la désobéissance des enseignants, les Indignés et surtout les Faucheurs volontaires.

Dans la presse anarchiste, peu tournée vers notre sujet, c’est dans l’hebdomadaire le Monde libertaire que la non-violence fait une discrète apparition grâce à des articles souvent signés d’André Bernard et Pierre Sommermeyer (animateurs du site www.anarchismeetnonviolence2.org/). Il s’agit généralement de réflexions sur les stratégies révolutionnaires, au milieu d’un concert de voix allant aussi bien vers la grève générale que vers les insurrections violentes. La revue de réflexion anarchiste semestrielle Réfractionsfait aussi sa place à la non-violence par quelques articles et dossiers sporadiques. 

Dans un tout autre style, le bimestriel Alliance pour une Europe des consciences édité par Terre du Ciel évoque assez régulièrement la non-violence dans ses pages « livres » notamment, en partant de son approche singulière qui est un spiritualisme ouvert sur la société. Dans un esprit très indophile, on y traite de Gandhi et du gandhisme, des communautés de l’Arche et de la lutte d’Ekta Parishad en particulier.

Dans Imagine, revue belge d’écologie ouverte, radicale mais constructive, sur neuf numéros trois articles sont consacrés respectivement à la prévention des violences sociales, la désobéissance civile et Rajagopal. La non-violence n’est pas très marquée dans les contenus mais surtout dans le ton.

C’est également surtout dans le ton et l’esprit que l’on peut parler de non-violence pour le mensuel L’Âge de faire, développant une vision douce, positive et pratique de l’écologie. Sur quinze numéros consultés, trois articles ont été repérés portant respectivement sur le sujet du commerce des armes, du livre « Désobéir à l’école » et de la désobéissance civile des Faucheurs volontaires (souvent évoqués). 

 

Des titres promouvant la non-violence 


Trois titres nous ont semblé porteurs volontairement et activement d’une culture de non-violence et d’une promotion de ses idées et pratiques, autant par le ton et l’esprit que par les sujets traités. Et même s’il est difficile de se rendre compte de l’extérieur de comment fonctionne une structure, il nous a semblé que ces trois équipes fournissaient un réel effort pour s’approcher des valeurs de la non-violence dans leur organisation et leur fonctionnement mêmes. 

Passerelle éco est un bulletin paraissant tous les trimestres et souhaitant se faire l’écho des initiatives collectives d’écologie radicale, en milieu rural surtout (écovillages, éco-autoconstruction…). On y trouve assez régulièrement des articles sur la signification de la non-violence, l’éducation à la paix et les jeux coopératifs ou encore la communication non-violente et le consensus comme outils pour des projets collectifs.

Le mensuel écologiste Silence, qui traite de multiples sujets (agriculture, nucléaire, féminisme, éducation, santé…) d’une manière constructive dans un esprit d’écologie sociale, est sous-titré « alternatives, écologie, non-violence ». Il fait une assez large place à la non-violence et peut-être considéré comme la revue alternative généraliste la plus proche de celle-ci. Nous lui consacrons un encadré dans cet article.

C’est dans le bimestriel Gardarem Lo Larzac que nous avons trouvé la présence la plus significative de la non-violence. Journal essentiellement régional mais pas seulement, il consacre dans chaque numéro un ou plusieurs articles à des sujets proches de celle-ci : retours sur la lutte du Larzac et ses suites, nombreux articles sur des actions non-violentes, principalement sur les Faucheurs volontaires et le nucléaire (chaîne humaine, blocages, désarmement…).

L’action non-violente fait parler d’elle ! 


Il ressort de cette exploration que c’est l’action non-violente qui fait le plus parler de non-violence dans la presse alternative généraliste : Ekta Parishad au niveau international, et au niveau français ce sont les enseignants désobéisseurs, les antinucléaires mais surtout les Faucheurs volontaires d’OGM qui assurent, et de loin, le maximum de visibilité à la non-violence dans la presse alternative à travers leurs actions de désobéissance civile non-violente. Les actions éducatives sont moins représentées (parce que moins circonstancielles et spectaculaires ?) alors qu’elles sont assez nombreuses ; les questions de Défense (armée, armement nucléaire) sont assez peu abordées elles aussi contrairement à l’époque de l’objection de conscience, et les interventions civiles de paix dans des zones de conflit (ICP) brillent par leur absence (à part dans Silence). 

Un constat s’impose au terme de cette enquête : la presse alternative francophone est bien vivante et riche d’une grande diversité tant dans ses approches que dans ses thèmes. Elle est porteuse d’autres visions du monde que celle proposées par les grands médias écrits ou audiovisuels, et cultive ainsi la diversité de nos regards sur la société. Son indépendance vis-à-vis des puissances financières (la publicité notamment) est la garantie d’une liberté d’expression qui n’a pas peur de dénoncer les pouvoirs et les dominations de divers ordres et de partir sur les sentiers peu explorés des alternatives. La soutenir est un acte d’écologie à la fois mentale et sociale.


Article écrit par Guillaume Gamblin.

Article paru dans le numéro 164 d’Alternatives non-violentes.