L'internationale des résistants à la guerre : un siècle de refus constructif

Auteur

Guillaume Gamblin et Howard Clark

Année de publication

2013

Cet article est paru dans

168.png

Entretien avec Howard CLARK. Président de l’Internationale des résistants à la guerre (IRG/WRI) depuis 2006. Il a notamment coordonné l’ouvrage People power. Unarmed resistance and global solidarity, Pluto Press, Londres, 2009. Site de IRG/WRI : http://wri-irg.org/fr/index.html Adresse postale de l’IRG, à Londres : War Resisters’International, 5 Caledonian Rd, London N1 9DX, Grande-Bretagne. Tél +44-20-7278 4040.
Propos recueillis et traduits de l’anglais par Guillaume GAMBLIN.

Comment et dans quelles circonstances est née l’Internationale des résistants à la guerre (IRG) ? 

L’Internationale des résistants à la guerre/ War Resister’s International (IRG/WRI) a débuté sa vie lors d’une rencontre internationale aux Pays-Bas en 1921. Au début nommée « Paco », mot esperanto signifiant « Paix », l’organisation a changé de nom lorsque ses bureaux ont déménagé en 1923 dans la maison londonienne de Herbert Runham Brown. Une grande partie de l’impulsion ayant mené à créer l’IRG est venue de la frustration accumulée après la tenue de la Seconde Internationale (socialiste) et la manière dont, pays après pays, durant la Grande Guerre de 1914-1918, les sections de la Seconde Internationale ont suivi le drapeau national, et ont trahi leur supposée solidarité prolétaire internationale en s’alignant sur leurs efforts de guerre nationaux.

Les fondateurs de l’IRG croyaient que le travail pour la paix devait être basé sur un refus de participer aux armées. Beaucoup avaient été punis pour avoir refusé de participer à la guerre, Runham Brown lui-même en 1900 avait refusé de prendre part à la guerre Boer en Afrique du Sud, et en 1915 il fit campagne contrela peine de mort imposée aux soldats français et britanniques qui refusaient les ordres militaires. En 1916, il fut appelé et emprisonné durant plus de deux ans, durant lesquels il devint l’éditeur d’un bulletin carcéral antimilitariste. Plus tardil a décrit quel était son rêvelorsqu’il était en prison : « J’ai rêvé d’une Internationale de ceux qui veulent refuser tout service militaire, non pas pour refuser de se salir avec le sang de leurs frères, mais afin d’accomplir le meilleur de tous les services : être leurs camarades et raviver leur foi en l’homme. » Il vit que sa tâche n’était pas tant de construireune organisation que de découvrir les personnes qui partageaient l’engagement commun exprimé dans la déclaration de l’IRG : « La guerre est un crime contre l’humanité. C’est pourquoi je suis résolu(e) à n’aider aucune espèce de guerre et à lutter pour l’abolition de toutes les causes de guerres. »

 

 

Quelle a été l’évolution de l’IRG à travers l’histoire jusqu’à aujourd’hui ?

Sur cette base, l’IRG a grandi, en tant qu’organisation servie (et non dirigée) par un bureau international, mais plus encore comme un réseau de soutien mutuel. L’opposition à la conscription militaire a été centrale dans ce réseau, à partir du lancement du Manifeste contre la conscription de 1926. Le Manifeste a été la première campagne majeure de l’IRG et a été signé par des figures mondialement connues telles que Mohandas Gandhi, Albert Einstein, Bertrand Russell et Romain Rolland. Par ailleurs, l’IRG faisait la promotion d’une noncoopération avec la guerre qui soit plus complète et approfondie, et qui est détaillée dans le Plan anti-guerre présenté par l’anarchiste néerlandais Bart de Ligt lors de la conférence de 1934 de l’IRG. Ce dernier plaidait pour une non-coopération non seulement avec le service militaire, avec la production des armes et avec le payement des impôts militaires, mais aussi avec les préparatifs culturels de la guerre, et présentait la résistance à la guerre comme une activité qui englobait la vie entière. 

Cette ligne de pensée a persisté au sein de l’IRG. Quand j’ai rejoint son équipe en 1985 j’ai découvert que le salaire de mes collègues était payé par les résistants italiens aux impôts militaires. La première conférence européenne que j’ai organisée, à Bruxelles en 1987, était intitulée « Refuser les préparatifs à la guerre : non-coopération et objection de conscience ». 

L’IRG reconnaissait alors que le refus n’était pas suffisant, que la paix nécessitait une transformation sociale et économique qui remplace la domination par la coopération entre les sociétés et à l’intérieur de chaque société. Les guerres les plus difficiles à refuser, estimaiton, sont celles qui sont censées défendre le faible contre le privilégié. En conséquence, en plus d’avoir un programme social largement socialiste ou anarchiste, l’IRG s’est engagé dans la lutte contre l’impérialisme et pour la décolonisation.

