Auteur

Yahia Belaskri

Année de publication

2013

Cet article est paru dans

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Pendant des années, l’œuvre de Camus a été volontairement jetée aux oubliettes en Algérie par les tenants du pouvoir. Or un fait s’est produit dès le début de la guerre civile (1992-2000) : Camus a retrouvé sa terre natale. Il est maintenant lu avec gourmandise et passion, notamment par les jeunes générations.

Lorsque, en France, Albert Camus est définitivement rangé comme écrivain français à faire étudier en cours de « philosophie pour classe de terminale 1 », ailleurs il était traité d’auteur dont « bien des éléments de (ses) récits (par exemple le procès de Meursault dans L’Étranger) constituent une justification furtive ou inconsciente de la domination française, ou une tentative idéologique de l’enjoliver 2 ». Qu’en est-il en Algérie, sa patrie de naissance ?

De longues années durant, Camus est resté absent en Algérie. Absent depuis son silence sur la guerre de libération algérienne, au contraire de l’autre Piednoir, le poète Jean Sénac, qui a pris fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie. C’est à propos du combat engagé par les Algériens pour leur libération du joug colonial que ces deux immenses créateurs se sont séparés. Camus a été pourfendu, rejeté, jeté aux oubliettes.

Étudié à l’école les premières années de l’indépendance, il disparaîtra du programme quelques années plus tard et sera recouvert du voile de l’écrivain français qui s’est aveuglé devant la réalité des Algériens, prenant fait et cause pour sa communauté : les Pieds-noirs. Même si les plus radicaux d’entre ces derniers lui reprochent de ne pas être dans leur camp.

Son retour sur la scène médiatique et littéraire s’est effectué au début des années quatre-vingt-dix, au moment où éclate la guerre civile algérienne (1992 2000), abominable guerre déclarée par les hordes islamistes à la société algérienne qui fera plus de 200 000 morts. Absent depuis son silencesur la guerre d’Algérie (1954-1962) et les revendications indépendantistes des Algériens, il revient — à son corps défendant puisqu’il était mort depuis trente ans —, au moment de la guerre civile !
 

 

Le retour de Camus en Algérie


C’est l’historien Benjamin Stora qui a parlé de « retour de Camus en Algérie ». Retour symbolique car il évoquait la tenue d’un colloque, à Oran, en Algérie, en mai 2005, sur Albert Camus. Un autre colloque, à Alger celuici, suivra en 2006. Retour donc en Algérie de l’un des écrivains phares de la terre algérienne.

Anticipant ce retour, Christiane Chaulet Achour, dans un de ses ouvrages 3 parlant des « rivalités et fraternités » suscitées par l’œuvre et la position de Camus, appelle à l’ouverture d’« une nouvelle phase dans la lecture de Camus en Algérie et par les Algériens ». C’est justement là que s’inscrit le propos de ce retour symbolique : une appropriation, à défaut d’une réappropriation de l’œuvre de Camus. Une appropriation apaisée.

À Oran, ce sont des jeunes Oranais, amateurs de théâtre, qui, en mai 2005, ont présenté une adaptation — en arabe — de L’Étranger ! Événement considérable qui signifie le rejet du « grand récit historique » fabriqué, ici et là-bas, un récit qui, loin de décrypter la complexité des rapports qui ont existé entre les femmes et les hommes de ce pays durant sa longue histoire, un récit donc qui emprisonne et enferme dans des logiques et des mémoires meurtries et concurrentes, contradictoires et irréconciliables.

« Albert Camus, l’Algérie, la Méditerranée », tel était l’intitulé du colloque d’Oran, ville qu’il n’aimait pas : « On s’attend à une ville ouverte sur la mer, lavée, rafraîchie par la brise du soir. Et mis à part le quartier espagnol et le nouveau boulevard Front de mer, on trouve une cité qui présente le dos à la mer, qui s’est construite en tournant sur elle-même, à la façon d’un escargot. Oran est un grand mur circulaire et jaune, recouvert d’un ciel dur 4. » Plus tard, bien plus tard, il corrigera son propos sur la ville : « Cité heureuse et réaliste, Oran désormais n’a plus besoin d’écrivains : elle attend des touristes 5 », pour la plus grande satisfaction des Oranais.

