Auteur

François Vaillant

Localisation

Afrique du Sud

Année de publication

2017

Cet article est paru dans

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Le livre de Jean-Marie Muller et l’entretien avec Emmanuel Lafont ont donné à François Vaillant l’envie d’approfondir l’itinéraire politique de Mandela. Il a lu les 660 pages de son autobiographie, Un long chemin vers la liberté (Fayard, 1995). Pouvait-il exister meilleur ouvrage pour comprendre sa pensée ? Un extrait de cet entretien est paru dans le n° 185 d’ANV.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Nelson Mandela ?

François Vaillant. Le livre de Jean-Marie Muller m’a fortement intéressé, comme ensuite l’entretien que nous avons eu avec Emmanuel Lafont. Cela m’a donné envie d’approfondir la situation provoquée par l’apartheid et l’itinéraire politique de Mandela. J’ai alors lu, entre autres ouvrages, les 660 pages de l’autobiographie[1] de Mandela publiée en 1995. Pouvait-il exister meilleur ouvrage que celui-ci où l’auteur raconte le déroulement de sa vie et y développe sa pensée ? J’ai également consulté les archives du Monde Diplomatique.

 

Vous parlez d’un mythe Mandela ! De quoi s’agit-il ?

F.V. Depuis le XXe siècle, avec notamment Lévi-Strauss et Roland Barthes, l’étude d’un mythe ne consiste plus à considérer une légende ou une fiction mais une histoire qui est lue et relatée selon un mode de significations, avec ses implications idéologiques. Je dis simplement que la vie de Mandala est devenue un mythe, de son vivant comme après sa mort[2].

 

Mandela a-t-il été adepte de la non-violence ?

F.V. Cela participe au mythe ! Mandela n’a jamais été adepte de la non-violence, c’est lui qui nous le dit ! C’est vraiment une désinformation tenace que de le colporter ! Quand il adhère au Congés national africain (ANC – African national congress), puis est élu au comité exécutif de l’ANC en 1947 – un an donc avant les premières lois proclamant le régime d’apartheid –, Mandela entre dans une organisation politique qui, elle, est ancrée dans la non-violence[3]. C’est à l’époque la principale organisation antiraciste et c’est cela qui l’attire. Concernant l’attrait de Mandela pour la non-violence, je renvoie à l’article de Jean-Marie Muller[4].

Mandela ne dit jamais dans son autobiographie avoir lu Gandhi. Au début des années 1950, il gagne sa vie comme avocat et il écrit s’être procuré « les œuvres complètes de Marx et d’Engels, de Lénine, de Staline, de Mao Zedong et d’autres[5] » pour enrichir sa propre culture politique. Et il conclut : « j’étais prêt à utiliser n’importe quel moyen pour accélérer la suppression des préjugés et la fin du chauvinisme chauvin et violent.[6] ».

Mandela a bien participé dans les années 1950 à des combats non-violents organisés par l’ANC mais par obéissance à l’organisation dont il fait partie. Il est très actif dans la Campagne du défi lancée en 1952 par l’ANC. Les actions de désobéissance civile s’avèrent être un succès et cette campagne « reçut une énorme publicité et le nombre de membres de l’ANC grimpa de 20 000 à 100 000[7] ». Ensuite, bizarrement, il critique l’efficacité de la non-violence et se met à dénigrer l’œuvre de Gandhi[8], tout en soulignant que la Campagne du défi lui a procuré « un sentiment très fort de réussite et de satisfaction[9] ». C’est à n’y rien comprendre…

Voici maintenant un point que Mandela raconte et qui ne trompe pas : l’année suivante, en 1953, son ami Walter Sisulu doit partir pour Bucarest pour le compte de l’ANC, « je lui ai fait une suggestion [écrit Mandela] qu’il essaie d’aller en République populaire de Chine afin d’y évoquer la possibilité que les Chinois nous fournissent des armes pour la lutte armée. L’idée a plu à Walter et il m’a promis d’essayer. J’avais pris cette décision absolument tout seul et mes méthodes n’étaient pas orthodoxes. […] Walter réussit à aller en Chine. […] Walter revint avec des encouragements mais pas d’armes. [10] »