 

 

Quelle est la place de la non-violence au sein de l’IRG ?

Gandhi ne s’est jamais rendu dans une rencontre organisée par l’IRG, mais il a envoyé à sa place Rajendra Prasad, qui allait plus tard devenir le président de l’Inde indépendante, et, peu avant son assassinat, Gandhi avait écrit à l’IRG pour faire en sorte qu’un Congrès pacifiste mondial soit organisé en Inde.

Dans tout conflit, il y a des personnes qui cherchent une voie non-violente, que ce soit un moyen de résister à l’oppression ou de transformer le conflit. Cette recherche d’alternatives est une thématique perpétuelle dans le travail de l’IRG, et historiquement les membres de l’IRG ont lancé des expérimentations d’actions nonviolentes, aux États-Unis avec le mouvement des droits civiques, au Royaume-Uni contre le désarmement nucléaire par la désobéissance civile, en Afrique en proposant une marche de la liberté pour l’indépendance de la Zambie (de Dar es Salaam à la côte zambienne — elle s’arrêta lorsque la Grande-Bretagne accorda à la Zambie son indépendance). Et dans les années 1970 dans toute l’Europe de l’Ouest ainsi que par l’action directe non-violente basée sur des groupes d’affinité aux États-Unis. La promotion de la formation à la non-violence a été et reste une facette importante de son activité. 

Une autre dimension de cette recherche de création d’alternatives se trouve au niveau de l’action nonviolente internationale. Que ce soient des actions de protestation internationale (comme les récentes flottilles pour Gaza) ou des formes d’accompagnement par la base (comme celui pratiqué par les Brigades de paix internationales et Non-violent Peaceforce), des personnes proches de l’IRG ont développé des stratégies non-violentes de solidarité. Dans les années 1990 l’IRG a coopéré étroitement avec le Man et de nombreuses autres organisations dans la mise en place des Balkan Peace Teams qui ont travaillé depuis 1993 en Croatie, Serbie et Kosovo, avec pour but d’élargir le champ de manœuvre de groupes non-violents locaux 1 .

Les deux thèmes centraux de l’IRG — la noncoopération avec la guerreet la promotion de l’action nonviolente — peuvent êtreretracés à travers l’histoire de l’organisation. Aujourd’hui le bureau à Londres est centré autour de deux programmes : « Le droit de refuser de tuer » et « La non-violence au service du changement ».

 

 

Quelles ont été les débats et les difficultés rencontrées à travers presque un siècle d’existence ?

Naturellement, l’IRG a du affronter des divisions et des débats difficiles. Le premier a peut-être été celui concernant la recherche d’alternatives civiles au service militaire. L’IRG ne reconnaît pas l’autorité des États à exercer une conscription auprès des personnes pour faire la guerre, et pour cela elle met en garde les groupes contre le fait de plaider pour un service civil alternatif contrôlé par l’État. Mais les difficultés rencontrées par les objecteurs emprisonnés dans les années 1920 étaient telles que l’IRG reconnaissait qu’il revenait à chaque mouvement national de décider comment il devait se situer à ce sujet.

La division qui a certainement été la plus sérieuse au sein de l’IRG fut celle au sujet de la guerre civile en Espagne. Le premier porte-parole de l’IRG était un socialiste britannique, Fenner Brockway, qui démissionna de son poste de porte-parole en 1936 car il estimait que s’il était né en Espagne, il aurait pris les armes contreFranco. Le dilemme posé par la guerre civile espagnole puis par la Seconde Guerre mondiale obligea de nombreuses personnes à repenser leur pacifisme. Durant ces périodes, l’IRGaaidé des personnes à s’échapper d’Espagne et des territoires occupés par les nazis en Europe. S’il est vrai que de nombreux pacifistes ont sous-estimé le danger du fascisme, il est également vrai que des pacifistes ont résisté au fascisme, parfois au prix de leur vie. Cette expérience a intensifié la détermination de beaucoup de membres de l’IRG à étudier les possibilités de la résistance non-violente comme politique de défense, autant que leur engagement à trouver des formes efficaces de solidarité avec ceux qui résistent à des régimes sanguinaires ou à des dictatures militaires.

Les débats qui se sont déroulés au sein de l’IRG durant la guerre civile espagnole, se sont retrouvés lors d’autres guerres postérieures. Notamment durant la guerre du Vietnam : lorsque l’IRG a pris de nombreuses initiatives pour dénoncer l’agression des États-Unis, certains ont considéré que cette opposition devait être la limite de notre activité, alors que d’autres nous pressaient de rechercher des groupes non-violents à soutenir — comme les bouddhistes au Vietnam. Des résolutions importantes ont été adoptées lors des Conseils de 1969 et de 1990 à ce sujet 2 .

