Cercles restauratifs, une alternative au judiciaire

Auteur

Annie Le Fur

Année de publication

2015

Cet article est paru dans

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En janvier 2015, Dominic Barter donnait un séminaire sur les cercles restauratifs, tels qu’il les a conçus et éprouvés dans les favelas de Rio de Janeiro puis dans le monde entier. Ces cercles constituent une alternative au système judiciaire officiel. Dans nos contrées, ils peuvent nous aider à résoudre de petits et de gros conflits du quotidien. Aperçu et commentaires…

Un cercle n’est pas un rectangle !

La rondeur du cercle symbolise l’égalité de chacun dans la prise de parole : chacun peut dire, ne pas dire, proposer, donner son avis ou son accord, à égalité avec les autres. Dans ce cercle, chacun va parler de son vécu, raconter ce qui l’a amené à commettre tel ou tel acte. C’est l’empathie du groupe qui va aider chaque protagoniste à prendre du recul sur ses actes, à clarifier son vécu et à être finalement restauré dans sa capacité à être acteur de sa vie et des choix de la communauté.

Concrètement, le cercle se réunit autour d’un « acte spécifique ». Par exemple, votre voisin a appelé la police parce que vous faisiez du bruit à 11h30 du soir, vous l’aviez pourtant prévenu que vous organisiez ce soir-là une petite fête, et c’est la goutte d’eau qui a fait déborder votre vase ; ou votre collègue vous a fait un reproche en public à propos de votre soi-disant manque de professionnalisme ; ou encore un jeune de votre quartier s’est fait molester par un homme sur base de propos racistes…

Une communauté impliquée

Si on reprend l’exemple de la fête, le premier réflexe serait d’organiser une rencontre entre vous, votre voisin et un médiateur. Cependant lorsque Dominic Barter a commencé à dialoguer avec les protagonistes d’un conflit, par exemple deux jeunes qui s’étaient battus, il s’est rendu compte que les solutions trouvées avec eux ne tenaient pas : aussitôt rentrés dans leurs familles, ils entendaient quelque chose comme « Mais tu ne vas tout de même pas faire confiance à celui qui t’a battu ? Il ne tiendra jamais parole ! », etc. Les cercles ne fonctionnent que s’ils réunissent les représentants de toute la communauté concernée par l’événement : les jeunes, leurs familles, si besoin l’assistante sociale, l’éducateur, la grand-mère, etc. C’est la communauté qui se réunit, écoute, propose, décide… Ainsi, le problème d’un affrontement entre deux jeunes, ou de bruit dans le voisinage, est pris de manière globale : qu’est-ce qui mène à cette situation ? Quelles propositions ces jeunes et le reste de la communauté peuvent-ils faire pour y remédier ?

Une alternative au système judiciaire

Les cercles sont nés dans des zones dites de « non-droit » (les favelas de Rio) et progressent également dans des situations où le recours au système officiel atteint vite ses limites (les problèmes de voisinage). Le conflit y est considéré comme un retour d’information au sein de la communauté. Celle-ci décide de s’en saisir de manière consciente et responsable plutôt que de s’en remettre au système officiel, car ce dernier s’arrête souvent à la désignation du coupable et de la victime.

Désigner un coupable ou chercher des solutions ?

Le cercle n’a pas pour but de désigner le coupable, ou « le plus coupable » parmi les personnes en présence. Trouver un coupable est confortable, cela nous permet de ne pas chercher de solutions ! Juger que votre voisin est coupable d’impatience, de rigidité ou de tristesse pathologique, peut sembler satisfaisant sur le moment, mais cela n’engage à rien pour l’avenir des relations dans l’immeuble ou le quartier !

Un processus relativement complexe

Le cercle, c’est d’abord une communauté qui décide de prendre en main la résolution des situations de conflit ou de violence qui la traversent. Cette communauté va alors définir un processus, elle va se mettre d’accord sur comment on déclenche les cercles, comment on les compose, qui choisit le facilitateur ou « l’hôte », où se réunissent les cercles, etc. L’hôte est un membre de la communauté, il doit se trouver un soutien, cela peut être une personne extérieure ayant une pratique des cercles. En amont du cercle réunissant tous les membres, des pré-cercles séparant les protagonistes du conflit précisent le sujet (l’acte spécifique). Un après-cercle évaluera la mise en œuvre des solutions trouvées.

Un facilitateur avec peu de pouvoir

Les professionnels de la médiation le savent bien : « le succès d’une médiation réside dans le lâcher-prise du médiateur ». Moins le médiateur a de pouvoir et plus les protagonistes du conflit savent qu’ils doivent compter sur eux-mêmes pour trouver des issues.

Dans le processus de base des cercles restauratifs, le rôle de l’hôte est minimal. Par exemple, dans la première phase du cercle, il a trois questions à sa disposition et ne peut en poser aucune autre :

« Qu’aimeriez-vous faire savoir, et à qui, de ce que vous vivez actuellement en relation avec l’événement et ce qu’il se passe ? »
[À celui à qui s’est adressée la 1ère personne] « Qu’avez-vous entendu de ce qu’il a voulu dire ? »
[Au premier interlocuteur] « Est-ce bien cela ? »

C’est ainsi que dans une école de Rio, une enfant de 8 ans fut l’hôte d’un cercle réunissant la communauté de l’école avec le responsable académique concerné par l’événement en question. L’essentiel était qu’elle suive le protocole établit par la communauté et qu’elle bénéficie d’un soutien.

Le rôle de l’hôte peut être néanmoins plus subtil. Par exemple, il arrive que des personnes répètent comme un perroquet ce qu’ils ont entendu de leur interlocuteur, celui-ci ne peut alors pas savoir s’il est compris ou pas. L’hôte est plus attentif au processus qu’aux personnes. Il doit alors modifier légèrement la question, en disant par exemple : « Quel est l’essentiel de ce qu’il a voulu dire ? ».

L’esprit plutôt que la lettre

Comme tout processus, il ne se suffit pas à lui-même : encore faut-il que les personnes qui l’utilisent en appliquent l’esprit. Les cercles restauratifs font appel à la force de la vérité, en référence au satyagraha de Gandhi. Comme dans le processus de la Communication non-violente, il s’agit bien d’exprimer son vécu, ses ressentis, ses besoins… avec l’empathie, la fraternité, la confiance en l’humanité de l’autre nécessaires pour aboutir à un changement dans les postures conflictuelles. Peu importent les maladresses tant que l’effort de compassion et de vérité est là.

Les cercles et nous

Vous l’avez compris, tout le monde peut potentiellement construire un système restauratif dans sa propre communauté. Par « communauté », nous entendons un groupe de personnes qui ont des liens structurels (elles habitent le même quartier, travaillent pour le même organisme, partagent des biens matériels, etc.) généralement teintés de liens affectifs.

Dans le monde du travail, la difficulté pourrait être de vaincre les résistances des cadres à cette égalité de parole dans le cercle. Pourtant, comme le dit Gilles Charest, promoteur de la sociocratie, le pouvoir est comme l’amour : il augmente lorsqu’il se partage.

 

www.cerclesrestauratifs.org

www.restorativecircles.org


Article écrit par Annie Le Fur.

Article paru dans le numéro 177 d’Alternatives non-violentes.