Kosovo-Serbie : les chemins de la paix

Auteur

Jean-Yves Carlen et Jean-Marc Muller

Année de publication

2013

Cet article est paru dans

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Le Kosovo s’est inscrit dans une démarche d’indépendance non-violente vis-à-vis de la Serbie marquée par la présidence d’Ibrahim Rugova. Après sa disparition, le pays compte sur la communauté européenne pour affirmer sa place dans les Balkans, notamment via l’accord signé à Bruxelles avec le gouvernement serbe. Les difficultés économiques de la population, qui ne peut plus compter sur les diasporas faisant elles-mêmes face à la crise en Europe de l’Ouest, poussent au recours à une agriculture vivrière. L’aide de l’Union Européenne s’avère donc une nécessité pour le Kosovo, et la société civile se saisit de la question : ainsi le Man en France a perpétué et consolidé ses relations avec le Kosovo.

Où en est aujourd’hui le Kosovo ? Cet article a été rédigé à partir d’un compterendu écrit par les personnes composant une délégation française au Kosovo en avril 2013. Ce séjour avait pour but de préparer une formation destinée aux professeurs du lycée de Gjilan/Gnilane (sud-est du Kosovo) 1 sur les problèmes de violences scolaires, de rechercher des soutiens politiques et de recueillir des témoignages en vue de promouvoir l’Intervention Civile de Paix (ICP). Tout ceci pour étoffer également le dossier de lobbying auprès de l’Union européenne pour la reconnaissance de l’ICP.

L’actualité la plus importante depuis l’indépendance du Kosovo concerne l’évolution diplomatique du dossier kosovar. Isolé dans les Balkans, le Kosovo peut espérer voir sa situation progresser.


Les accords signés en avril 2013


Nous sommes arrivés au Kosovo quelques jours après l’accord conclu entre les gouvernements serbe et kosovar à Bruxelles sous l’égide de l’Union européenne. Celui-ci est perçu positivement par la plupart des organisations politiques kosovares albanaises. Les responsables espéraient que le pays pourra enfin sortir de l’isolement dans lequel il se trouve. L’accord est ressenti comme le début d’un processus de reconnaissance du Kosovo par la Serbie, même si rien n’est encore dit explicitement par Belgrade. La Serbie a négocié une sorte d’autonomie pour la partie nord du Kosovo (à majorité serbe) dont les responsables politiques n’ont jusqu’à présent jamais reconnu l’entité indépendante, un Kosovo indépendant. Ces responsables du nord du Kosovo se sont opposés à l’accord signé par Belgrade car, pour eux, le Kosovo demeure dans la Serbie. Catherine Ashton qui a été la négociatrice pour l’UE avait alors réagi en disant qu’il existait maintenant une autonomie au sein du Kosovo avec la possibilité de nommer des Serbes aux plus hauts poste de la police et de la justice, mais toujours en lien avec le gouvernement du Kosovo et son ministère de l’Intérieur.

Les populations (au Sud tout au moins) restent quant à elles très préoccupées par la difficulté de la vie quotidienne. Le chômage est très important, les salaires bas. Beaucoup de personnes ne mangent probablement qu’une fois par jour. C’est un problème de survie pour beaucoup de familles qui jusqu’à présent vivaient en partie de l’apport financier de la diaspora. Mais le chômage ébranle également l’Europe comme on le sait et l’argent économisé par la diaspora en Suisse et en Allemagne s’amenuise. Bien des familles ne survivent que par ce qu’elles possèdent et cultivent un potager. Les investissements étrangers restent en deçà des espérances. La reconnaissance du Kosovo par ses voisins et donc les échanges qui en résulteraient, sont des clés pour l’essor économique. Faute de perspectives immédiates d’entrée dans l’Europe, le Kosovo a aujourd’hui, pour des raisons historiques et pragmatiques, d’intenses relations économiques avec la Turquie. La Turquie est, avec la Macédoine et l’Albanie, le seul pays n’exigeant pas de visa pour les ressortissants kosovars. À l’inverse, la Turquie également candidate à l’Europe, peut, en attendant, créer au Kosovo, une « tête de pont » dans les Balkans.