 

 

Pourquoi une campagne sur les « profiteurs de guerre » ?

La lettre d’information de l’IRG sur les « profiteurs de guerre » est une réponse partielle à l’augmentation du rôle des compagnies privées dans la guerre. Pas seulement dans la fabrication des armes ou le développement de technologies comme les drones, mais aussi de plus en plus dans la catégorie des sous-traitants — que ce soit pour construire et assurer la maintenance des bases militaires, la fumigation de jungles, ou les services de sécurité « privés » en plein développement. Plus d’un demi-siècle est passé depuis qu’Eisenhower a mis en garde les citoyens des États-Unis contre l’influence du complexe militaro-industriel, et durant ce temps le complexe s’est élargi et son influence a encore augmenté. Même si des institutions comme l’Union européenne ont ajouté des conditions liées au respect des droits humains aux contrats d’investissement, il s’agit d’une mesure cosmétique plutôt que d’un contrôle sérieux — les clauses liées au respect des droits humains sont invariablement ignorées si elles menacent les opérations des géants de la défense. 

Au même moment, des projets méga-industriels dans le dit « tiers monde » semblent souvent frayer avec des groupes paramilitaires pour déplacer par la force des habitants qui se trouvent sur le chemin du « développement » (comme on appelle cela). Certains de ces projets extraient directement des ressources pour des usages militaires. Il s’agit pour nous de nous allier avec les communautés engagées dans le combat non-violent pour défendre leur existence et leur mode de vie. Dernièrement, notre travail sur ce sujet consiste à développer des moyens d’action efficaces pour empêcher l’action des profiteurs de guerre, mais cela nécessite une longue étape d’éducation populaire.

 

 

Quelle est l’importance du soutien aux objecteurs de conscience aujourd’hui ?

L’IRG sera toujours associée à l’objection de conscience au service militaire. Plusieurs organisations essaient de défendre cette dernière en termes de droits humains ou en plaidant pour une alternative civile au service militaire. Pour l’IRG, toutefois, l’objection de conscience est avant tout une forme d’action contre la guerre et le militarisme. Dans divers mouvements contre des guerres particulières, contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud, comme stratégie de résistance à l’intérieur du pacte de Varsovie, dans les mouvements d’insoumission des années 1990 en Espagne, et aujourd’hui parmi les jeunes Israéliens, l’objection de conscience est devenue un défi politique efficace lancé à la politique des gouvernements. Chaque objecteur mobilise son propre réseau social. Il ou elle utilise son acte de refus personnel pour exercer le maximum de pression sur les autorités.

Chaque contexte donne une signification particulière à l’acte d’objection. Après la « révolution » de 2011 en Égypte, l’IRG était en état d’alerte pour soutenir Maikel Nabil Sanad, un bloggeret objecteur de conscience emprisonné pour « insulte aux militaires ». La campagne qu’il a impulsée depuis la prison était un révélateur précoce de la contre-révolution qui était déjà en train de se mettre en place.

En Colombie, nous pouvons parler de l’objection de conscience collective des Communautés de paix, communautés qui se distancient de tous les acteurs armés du pays et sont déterminées à vivre sans armes. Leur position démilitarisé(e) n’est pas respecté(e) par l’État, les paramilitaires ou les insurgés, chacun d’entre eux pratiquant le recrutement forcé dans les territoires où ils opèrent. 

L’IRG dénonce l’impact sinistre des diverses formes de recrutement militaire et la répression contre ceux qui leur résistent. Depuis la punition de familles érythréennes dont les enfants ont fui le pays plutôt que d’accomplir le service militaire, jusqu’à la pratique du bizutage systématique connu sous le nom de « dedovschina », qui coûte à l’armée russe des centaines de vies en suicides ou en « accidents », l’IRG continue à développer une base d’information exhaustive. Nous sommes reconnus comme une source fiable d’information par les agences gouvernementales qui examinent les demandes d’asile basées sur des sujets liés au service militaire.

Avec l’arrêt de la conscription obligatoire en Europe, nous avons publié une enquête sur les droits des soldats de carrière à développer une objection de conscience (un droit reconnu explicitement seulement au Royaume-Uni), mais également sur le non-abandon des principes de Nuremberg au sein des forces de l’Otan. Les procès de Nuremberg semblent avoir établi que des soldats ne doivent pas obéir à des ordres criminels. Or même dans l’ère des « guerres contre le terrorisme » il semble qu’une fois de plus les soldats de l’Otan sont instruits en vue de ne pas questionner les ordres reçus.