Oran, Alger, étapes du retour de Camus en Algérie avec pour objectif de relire son œuvre, établir — rétablir — peut-être la filiation, en tous cas le remettre dans son espace fondateur, l’Algérie. Questionné, interpellé, Albert Camus n’a pas été rejeté, ni chahuté. Les étudiants, enseignants, et autres publics algériens ont écouté les intervenants, Français et Algériens. Ils ont entendu les paroles de l’écrivain, pris nombre de ses mots, trouvé en lui des explications qu’ils n’entrevoyaient pas ou peu. Ils ont aussi, peut-être, mieux appréhendé son silence durant la guerre d’Algérie, sa place dans la littérature et l’importance du fait algérien dans son œuvre.

L’apaisement fut de courte durée puisqu’en 2010, une caravane Albert Camus qui devait sillonner l’Algérie, initiative parrainée par l’écrivain Yasmina Khadra, a été annulée. Sous le titre « Alerte aux consciences anticolonialistes », des universitaires, journalistes, éditeurs algériens ont dénoncé ce qu’ils ont appelé une « réhabilitation du discours de l’Algérie française » à travers les hommages rendus à l’auteur.Cette caravane devait visiter huit villes : Alger, Annaba, Sétif, Tamanrasset, Tizi Ouzou, Tipaza, Tlemcen et Oran. Devant la virulence de la polémique, l’événement a été annulé. À nouveau, Camus est cloué au pilori et ressurgit son silence.

En fait, Camus a été silencieux sur la guerre d’Algérie un peu moins de deux ans, d’avril 1956 au 13 décembre 1957 6 . Lui qui disait que « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde », s’abstient de nommer, de désigner. Il ne dit rien dans ce laps de temps parce que, dans sa position à l’égard de la guerre d’Algérie, il ne pouvait rien dire. Dans une lettreadressée à Jean Sénac, le 10 février 1957, il l’affirme clairement « … j’ai décidé de me taire en ce qui concerne l’Algérie, afin de n’ajouter ni à son malheur, ni aux bêtises qu’on écrit à son propos 7 . »

 

Autres regards 


Pour certains, en Algérie, le rejet de Camus est devenu un réflexe. Une intellectuelle algérienne, invitée à assister à un spectacle basé sur les textes d’Albert Camus, Noces et l’Été, dans une mise en scène de LucMartin Meyer, à Paris, s’exclame : « Je suis sartrienne, pas camusienne. » Ses amis réussissent à l’entraîner au spectacle. Plus tard, elle avoue « c’est très beau ; je ne connaissais pas ces textes de Camus ». Un aveu qui en dit long sur les préjugés qui entourent Camus en Algérie. Et c’est le meurtre d’un Arabe par Meursault dans L’Étranger qui justifie cette marginalisation ! Ce que démonte Ali Chibani : « L’Étrangern’est pas un livre colonialiste mais le livre qui déclare la mort de la littérature coloniale et ouvre la voie à une autre métaphorique littéraire farouchement anticoloniale. » Pour ce, il évoque le commentaire de Nabile Farès : « Ce roman a été très mal lu. Il ne faut pas se mentir, les choses se passaient ainsi à l’époque. »

Le retour de Camus en Algérie ? Il reste à concrétiser, d’autant que, selon l’universitaire Amina Bekkat, « s’il est un reproche que l’on ne peut faire à Camus parmi les nombreuses polémiques passionnées qu’il a pu soulever ici et là, c’est de ne pas représenter avec amour et même ferveur cette terre d’Algérie. Les nombreux passages qui la glorifient et chantent l’union de l’homme et de la nature sont là pour en attester, ainsi que la nostalgie toujours présente “pour cette patrie de l’âme” ».


1) Jean-Jacques Brochier, Albert Camus, philosophe pour classes terminales, éditions La Différence, Paris 2001.

2) Edward Saïd, Culture et impérialisme, éditions Fayard Paris 2000.

3) Albert Camus et l’Algérie, éditions Barzack, Alger 2004.

4) Le Minotaure ou la halte d’Oran, La Pléiade, Gallimard 1965.

5) Cité par Abdelkader Djemaï in Camus à Oran, éditions Michalon, Paris 1995.

6) Jean-Jacques Gonzalès, Albert Camus, L’exil absolu, éd. Manicius, Paris 2007, p. 113.

7) Hamid Nacer-Khodja, Albert Camus Jean Sénac ou le fils rebelle, éd. Paris-Méditerranée Paris, 2004, p. 155.


Article écrit par Yahia Belaskri.

Article paru dans le numéro 167 d’Alternatives non-violentes.