La non-violence en Europe : un outil au service de la paix

Auteur

Sébastien Babaud

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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Comment et où parle-t-on de non-violence en dehors de France, en Europe.
Enquête non exhaustive.

Comment et où parle-t-on de non-violence en dehors de France, en Europe.
Enquête non exhaustive.

La non-violence est une éthique, une approche, une stratégie d’action, une discipline qui, depuis les luttes de Gandhi jusqu’aux écrits de Gene Sharp ou Jean-Marie Muller se développe de par le monde et se reformule sans cesse. Elle s’adapte aux contextes politiques, sociaux, nationaux et internationaux. Elle intervient comme une exigence, comme une alternative pour résoudre un conflit, proposer d’autres solutions. Ce numéro d’Alternatives non-violentes nous donne l’occa- sion de réfléchir sur ce que signifie aujourd’hui la non-violence en France et la place qu’elle occupe dans les paysages académiques, intellectuels, politiques et sociaux. Il est donc également l’occasion de porter un regard sur l’état de la non-violence hors de l’hexagone.

Si l’on s’intéresse aux mouvements de paix, aux organisations investies dans le dialogue interculturel, aux organismes de formation à l’intervention dans des zones de conflit, la non-violence constitue une référence. Elle est largement reconnue comme une méthode de transformation sociale, de résistance, de lutte et d’opposition. Cependant, bien souvent, elle n’incarne pas l’identité fondatrice d’une organisation, ni l’objectif à atteindre ou un projet de société. Prenons trois exemples : le Forum pour un service civil de paix en Allemagne,l’Alliance de paix norvégienne, et l’association NEAG — Alternatives à la violence aux Pays-Bas.

Le Forum ZFD allemand (Forum pour un service civil de paix), fondé en 1996 par des militants pacifistes, a pour but d’apporter une réponse constructive à la résolution de conflits et à la violence. Cette organisation, qui bénéficie du soutien du ministère du Développement et de la Coopération économique, forme des volontaires qui souhaitent effectuer un service civil de paix et gère diffé- rents projets dans les Balkans et en Israël-Palestine. Si les membres de cette organisation ont une sensibilité et une expérience « de terrain » de la non-violence, il ne la revendique pas pour autant. Elle constitue plus un substrat, une référence sous-jacente. La terminologie privilégiée est plus celle de construction de la paix, de résolution et de transformation du conflit.

Il en est de même pour l’Alliance de paix norvégienne. Cette organisation fédère une trentaine d’asso- ciations actives à différents niveaux sur les questions de formations, de désarmement, d’éducation à la paix, de défense des droits humains, etc. La non-violence n’est, encore une fois, pas promue et représentée par une organisation en particulier. Elle est, par contre, partagée par tous et reconnue comme un concept central pour chacune de ces organisations.

L’association néerlandaise NEAG – Alternatives à la violence s’implique davantage dans le contexte social interne aux Pays-Bas. Elle mène notamment des projets de réduction de la violence dans les quartiers défavorisés et des ateliers de formation à la communication non-violente pour des publics profes- sionnels (policiers, travailleurs sociaux, enseignants). La rhétorique est, ici, plus tournée vers la non-violence (communication non-violente, prévention et réduction de la violence) dans un processus défini comme la « gestion et transformation du conflit ».

La non-violence est donc souvent considérée comme une posture, une exigence, un outil, mais rare- ment comme une fin en soi. Nous pourrions nous pen- cher sur de nombreuses organisations pour confirmer ou infirmer ce constat. Mais ces trois exemples sont assez révélateurs de ce que représente aujourd’hui la non-vio- lence : une stratégie, un moyen d’accéder, entre autres, à la paix. La paix est ainsi un concept plus systématique- ment et plus largement promu et revendiqué que la non-violence. C’est particulièrement le cas dans la sphère académique. Les « études de paix » (peace studies) ou les « études sur la résolution des conflits » (conflict reso- lution studies) constituent aujourd’hui des terminologies « génériques » et reconnues. Ces disciplines académiques ont connu un formidable essor depuis les années 1990, directement lié aux nouvelles dynamiques interna- tionales : la construction de la paix, la résolution de conflits, et depuis quelques années la « transformation du conflit » sont devenues des disciplines à part entière. Enseignées dans les universités, au sein d’organismes privés dans le cadre de formations spécialisées, les « études de paix et de résolution des conflits » offrent des réponses théoriques et pratiques aux enjeux du monde contemporain en terme d’analyse du conflit, de construction de la paix, de réduction de la violence, etc. La généralisation de ces termi- nologies académiques est d’autant plus effective qu’elles correspondent au vocable institutionnel des organisations internationales. Les Nations unies, la Banque mondiale,l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, pour n’en citer que quelques-unes, mènent toutes des programmes de construction de la paix, de prévention des conflits. On observe ainsi un lien assez fort entre les sphères académiques et institutionnelles sur ces questions.