Les années passent mais Mandela est tout occupé par son procès « pour haute trahison », qui va durer de 1957 à mars 1961, il risque la peine de mort. Il est accusé, avec d’autres membres de l’ANC, d’être communiste et d’avoir cherché à provoquer un changement politique par des moyens illégaux. Ils seront tous acquittés car la Cour n’a aucune preuve qu’ils seraient communistes et qu’ils auraient adopté « une politique destinée à renverser l’État par la violence.[11] ». Bon avocat, Mandela a su exploiter les imprécisions de la législation en vigueur.

Rien de surprenant à ce que Mandela fonde en 1961, juste après son procès, une branche armée au sein de l’ANC, malgré toutes les réticences de Luthuli, président de l’ANC, profondément ancré dans la non-violence et prix Nobel de la Paix quelques mois plus tard. Cette branche armée prend le nom d’Umkhonto we Sizwe (Fer de lance de la nation, MK en abrégé). Mandela et son ami Walter constituent le Haut-commandement du MK, Mandela en est alors le président[12].

L’année suivante, Mandela déjoue les lois de l’apartheid et parvient à s’envoler pour un long voyage afin de recueillir « un soutien politique et financier à notre nouvelle force militaire et des possibilités d’entraînement pour nos hommes dans le plus grand nombre d’endroits du continent.[13] » Il ouvre des contacts dans des pays le plus souvent sous influence soviétique : Tanzanie, Nigéria, Éthiopie, Soudan, Égypte, avec le FLN en Algérie, etc. À cette époque, des guerres de guérillas se terminent ou se poursuivent avec l’aide de l’Union soviétique pour en finir avec le colonialisme de l’Occident. Mandela n’a jamais été communiste mais certains membres du Parti communiste sud-africain entrent dans le MK.

Mandela n’a jamais désapprouvé les sabotages puis les attentats commis par MK en Afrique du Sud jusqu’au début des années 1990. Il n’écrit nulle part dans son autobiographie qu’il aurait participé à une opération militaire du MK mais force est de constater qu’il a voulu le MK et qu’il l’a toujours encouragé. Après sa libération du 11 février 1990, l’existence du MK est brandie comme une menace par Mandela dans ses rencontres avec de Klerk, avec lequel il entend négocier un processus qui conduise à la fin de l’apartheid.[14] En 1994, le MK compte encore 28 000 membres actifs ! [15]

 

Avez-vous une explication à cela ?

F.V. Il faut appréhender l’itinéraire de Mandela dans sa globalité. Dès le début, sa volonté est de parvenir à négocier un jour la fin de l’apartheid. Il faut souligner avec insistance que l’ANC, en 1955, avec Luthuli à sa tête, a voulu et signé la Charte de la Liberté où sont exposées les exigences pour une Afrique du Sud libre et démocratique. « Chaque homme et chaque femme, y est-il écrit, aura le droit de voter […]. Tous les gens auront le droit de participer à l’administration du pays. Les droits des gens seront les mêmes sans tenir compte de la race, de la couleur ou du sexe. [16] »