Aujourd’hui, l’heure est toutefois plutôt à l’accord historique tout récent entre la Serbie et le Kosovo. Mais il ne rencontre pas un soutien unanime. Pour protester contre ces accords, il y a eu quelques manifestations à Belgrade, et dans la partie Nord de Mitrovica. Pour les internationaux présents sur place, ce serait surtout une décision pragmatique, prenant acte d’une réalité en quelque sorte. Toutefois, la question est soulevée de la possibilité de la mise en œuvre de ces accords.

 

L’Union européenne réhabilitée par les accords


L’Union européenne, qui a reçu le prix Nobel de la Paix 2012, a été critiquée pour ne pas l’avoir véritablement mérité. L’accord entre la Serbie et le Kosovo l’a réconciliée avec certains de ceux qui portaient la critique. Elle s’est aussi réconciliée avec elle-même, renouant avec un fondement : la construction de la paix sur le continent européen.

Car on est bien en ce qui concerne les Balkans dans un processus continu de résolution positive des conflits 2 . L’Union européenne, qui avait failli dans les années 1990 sur la question du Kosovo, a promis aux États des Balkans occidentaux leur entrée en son sein dès lors que divers critères auraient été satisfaits. Son pouvoir d’attraction dans les Balkans étant tel, l’Europe ne peut que réussir à imposer le devoir de conciliation — à défaut de ré-conciliation — entre ces États en conflit. Cet accord, même s’il n’obtient pas l’assentiment de toutes les franges des populations, constitue cependant un premier pas vers un rapprochement entreles pouvoirs politiques des deux pays. Attendu depuis longtemps, il est perçu comme un dépassement des clivages traditionnels teintés de nationalismes exacerbés, pour ne pas dire « exaserbés », tant il est vrai que c’est bien à Belgrade que se joue l’avenir des relations avec le Kosovo.


Éloge des frontières


Au sein de l’Union européenne, les frontières ne sont plus visibles à proprement parler. Nous passons désormais allègrement d’une rive à l’autre du Rhin sans plus nous poser de questions après trois guerres très meurtrières. Dans les Balkans, les frontières perdurent dans un contexte encore trouble. Elles retrouvent cependant aujourd’hui un sens. Paradoxalement l’Union européenne, à travers l’accord Serbie-Kosovo, réaffirme la primauté des frontières et en premier lieu celles du Kosovo actuel. Cela signifie que toute velléité d’unification ethnique est écartée. Se fondant sur des principes éthiques et pragmatiques, l’Europe défend par là la pluri-ethnicité au détriment du repli sur soi identitaire, lequel pourrait paraître pour certains une solution de facilité. Modifier les frontières du Kosovo en permettant à la partie nord de rejoindre la Serbie engagerait par effet de dominos des revendications identitaires comme le rattachement au Kosovo d’une partie méridionale de la Serbie à majorité albanaise. Peut-être faudra-t-il prendre exemple sur la Macédoine, confrontée aux mêmes problèmes de revendications séparatistes. De la qualité de la réponse apportée au Kosovo dépend aussi, ultérieurement, le règlement de la situation en Bosnie. Ces perspectives pourraient contribuer à éloigner définitivement le rêve « fou » de Grande Albanie, qui a aujourd’hui, de manière récurrente, prise sur une fraction de la jeunesse. Le Kosovo, lui, en tant qu’état indépendant et neutre, tel que l’appelait de ses vœux Rugova, apparaît en fait comme un vecteur de stabilité régionale. L’Europe sait qu’elle peut s’appuyer sur cet État pour construire la paix dans cette partie des Balkans. Un Kosovo stable est un élément important de sa propre stabilité politique.