La recherche sur la non-violence est relativement absente de ces disciplines. Elle est essentiellement trai- tée à travers le prisme de la transformation sociale et politique, dans la lignée des théories de Gene Sharp : comment un mouvement social ou politique peut parve- nir à transformer une situation par des actions non-violentes. Les révolutions de couleurs (Ukraine, Géorgie) et, avant elles, le renversement du régime serbe de Slobodan Milosevic, sont d’ailleurs, parfois, reconnus comme des mouvements non-violents. Il semble que la non-violence soit plus facilement identifiable lorsqu’elle s’applique dans des situations de dualité : une opposition face à un régime, une lutte face à une injustice. Les liens historiques et opérationnels avec les grandes luttes non-violentes telles que la marche du sel de Gandhi, la lutte pour les droits civiques de Martin Luther King, le combat du syndicat Solidarité en Pologne sont en effet plus perceptibles.

Mais, si la non-violence s’illustre dans ces confi- gurations conflictuelles duales, elle se développe aujour- d’hui également par l’intervention d’un tiers dans un processus de résolution de conflit. Depuis les années 1990, ce que le Mouvement pour une alternative non-violente(Man) a défini et promu en France sous l’appellation d’« Intervention civile de paix » a trouvé d’autres formulations identiques dans d’autres pays. L’émergence de conflits intra-étatiques caractérisées par des violences proférées à l’encontre des populations civiles a conduit de nombreuses organisations à s’interroger sur les réponses à apporter à ces situations conflictuelles.

Différentes méthodes d’intervention sont alors proposées et mises en œuvre sur des zones de conflit pour enrayer l’utilisation de la violence, pour soutenir les acteurs de paix locaux, comme notamment l’observation, l’accompagnement protecteur ou la médiation. L’organisation Nonviolent Peaceforce constitue aujourd’hui un exemple emblématique et fédérateur. Fondée en 1999, cette organisation a pour but de mettre en place une force de paix internationale, formée aux techniques d’actions non-violentes, pour intervenir sur des zones de conflit. Elle est soutenue et relayée aux niveaux nationaux par différentes organisations comme le Man/Comité ICP pour la France (19 organisations européennes sont membres du réseau Nonviolent Peaceforce en Europe). Cette dynamique est particulièrement intéressante car elle rassemble des organisations aux activités et identités très diverses autour d’un même objectif qu’est la constitution d’une force non-violente internationale pour s’inscrire, en tant que tiers, dans un processus de résolution de conflit. Enfin, cette organisation parvient à coupler, dans sa terminologie et son identité, la dichotomie entre non-violence et paix et réaffirme ce partage des rôles que nous avons évoqué plus haut : la non-violence est une exigence qui se met au service de la paix.

La non-violence s’applique donc aujourd’hui dans différents contextes, internationaux et nationaux. Certes, elle pâtit souvent d’un manque de visibilité alors même qu’elle est omniprésente, de façon implicite. L’enjeu est donc aujourd’hui de promouvoir la non-violence auprès du grand public en réaffirmant sa pertinence et son efficacité face aux nouveaux défis qui émergent dans la monde et au cœur de nos sociétés. ■

 

Sébastien BABAUD*

* Chargé de projets à l’Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits (IRNC).


Article écrit par Sébastien Babaud.

Article paru dans le numéro 139 d’Alternatives non-violentes.