Mandela a toujours mis en avant sa volonté de parvenir un jour à une société réconciliée, rappelant sans cesse la Charte de la Liberté. Mais Mandela n’a pas misé sur un rapport de forces entre Noirs non-violents et Blancs violents, comme Martin Luther King aux États-Unis. Mandela, lui, s’est efforcé, écrit fort justement Jean-Marie Muller, « de conjuguer ensemble une rhétorique sur la lutte armée et une rhétorique sur la réconciliation. Il voulait croire que l’une servirait l’autre. […] Il reste que la justification de la lutte armée ne peut par elle-même que développer une culture de la violence au sein de la société. [17] » Nous le pensons, et n’est-ce pas le drame qui s’est déroulé sous la présidence de Mandela, avec chaque année plus de 30 assassinats par jour (plus que sous l’apartheid !). Cela s’est ensuite amplifié d’année en année (51 par jour en 2015[18]). Les victimes habitent surtout les quartiers populaires. Blancs et Noirs développent des milices pour se protéger[19]. Ce n’est plus la couleur de la peau qui provoque la ségrégation et la domination mais l’argent, dans une société libérale voulue par Mandela et les Blancs. La presse rend compte régulièrement de la corruption financière de nombreux élus et ministres, et au sein même de l’ANC, dans un pays où la question sociale se dégrade d’année en année. Plus personne ne parle aujourd’hui de réconciliation. Le pays de la « La Nation arc-en-ciel », auquel on voulait croire après la libération de Mandela , n’a jamais existé comme telle.

Pourquoi Mandela a-t-il cherché à conjuguer la rhétorique de la lutte armée à celle de la réconciliation ? Il a fait sa scolarité dans des missions protestantes. Mandela se dira d’ailleurs toujours chrétien. Cette idée de réconciliation vient-elle de son éducation ? Par ailleurs, il se fait appeler « Madiba », nom qui provient de son clan tribal et qui spécifie une descendance de la lignée royale des Thembus, de l'importante ethnie Xhosa. Cette appartenance fait comprendre que Mandela a toujours eu un tempérament de chef, de guide, tel un roi qui cherche à rassembler son peuple pour le conduire vers son avenir.

Il se trouve que les Xhosas se sont rendus célèbres, au XIXe et jusqu’en 1904, en combattant les colons européens au moyen de longues lances acérées lors de bataille rangées épouvantables, perdues avec honneur par les Xhosas. Cet héritage est donc aussi guerrier. S’en est-il vraiment affranchi un jour ? Je ne le pense pas, la violence armée a toujours été pour lui un recours nécessaire en vue des négociations pour établir, dans un rapport de forces qui lui serait favorable, un régime politique démocratique et libre où les anciens adversaires pourraient se réconcilier. C’était oublier la question sociale, dirait Jean Jaurès ! C’était oublier le venin de la violence, dirait Martin Luther King !

 

Mandela ne s’est-il pas révélé non-violent durant sa captivité de vingt-sept années ?

F.V. Là encore, il ne le dit nulle part. Mais il est vrai que Mandela a eu une attitude extraordinaire en prison. Notons qu’il n’y a jamais été torturé, à la différence de milliers de Noirs, c’est encore lui qui le dit. Mandela a d’abord connu à Robben Island les travaux forcés, cruels et avilissants. Cela a changé pour lui en 1977, quand il a pu passer ses journées à lire, écrire et discuter avec ses camarades, et même cultiver un petit jardin potager[20], avant d’être conduit en 1982 dans un large trois pièces à la prison de Pollsmoor[21], près du Cap, avec le droit de lire, y compris la presse étrangère.

Jamais les autorités de Pretoria n’auraient accepté de négocier avec Mandela l’avenir de l’Afrique du Sud s’il était resté dans la clandestinité en train de diriger le MK. D’une certaine manière, il me semble que la prison a protégé Mandela de lui-même.

 

Vous chargez beaucoup Mandela, n’est-il pas quand même un grand homme, un exemple à suivre ?

F.V. Un grand homme ? Oui, certainement, Mandela a largement participé au cours de l’histoire, comme d’autres personnes ont pu le faire à leur façon, par exemple Robespierre, Clémenceau ou Churchill ! Ces personnalités sont-elles des exemples de non-violence à suivre ? Je préfère me demander ce que Mandela peut nous apporter aujourd’hui : à coup sûr une opiniâtreté dans la résistance face à l’injustice et une passion pour la liberté. Mandela fut un homme constamment aux aguets, dont les retours sur la scène publique, aussi inattendus que miraculeux, auront contribué à sa mythologisation. Mais restons-en aux faits ! On dit trop peu que Mandela avait une prestance impressionnante, qu’il s’exprimait avec une éloquence remarquable, ponctuée de propos incisifs et sans langue de bois, parfois teintés d’un humour surprenant, y compris en prison avec ses codétenus. Ces traits l’ont servi et lui ont permis de devenir un fin tacticien.

