Presse régionale et non-violence : deux mondes qui s’ignorent superbement

Auteur

Jean-François Laville

Localisation

France métropolitaine

Année de publication

2012

Cet article est paru dans

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Comment la presse départementale ou régionale aborde-t-elle la question de la non-violence ? Quelle est donc la place — si toutefois celle-ci existe — de la nonviolence dans les colonnes de la presse quotidienne ?

Les questions posées ci-dessus sont étonnantes, il faut bien le reconnaître, dans la mesure où, à l’évidence, ce ne sont pas celles qui préoccupent le plus les journalistes de la presse départementale ni de la presse régionale. Dans un journal où domine l’information de proximité dans l’espace limité d’un département ou d’une région, ce sujet n’est tout simplement pas d’actualité. De Gandhi, Tolstoï et autre théoricien de la non-violence, il n’est jamais question. Et des actions menées par les promoteurs de la non-violence, pas davantage.

Ce sujet est-il alors sans intérêt ? Sans doute pas. Le seul fait que cette question ait été posée mérite que l’on s’y attarde un peu.

 

Au mieux, la dérision !


Je n’ai pas le souvenir, en près de trente années d’activités au sein de journaux départementaux, d’un débat ou d’un début de réflexion sur le thème de la non-violence. Pas forcément par désintérêt, peut-être en revanche par ignorance, en tout cas parce que les priorités sont ailleurs. Quant aux interlocuteurs qui peuvent s’en faire les avocats, ils restent discrets ou ne souhaitent pas se placer sous les projecteurs. Et s’ils apparaissent, c’est parfois en décalage avec les nécessités de la real politique.

Peu de sujets il est vrai prêtent à inclure le paramètre de la non-violence au plan strictement local. Un « cercle du silence » contre les violences et la torture fera l’objet d’une « brève ». L’intrusion de membres de Greenpeace dans l’enceinte de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, sans violence mais avec pour seul but d’alerter l’opinion publique sur un sujet combien sensible, sera davantage examiné sous le prisme de la pure sécurité. Et même si l’occasion devait se présenter, notamment dans des conditions extrêmes, que ce soit en milieu pénitentiaire ou au plus profond des cités dites sensibles, la promotion de la non-violence prête au mieux à la dérision, y compris au sein de la classe dirigeante, toutes tendances (ou presque) confondues.

 

À l’arrière-plan des utopies


Si l’on en croit Simone Weil, la non-violence ne peut s’imposer que dans la mesure où elle peut s’enraciner dans un milieu humain, une forme de communauté. Fautil conclure que celle-ci n’existe pas ? En tout cas pas à un degré suffisant permettant d’y développer une nouvelle forme de culture. Absente de notre culture donc, absente des débats, la non-violence est reléguée dans notre société à l’arrière-plan des utopies, ce qui l’exclut de fait des colonnes des journaux. 

Mais si la non-violence n’est pas ou peu présente dans nos médias, alors peut-on au moins se poser la question de la présence de la violence ? C’est une banalité de rappeler qu’elle y occupe une place de choix. L’actualité nous démontre chaque jour ou presque combien elle est nourrie de violences diverses et variées, depuis la plus anodine qui pourrait relever de l’incivilité, jusqu’aux drames en limite de l’inhumanité. Depuis une forme d’agressivité latente qui confine à l’insécurité jusqu’à l’exécution de soixante-dix-sept jeunes en Norvège ou à l’acharnement sur les populations syriennes.

Il faut bien le reconnaître, les médias ne se font pas prier pour s’en faire les relais. Violence des faits, des mots, des illustrations. N’est-ce pas d’ailleurs l’une des critiques formulées à l’encontre des médias que de véhiculer à l’envie cette violence omniprésente ?

Le négatif 


Voilà quelques mois, juste avant l’élection présidentielle, l’ancien ministre et maire de Troyes, Robert Galley, récemment décédé, évoquait les actions menées par le gouvernement de François Fillon. « Vous ne parlez jamais des trains qui arrivent à l’heure. Ce gouvernement a mené de nombreuses réformes, il a permis à la France de traverser la crise économique sans trop de dommage. Mais quand on veut mettre le doigt sur ce qui ne va pas, on peut toujours trouver. »

Il n’est certes plus question ici de violence, mais d’une autre dimension qui caractérise une certaine presse, celle du négatif. Autrement dit, il existe une attirance naturelle du lecteur pour le drame, l’échec, les sanglots et le scandale. Une forme de voyeurisme dont chacun se défend, mais qui fait recette. La violence commise — sur l’autre — attire, comme si la loi des probabilités permettait ainsi de se sentir plus en sécurité lorsque le voisin ou l’inconnu en est la victime.

 Au sein même de la vie d’une collectivité — exemple parmi bien d’autres — c’est souvent ce qui échoue qui sera mis en exergue, car « plus vendeur ». Combien de fois des projets riches de sens et d’avenir ont-il été passés sous silence, étouffés, occultés par une querelle stérile et destructrice !

Un électrochoc 


Comment en est-on arrivé là ? Cette propension à mettre en valeur le négatif, l’agressivité et la violence conduit tout naturellement à poser la question du rôle de la presse, voire de sa responsabilité.

Celle-ci doit-elle être le simple relais d’une réalité, parfois riche d’espérance, mais parfois aux portes du sordide ? Est-elle dans ces conditions simple miroir ? La presse est-elle au contraire un miroir déformant ? Convient-il d’aller encore au-delà et affirmer que la presse fait le choix de privilégier une certaine réalité — nourrie de violence — par pur intérêt commercial ? 

L’analyse de certaines « unes » pourrait suffire à convaincre de cette approche. Alors faut-il regretter cette omniprésence de la violence et la quasi-absence de la non-violence ? Peut-être. Faut-il pour autant remettre en cause l’information liée aux actes de violence ? Certainement pas, sous réserve de ne pas en faire l’apologie, et dans la mesure où cette approche permet de mettre en lumière et de dénoncer nombre de scandales qui autrement auraient été étouffés. C’est vrai dans des régimes de dictature qui nient par nature la notion de liberté de la presse. C’est parfois vrai aussi dans nos démocraties. La violence est haïssable, encore faut-il la dénoncer. 

Revenons quelques instants à la non-violence. Celle-ci se définit par nature négativement comme la nuit tranche sur le jour, les deux étant indissociables. Comment tenter de sensibiliser une population à l’un sans évoquer l’autre ? Comment tenter d’amener un lecteur à la question de la non-violence sans une communication sans fard — ni manipulation — sur le fléau de la violence ? À défaut de pouvoir mettre un terme à la violence, l’information peut au moins servir d’électrochoc. S’il faut en passer par là… 


Article écrit par Jean-François Laville.

Article paru dans le numéro 164 d’Alternatives non-violentes.