La militarisation est un processus qui va bien audelà du recrutement. Le projet de l’IRG « Résister à la militarisation de la jeunesse » tente d’identifier les très nombreux moyens mis en œuvre à travers le monde pour encourager les jeunes à accepter l’armée et les valeurs militaires comme normales et comme dignes d’être suivies sans questionnement. La dernière publication en date de l’IRG, « Semer des graines : la militarisation des jeunes et comment l’empêcher », a été publiée le 14 juin 2013, la première journée d’action internationale pour l’éducation et la recherche non-militaires.

 

 

Pourquoi développez-vous aujourd’hui une réflexion spécifique sur la question du genre ?

Comme ce sont essentiellement des hommes qui sont confrontés à la conscription, le thème de l’objection de conscience a tendu à êtretraité comme un thème masculin jusqu’à récemment, alors que souvent des femmes jouent un rôle essentiel pour le soutien et l’organisation. Ce déséquilibre a longtemps été un facteur de trouble au sein de l’IRG. Depuis les années 1970 au moins il est largement accepté au sein de l’IRG que la manière dont la domination patriarcale a structuré le militarisme fait défaut dans les fondements originels de l’Internationale. La première Conférence de femmes de l’IRG, sur « Féminisme et non-violence », a été organisée en France en 1976. Des conférences ultérieures en Écosse, Irlande et Thaïlande, ainsi qu’un groupe de travail qui a été durant au moins 20 ans le groupe de travail le plus actif de l’IRG, ont fermement enraciné la notion d’un « continuum de violence » au centre des analyses de l’IRG. Ce continuum s’étire de la violence quotidienne, incluant la violence domestique, jusqu’aux alliances militaires et aux grandes guerres. Une forme de violence en entraîne d’autres, et au bout du compte la violence dans la guerre retourne souvent dans les foyers ou dans les communautés locales sous la forme de violence interpersonnelle encore plus forte. On admet aujourd’hui que la guerre fait de plus en plus de victimes civiles en comparaison aux victimes militaires, que le viol a toujours été une caractéristique de la guerre, et que le militarisme a joué un rôle particulier dans la structuration des identités masculines. Par ailleurs, les mouvements d’objecteurs de conscience ont souvent eu l’habitude d’« héroïser » les objecteurs (masculins), et d’ignorer le rôle clé des femmes dans l’organisation de la lutte. Le livre édité en 2009 par les antimilitaristes turcs Ozgur Heval Cinar et Coskun Usterci, Objection de conscience : résister à la société militarisée (Zed), est probablement le premier dans lequel des objecteurs se réfèrent à leur rejet de la masculinité hégémonique dans leur décision d’objecter. En 2010 l’IRG a publié Les femmes objectrices de conscience. Une anthologie, édité par Ellen Elster et Majken Jul Sorenson, maintenant disponible en espagnol, mais pas en français.

En juillet 2014, la conférence quadriannuelle de l’IRG se tiendra à Cap Town, en Afrique du Sud. Son thème sera « Petites actions, grandes conséquences : le continuum de la violence » ; on y parlera des stratégies pour combattre et contenir le continuum de la violence en construisant un continuum de la non-violence, en particulier en regardant au-delà du changement de régime politique en vue d’une transformation sociale plus fondamentale.


1) Voir Pierre Dufour, Kosovo, on a marché sur la paix,Thélès, 2007, 462 p., et Martine Dufour, Intervention civile de paix : une expérience au Kosovo. Équipes de paix dans les Balkans, 1999-2011, Man, 2013, 98 p.

2) Ils sont disponibles sur le site internet de l’IRG à la page suivante : http://www.wri-irg.org/statemnt/libstrug.htm.

 

 

« La guerre est le suicide de l’humanité », pour le pape François

Lepape François a prononcé le 2 juin 2013 une singulière homélie à la maison Sainte-Marthe (Rome) devant des parents de soldats italiens tués en Afghanistan et des soldats revenus blessés de cette même guerre. ANV publie des extraits de cette homélie, accessibles notamment sur le site des Cahiers de la Réconciliation 2-2013 http://www.mirfrance.org/cahiers.htm

« Nous sommes venus aujourd’hui prier pour nos morts, pour nos blessés, pour les victimes de cette folie qu’est la guerre. C’est le suicide de l’humanité parce qu’elle tue le cœur, elle tue là où réside le message de notre Seigneur : elle tue l’amour ! Parce que la guerre vient de la haine, de l’envie, de la volonté de pouvoir. […]

Parce que l’argent est plus important que les personnes pour les grands de la terre. La guerre est un acte de foi envers l’argent, les idoles de la haine, l’idole qui conduit à tuer son frère, à tuer l’amour. [En s’adressant aux puissants de la Terre, le pape a ensuite demandé] Où est votrefrère? Qu’avez-vous fait ? »

Ce même 2 juin était la fête de la République italienne ! ■


Article écrit par Guillaume Gamblin et Howard Clark.

Article paru dans le numéro 168 d’Alternatives non-violentes.