 

N’est-ce pas grâce à Mandela que l’apartheid a été vaincu ?

F.V. Cela participe encore au mythe ! Ce qui est exact c’est que Mandela a cherché depuis sa prison de Pollsmoor, en 1985, à entrer en contact avec le président Botha pour lui proposer des négociations en vue de la libération des prisonniers politiques et d’un avenir commun vraiment démocratique. Et c’est bien Mandela qui a poursuivi seul ces négociations, tout en informant l’ANC en exil de ses démarches. Mandela a excellé dans ce rôle de négociateur, c’est certain. Mais pourquoi les autorités sud-africaines ont-elles négocié avec Mandela ? Parce qu’elles y étaient acculées économiquement par le départ des grandes entreprises qui ne faisaient plus assez de bénéfices dans un pays où trop d’émeutes et grèves surgissaient à cause de la répression policière contre les Noirs. Le spectre d’une guerre civile n’était pas loin. Le seul moyen pour Pretoria était de négocier une sortie honorable de l’apartheid, ce que le président de Klerk a compris en 1989.

C’est le peuple noir qui a vaincu l’apartheid ! Dire que cela fut uniquement grâce à Mandela, c’est oublier la place centrale qu’ont eu dans cette résistance Steve Biko (du mouvement non-violent de la Conscience noire) ou Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix en 1984 pour son engagement non-violent contre l’apartheid. Celui-ci colporta dans le monde entier l’urgence de prendre des sanctions économiques. En Afrique du Sud, Desmond Tutu s’exprimait en tant qu’archevêque anglican et remplissait des stades entiers sous l’apartheid ! Il ne fut jamais membre de l’ANC mais fut déclaré plusieurs fois la personnalité sud-africaine la plus influente dans les sondages sud-africains[22]. Il faudrait nommer encore tant d’autres personnes !

 

Comment s’est construit en France, selon vous, le mythe Mandela ?

F.V. Quand le Mouvement anti-apartheid a démarré en France, notamment grâce à Antoine Bouillon, à la fin des années 1970, avec la campagne contre les oranges Outspan, le nom de Mandela était inconnu dans l’hexagone. Cette campagne de boycott a commencé à partir de zéro en termes d’audience dans l’opinion publique. Valéry Giscard d’Estaing entretenait alors des liens étroits avec le régime de l’apartheid, comme la plupart des États occidentaux. En France, seul le Parti communiste français (PCF) avait une conscience claire de ce qui se passait en Afrique du Sud, informé qu’il était par le Parti communiste sud-africain et l’Internationale communiste. La gauche socialiste et l’extrême gauche étaient encore dans une quasi-ignorance de la situation et ne faisaient donc rien pour dénoncer l’apartheid. Le Monde diplomatique évoque Nelson Mandela pour la première fois en juillet 1964 et il faut attendre 1981 pour que vienne la deuxième fois !

Il est intéressant de noter qu’en 1978, le MRAP, proche du PCF, lança une grande campagne auprès des maires des principales villes de France pour qu’ils donnent à une artère de leur ville un nom évoquant la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Seules cinq villes (dirigées par trois maires communistes et deux socialistes) acceptèrent d’organiser de telles inaugurations : le square Soweto à Malakoff ; la rue Nelson Mandela, la rue Albert Luthuli et l’allée de Soweto à Reims ; la rue des Martyrs de Soweto à Villeneuve-le-Roi ; le Pont Soweto à Yerres ; la rue Albert Luthuli à Montpellier[23]. Ce fut bien peu ! Mandela était encore presque un inconnu en France malgré ses procès et son incarcération depuis seize années.