Le lien entre nos associations et le Kosovo reste fort. Le Man Centre-Alsace poursuit des actions de solidarité en direction de la société civile. Il reste aussi en contact avec des personnalités du Kosovo et rencontre toujours des élus européens en lien avec le sujet. L’accueil chaleureux et la reconnaissance perdurent au fil du temps parce que les relations s’inscrivent dans la durée. Le Man est présent au Kosovo depuis 1993 3, et surtout, à travers des actions en général orientées vers les enseignants. Il est parvenu à maintenir une continuité dans un contexte où se sont succédé des ONG qui ont régulièrement disparu du paysage avec l’arrêt de leurs financements. 

L’action du Man est restée largement bénévole et fondée sur des liens d’amitié. D’où un important « capital de confiance ». Il compense un handicap : l’obstacle linguistique. Au Kosovo, les échanges se font presqu’exclusivement en albanais. Les actions du Man restent tributaires de traducteurs, avec tous les problèmes inhérents à cette contrainte. Cette situation est une raison de plus pour utiliser les jeux coopératifs, même si la difficulté linguistique se repose à la phase essentielle de l’analyse.



 

Vous avez dit « Kosovo » ?

Le Kosovo est un pays balkanique de 2 millions d’habitants coincé entre le Monténégro, la Serbie, la Macédoine et l’Albanie. Il a déclaré son indépendance en 2008 et a été reconnu par près de cent pays, dont la France. Peuplé à 90 % d’Albanais, il se compose également de minorités reconnues dans sa constitution : Serbes, Roms, Ashkallis, Turcs, Bosniaques pour l’essentiel. Ancienne province de la Yougoslavie, il n’a jamais obtenu l’égalité politique longtemps revendiquée dans les années 1980 après la mort de Tito, à l’instar des autres républiques de ce pays aujourd’hui disparu. La Yougoslavie de Slobodan Milosevic accentue la radicalisation des positions serbes à l’égarddu Kosovo puis des autres entités yougoslaves. L’autonomie est abolie en 1989 et une répression d’ampleur commence. Un mouvement non-violent incarné par Ibrahim Rugova neutralise un temps les tentations guerrières de la Serbie à l’égard des Albanais du Kosovo. Comptant à la fois sur les qualités de patience et de non-agression du peuple, ainsi que sur le soutien concret de la communauté internationale, le parti de Rugova, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) crée un État parallèle qui pose les bases de l’État actuel kosovar. L’édifice se fissure sous la pression serbe. L’émergence d’une armée de libération amplifie le processus de répression. Une guerre éclate en 1998. L’Occident intervient par l’intermédiaire de l’Otan. Le Kosovo est ensuite placé sous protectorat onusien jusqu’à l’indépendance. Politiquement le pouvoir est actuellement aux mains du parti issu de l’armée de libération du Kosovo. Il a cependant ces dernières années considérablement adouci son discours et ses positions.


 

1 Les noms des communes, dans les documents officiels et dans l’espace public, sont orthographiés dans les deux langues, albanaise et serbe. Imposée par l’ONU, cette contrainte est maintenant acceptée par une majorité de Kosovars.

2 C’est ce que nous disait le 12 janvier 2013 Daniel Cohn-Bendit, à peu près en ces termes : « La politique de Rugova a été insuffisamment soutenue. » Daniel Cohn-Bendit était déjà député européen en 1998 lors de l’attribution du prix Sakharov à Ibrahim Rugova et l’un des animateurs du Forum européen pour la prévention active des conflits (Fepac), instance non décisionnelle au sein du Parlement européen, née dans le sillage des guerres en ex-Yougoslavie. Le Man assistait à plusieurs de ces débats.

3 La première délégation du Man s’est rendue au Kosovo en 1993 ; elle était composée de plusieurs groupes du Man France. Le Man Centre Alsace est présent depuis 1995, avec J-Yves Carlen, et Joël Ehrhart. S’est ajouté à cette première équipe Steve Duchêne qui a travaillé à plein temps au Kosovo plusieurs années après la guerre. Cette équipe a publié en 1999 un ouvrage sur Ibrahim Rugova, le frêle colosse du Kosovo (Desclée de Brouwer).


Article écrit par Jean-Yves Carlen et Jean-Marc Muller.

Article paru dans le numéro 168 d’Alternatives non-violentes.