Le changement s’est installé lentement. L’ANC ouvre son premier bureau en France fin 1981, sous l’impulsion des ministres communistes du gouvernement Mauroy. En 1982, François Mitterrand lève toute ambiguïté dans son positionnement face au problème sud-africain et condamne l’apartheid. Il faut attendre le gouvernement de Laurent Fabius pour que les premières sanctions économiques soient prises.

En Grande-Bretagne, à cette époque-là, le mouvement anti-apartheid a déjà une grande ampleur. Est-ce parce que ce pays avait besoin de se déculpabiliser d’avoir été colonisateur de l’Afrique du Sud ?

Voici maintenant un élément central qui permet de comprendre la suite : en 1980, l’ANC en exil décide de personnaliser une campagne, sur la figure de Mandela, pour demander la libération des prisonniers politiques. À Robben Island, note Mandela, « quelques voix se sont élevées contre la personnalisation de la campagne car certains pensaient que c’était une trahison de l’esprit collectif de l’organisation, mais le plus grand nombre des prisonniers se rendaient compte qu’il s’agissait d’une technique pour réveiller les gens.[24] » C’est ainsi que les premiers « Free Mandela » apparaissent à Londres.

L’extrême gauche française, avec la Ligue communiste en tête, début 1982, reprend alors le slogan « Libérez Mandela », leur nouveau Che Guevara emblématique ! Notons que nous sommes ici à l’époque où des personnalités de gauche et d’extrême gauche soutiennent diversement l’emploi de la violence pour combattre les dictatures d’Amérique latine. La CGT adopte le slogan « Libérez Mandela » dans ses manifestations du 1er mai. De fil en aiguille, tout ceci permit de dénoncer l’apartheid et ses crimes odieux. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, des magazines comme Jours de France et Le Figaro Magazine présentaient des pages entières de publicité incitant à passer des vacances de rêve sur les plages ensoleillées d’Afrique du Sud !

Il se passe ensuite, en 1985, un événement complètement inouï ! Jacques Chirac, maire de Paris, peaufine sa communication comme futur candidat aux élections présidentielles de 1988. Un débat télévisé est organisé entre Laurent Fabius, premier ministre de François Mitterrand, et Jacques Chirac. La gauche de l’époque a tendance à se présenter comme « bienfaitrice de l’humanité souffrante ». Qu’est-ce que Jacques Chirac pourrait dire pour rivaliser dans ce domaine ? Un homme d’affaires français, bien connu en Afrique du Sud et diplomate de l’ombre, un certain Jean-Yves Ollivier, propose à Jacques Chirac de réclamer la libération de Mandela. Chirac hésite, puis retient l’idée pour couper l’herbe sous les pieds de Laurent Fabius. Et voici le maire de Paris d’exiger maintenant publiquement la libération de Mandela !

En 1986, Jacques Chirac devient premier ministre de la première cohabitation de François Mitterrand. Jean-Yves Ollivier continue d’être à la manœuvre et Jacques Chirac se pose encore à plusieurs reprises comme défenseur de Mandela[25]. Voici comment la gauche et la droite se sont retrouvées ensemble pour réclamer la libération de Mandela. L’aura de Mandela grandit partout en France, laquelle amplifie ses sanctions économiques. L’ANC et Mandela soutiennent l’idée de sanctions économiques internationales, pendant que Desmond Tutu parcourt le monde entier pour les exiger et en expliquer la signification non-violente. Les opinions publiques de gauche et de droite font chœur et l’étoile de Mandela brille au firmament. Madiba est libéré en 1990, il apparaît poing levé en compagnie de son épouse Winnie. Son premier voyage en France, en 1990, consiste à rencontrer le président François Mitterrand à l’Élysée puis immédiatement après Jacques Chirac à l’Hôtel de ville de Paris.

Mandela libéré est alors célébré comme un héros partout où il est invité sur les cinq continents. On évoque sa formidable résistance durant vingt-sept années de captivité. Pour héroïser les victimes, analyse Boris Cyrulnik, nous devons arranger notre propre mémoire en reconstruisant leur passé ![26] Comme l’a fait par exemple Robert Badinter, personnalité au demeurant fort respectable, qui déclare le lendemain des funérailles de Mandela : « Que Nelson Mandela soit un homme exceptionnel et généreux, qu'il ait marqué l'histoire de son pays, c'est une chose évidente. […] Gandhi était le théoricien de la non-violence. Mandela s'est d'ailleurs rallié à cette perception. [27] »

 

Quelles positions de Mandela regrettez-vous ?

F.V. Tacticien de talent, je ne suis pas certain qu’il ait été un fin politique. L’exemple le plus frappant est son attitude à l’égard de sa femme Winnie après que celle-ci se soit rendue coupable d’horribles actes de violence. Rappelons au préalable que Winnie a eu un comportement fort courageux quand son mari était en prison, alors qu’elle était harcelée et subissait mille et une vexations et violences physiques de la part de la police. Son mari sait-t-il que son épouse, assistance sociale de formation, détourne à son profit des sommes d’argent colossales provenant de dons faits par des organisations caritatives internationales voulant aider les populations noires dans le besoin ? Lire à ce sujet, comme sur ce qui suit, le livre Winnie Mandela. L’âme noire de l’Afrique du Sud de Stephen Smith et Sabine Cessou[28], journaliste à Libération. La nouvelle maison luxueuse construite à Soweto avec cet argent détourné sert de base de recrutement pour MK.[29]

Winnie Mandela co-fonde en 1985 à Soweto un club de football, le Mandela United Football Club (MUFC), qui se transforme en milices violentes qui opèrent contre tous ceux qu’ils considèrent comme traîtres à la cause, notamment les policiers noirs, en uniforme ou en civil. Le discours de Winnie Mandela se radicalise. En avril 1985, elle justifie publiquement le « supplice du collier », qui consiste à placer un pneu enflammé au cou des « traîtres et vendus », puis à les faire courir dans la rue jusqu’à qu’ils s’écroulent aux vues de tous. Elle clame : « Nous n’avons pas de fusils. Nous avons seulement des pierres, des boîtes d’allumettes et nos colliers, nous libérerons ce pays. [30] » Parallèlement aux scènes macabres qui se perpétuent dans certains townships, Winnie se montre active et pleine d’énergie dans les manifestations et les émeutes qui se déclenchent avec une rare violence. Les grèves se multiplient. Winnie est partout là pour encourager les manifestants à la violence. Elle ne perçoit aucunement que son comportement fait le jeu du pouvoir qui a les armes de la répression.

Puis, en 1989, alors que Mandela est en pleins pourparlers pour sa libération et celles des autres prisonniers politiques, Winnie Mandela dresse une liste de responsables de l’ANC qui ne lui conviennent pas et qu’elle veut faire disparaître. Elle donne l’ordre à ses sbires d’exécuter sa sentence. Même ses plus fervents partisans, des radicaux et des membres du MK, ont perdu tout espoir de ramener Winnie Mandela à la raison.[31]

C’est donc au bras de Winnie que Mandela, le poing levé, sort de prison en 1990, avec le désir de créer la nouvelle « Nation arc-en-ciel ». Ensuite, le président Mandela, élu démocratiquement, nomme son épouse ministre déléguée des Arts et de la Technologie. Winnie Mandela brillera dans un trafic de diamants et dans plusieurs affaires de corruption financière… Elle voudra aussi que Mandela rétablisse la peine de mort qu’il a fait abolir dans la nouvelle Constitution.[32]

Le fait d’avoir pris Winnie dans son premier gouvernement n’a-t-il pas été une faute politique de Mandela ? Ce manque de jugement se rencontre en d’autres moments de la présidence Mandela, ce qui a sans doute empêché l’Afrique du Sud de devenir ce nouveau pays espéré où la justice sociale et l’équité auraient prévalu. Le fait d’être un fin tacticien pendant vingt-sept ans depuis sa prison n’en a pas fait automatiquement un homme d’État avisé.

En 1995, excédé par son épouse, Mandela demande le divorce. Pour l’ancienne « mère de la nation », le rapport final de la commission Vérité et réconciliation(TRC - Truth and Reconciliation Commission) est un coup dur. Publié le 29 octobre 1998, ce document fait définitivement passer Winnie Mandela du camp des victimes à celui des bourreaux. Winnie n’a pas d’ailleurs demandé à profiter de l’amnistie. « Je m’en fous », clame-t-elle devant des caméras[33]. Le rapport final de la TRC la rend responsable de violations massives des droits de l’homme et de plusieurs crimes, et l’ANC « d’avoir organisé des attentats contre des cibles civiles mais aussi d’avoir torturé et exécuté des ‘’traîtres’’ dans son propre camp.[34] » Aucune poursuite judiciaire ne sera intentée contre Winnie Mandela, « probablement pour préserver l’équilibre fragile sur lequel repose la nouvelle Afrique du Sud.[35] » Winnie Mandela représente une face cachée de l’Afrique du Sud. À voir comment Winnie a été accueillie avec tous les honneurs quand elle voyageait à l’étranger avec son mari entre 1990 et 1995, on peut dire qu’il a également existé un vrai mythe Winnie Mandela ! Perdure-t-il encore ?

 

Ne doit-on pas à Mandela l’effort de réconciliation entre tous les citoyens d’Afrique du Sud ?

F.V. Mandela a toujours vécu, ne l’oublions pas, avec le projet de la Charte de la Liberté, signée en 1955 par l’ANC, pour qu’un jour les Noirs et Blancs vivent en Afrique du Sud libres et égaux, « en frères » (sic). Mandela a voulu la Commission Vérité et Réconciliation. La présidence fut confiée à l’archevêque Desmond Tutu. Le Parti national (à majorité de Blancs) avait préconisé une amnistie générale consistant à passer sous le tapis les crimes et exactions commis sous l’apartheid !

L’action de réconciliation menée par la TRC visait non seulement l'élaboration d'une unité et d'une histoire nationale, mais aussi l’élucidation de crimes dont seuls les auteurs avaient connaissance, ce qui était pertinent en particulier pour les crimes commis par les services de sécurité. La période concernée allait de 1960 à 1994.

La TRC a travaillé deux ans d’arrache pied, sillonnant le pays pour y recueillir les plaintes, écouter les victimes de l’apartheid et les aveux des bourreaux. Au total, 20 000 personnes sont venues témoigner, ce qui était loin du nombre espéré. 1 167 demandes d’amnistie ont été accordées et 5 505 furent refusées, à cause de témoignages incomplets ou d’absence de remords. Aucun militaire de haut rang n’est venu témoigner, ni aucun membre de gouvernement. L'ancien président Frederik de Klerk affirma qu’il n’avait jamais eu connaissance d’une quelconque autorisation donnée par les autorités du régime d’apartheid pour assassiner ou torturer ! À l’égard de l’ANC, l’amnistie fut accordée à trente-sept anciens responsables, dont Aboobaker Ismail, ex-commandant des opérations spéciales du MK, devenu après 1994 officier général dans l’armée sud-africaine et chef de la police.[36]

À l’ouverture de la TRC, une presse internationale unanime a célébré et applaudi la mise en œuvre de cet effort de réconciliation. N’était-ce pas le signe que la « Nation arc-en-ciel » allait enfin voir le jour ? L’opinion en France est restée sur cette impression, sans percevoir, deux ans plus tard, que les résultats Commission Vérité et Réconciliation étaient plus que mitigés. Un sondage sud-africain, publié en juillet 1998, indique que les relations entre les différentes communautés noires et blanches ont au contraire continué à se détériorer après les travaux de la TCR ![37]

Si l’ANC avait continué à opter dans son ensemble pour la lutte non-violente contre le système de ségrégation, de domination et d’exploitation raciale, l’Afrique du Sud aurait-elle conquit sa liberté avec moins de drames sanglants ? Nous pouvons seulement en faire l’hypothèse, car nul ne peut refaire l’histoire…

Quand Gandhi observait que des violences venaient de son propre camp contre l’oppresseur anglais, il jeûnait pour que les partisans de l’indépendance épousent l’action non-violente et ces jeûnes portaient leurs fruits.

 

[1] Mandela N., Un long chemin vers la liberté, Paris, Fayard, 1995. (Mentionné par Autobiographie dans la suite de l’article).

[2] Gresh A., « Embaumement médiatique, amnésie politique », Le Monde diplomatique, juillet 2010. Voir également Le Monde diplomatique, août 2013.

[3] Depuis 1912, grâce aux actions de Gandhi alors en Afrique du Sud.

[4] Muller J.-M., « Quand Mandela choisit la violence », ANV n° 185, déc. 2017, pp. 7-10.

[5] Autobiographie p. 131.

[6] Autobiographie p. 132.

[7] Autobiographie p. 143.

[8] Autobiographie pp. 138-139.

[9] Autobiographie p. 151.

[10] Autobiographie pp. 171-172.

[11] Autobiographie p. 272.

[12] Autobiographie pp. 284-288.

[13] Autobiographie p. 300.

[14] Autobiographie p. 591.

[15] Wikipedia, article Umkhonto we Sizwe.

[16] Autobiographie p. 187.

[17] Muller J.-M., Nelson Mandela. Le choix de la lutte armée, Lyon, Chronique Sociale, 2015, p.30.

[18] RFI et Le Monde diplomatique.

[19] « L’insécurité a suscité une florissante industrie de la protection privée. Chez les Blancs, toutes les demeures aisées sont équipées de dispositifs d’alarme. Le dernier cri est de faire installer une « option lance-flammes » sur sa voiture ! Les sociétés privées - 300 000 vigiles et employés - disposent désormais d’effectifs bien supérieurs à ceux de la police (134 000 agents). […] Dans les campagnes, l’Association d’autodéfense Mapogo, créée par un Noir qui prône l’usage du fouet pour châtier les délinquants, compte près de 80 filiales dans le pays. » Le Monde Diplomatique, mars 1999.

[20] Autobiographie pp. 504-507.

[21] Autobiographie p. 541.

[22] Du Boulay S., Desmond Tutu, Paris, Centurion, 1989, pp. 227-347.

[23] Wikipedia, article MRAP.

[24] Autobiographie p. 521.

[25] Ollivier J.-Y., Ni vu ni connu, Paris, Fayard, 2014.

[26] Cyrulnik B., Ivres paradis, bonheurs héroïques, Paris, Odile Jacob, 2016.

[27] Badinter R., Extrait d’une déclaration rapportée par l’agence de presse Huffpost, Le Monde, 06 déc. 2013.

[28] Smith S. et Cessou S., Winnie Mandela. L’âme noire de l’Afrique du Sud, Paris, Calmann-Lévy, 2007.

[29] Autobiographie p. 192.

[30] Autobiographie p. 193.

[31] Autobiographie p. 226.

[32] Autobiographie pp. 247-248.

[33] Autobiographie p. 254.

[34] Autobiographie p. 258.

[35] Autobiographie p. 258.

[36] Le Monde Diplomatique, février 1996.

[37] Martin C., « De l’apartheid à la démocratie. Quelle ‘réconciliation’ en Afrique du Sud ? », dans L’après Mandela (dir. Darbon d.), Paris, Karthala, 1999, pp. 137-157.


Article écrit par François Vaillant.

Article paru dans le numéro 185 d’Alternatives non-violentes.