
1 - L’irrationalité de la dissuasion nucléaire
Pendant tout le temps de la guerre froide, je n’ai jamais cru à la crédibilité de la dissuasion française. Toute dissuasion repose sur l’articulation de la menace et de l’emploi des armes choisies pour faire face à une éventuelle agression. La menace de l’emploi a pour fonction de convaincre un éventuel adversaire que toute agression de sa part provoquerait l’emploi de nos armes qui lui causerait de tels dommages qu’il est de son intérêt de renoncer à venir nous attaquer. Mais, dans le scénario envisagé lors d’une confrontation armée avec l’Union soviétique, l’emploi des armes nucléaires françaises contre les armées du Pacte de Varsovie n’aurait pas manqué de déclencher les représailles nucléaires massives de l’adversaire qui auraient provoqué la destruction de la France. Le décideur soviétique pouvait donc parier rationnellement sur l’irrésolution du décideur français à employer des armes qui pro- voqueraient la destruction de son pays.
Il est particulièrement instructif d’entendre le témoignage que le président Valery Giscard d’Estaing nous donne dans le second tome de ses mémoires L’affrontement 1. Il suppose avoir à faire face au scénario suivant : les forces soviétiques déclenchent une invasion massive en direction de l’Europe de l’Ouest. Elles ont bousculé le dispositif allié, le long de la frontière entre les deux Allemagnes. Le président des États-Unis n’a pas donné l’ordre d’utiliser les armes nucléaires tactiques. Les forces alliées sont hors d’état d’opposer une résis- tance organisée aux Soviétiques. Seules les forces fran- çaises ont encore la capacité de le faire. « J’imagine, raconte Giscard d’Estaing, le déroulement des événements : les unités françaises tirent leurs fusées nucléaires à courte portée sur les armées soviétiques, situées en territoire ouest-allemand. (...) Demain un tir nucléaire soviétique détruira l’ensemble de nos divisions, et les bases de notre force aérienne tactique, en Alsace et dans l’Est. Simultanément, le commandant soviétique nous menacera de représailles sévères, en cas de nouveau tir nucléaire. Et dans cette situation de semi-anéantissement de nos forces, avant même l’invasion de notre territoire, la décision de déclencher le tir stratégique, et de provoquer la “destruction mutuelle assurée”, apparaîtra comme le dernier geste d’un irresponsable. » Le Président en conclut qu’il n’a pas d’autre choix : « Dans les circonstances actuelles, je ne donne pas l’autorisation de tir. » Il poursuit sa réflexion : « Une conclusion se fait jour peu à peu : ni de loin, où je suis, ni sur le terrain, où se situent les responsables militaires, la décision d’employer l’arme nucléaire tactique n’apparaît opportune. » Incluant cette fois le domaine de la dissuasion stratégique, il écrit : « Quoi qu’il arrive je ne prendrai jamais l’initiative d’un geste qui conduirait à l’anéantissement de la France. »
Certes, le président Giscard d’Estaing n’a rien dit de ses états d’âme tant qu’il était en fonction. Pourtant, lorsqu’il se rendit à Auschwitz le 18 juin 1975, il osa évo- quer ce que serait l’horreur nucléaire : « Si Auschwitz a été le lieu de la mise à mort du peuple juif et de l’extermination des tziganes, depuis toujours le germe de la haine a empoisonné notre espèce. Et qui peut nous dire comment seraient nos campagnes brûlées et le squelette métallique de nos villes, quel serait le sort de milliers d’êtres humains, terrés comme des rats et gangrenés de radiations atomiques, si la foudre nucléaire s’abattait sur nos pays ? Qui peut assurer, même ici, que l’horreur n’est pas encore à venir ? » Mais, un an après son discours d’Auschwitz, Giscard d’Estaing se croit obligé de tenir un discours politiquement et militairement correct en consentant à l’emploi de l’arme nucléaire : « Les décisions qui ont été prises, dira-t-il le 1er juin 1976 devant les auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale, permettent à la France de disposer d’armes nucléaires et d’armes nucléaires utilisables. » Personne ne soupçonne alors qu’il a déjà décidé de ne pas les utiliser...
Le témoignage a posteriori de Giscard d’Estaing me semble déterminant pour apprécier la faisabilité de la dissuasion nucléaire. Il est toujours facile d’élaborer en chambre et de proclamer sur une estrade une rhétorique vantant les mérites de la dissuasion nucléaire en assurant qu’elle est garante à la fois de la grandeur de la France et de la sécurité des Français. Mais lorsque survient le moment du passage à l’acte qui est l’épreuve de vérité de la dissuasion nucléaire, il apparaît clairement que la rhétorique n’a aucune prise sur la réalité. La ratio- nalité supposée de la doctrine s’efface alors pour céder la place à l’irrationalité la plus épouvantable. Les réflexions de Giscard d’Estaing montrent sans conteste que le passage à l’acte est véritablement im-pensable, inconcevable, inimaginable, irréaliste et, surtout, qu’il serait iresponsable.
Ainsi, on peut entretenir l’illusion que la dissuasion sert à quelque chose tant qu’on n’a pas à s’en servir. C’est précisément parce que la dissuasion nucléaire ne sert à rien qu’on a le loisir de croire qu’elle sert à quelque chose. C’est seulement au moment où l’on voudrait s’en servir qu’il faudrait se rendre à l’évidence qu’elle ne peut servir à rien. La pile Wonder, disait naguère la publicité, ne s’use que si l’on s’en sert ; la dissuasion nucléaire, elle, ne sert que si l’on n’en use pas. Étant inutilisable en temps de guerre, elle est évidemment inutile en temps de paix. Au temps de la guerre froide, ce n’est pas la dissuasion nucléaire qui a maintenu la paix, c’est la paix qui a retenu et contenu la dissuasion nucléaire.
Le ralliement de la gauche
Pendant de longues années, les organisations politiques de la gauche française se sont opposées résolument à la force de frappe. Á l’occasion des élections législatives de mars 1967, François Mitterrand, alors président de la Fédération de la gauche démocratique et socialiste (FGDS), déclare entre les deux tours : « Quand le pouvoir actuel vous dit qu’il défend comme il convient la paix, il vous trompe. (...) On ne protège pas la paix, mais on l’expose au pire danger lorsqu’on fabrique des bombes atomiques et qu’on engage ainsi les autres à faire comme nous, c’est-à-dire à se lancer dans la course au bout de laquelle le monde périra 2. » En 1969, évoquant le choix du général de Gaulle en faveur de la bombe atomique, Mitterrand affirme qu’« il est en retard d’une stratégie et d’une morale ». Pourtant, pour la première fois, il exprime un doute sur la possibilité d’inverser le cours des choses : « J’ai dit pendant ma campagne présidentielle de 1965 que j’interdirais la force de frappe. Je ne pourrai plus le dire demain. La politique militaire du général de Gaulle a été approuvée par les Français qui l’ont réélue avant d’élire le successeur de sa lignée. Bientôt notre armement atomique sera une réalité irréversible. On ne le noiera pas comme des petits chiens. (...) Les moyens qui nous restent de faire entendre raison s’amenuisent. » Déjà, il semble prêt à se résigner devant le fait accompli. Pour autant, peut-il dire que la politique militaire du général de Gaulle a été approuvée par les Français en prétextant qu’ils l’ont réélu ? Non, car lorsque les Français élisent un président de la République, cela ne saurait signifier qu’ils approuvent chacun de ses choix. C’est un « vote bloqué » où ils n’ont pas le choix de sélectionner ce qu’ils approuvent et ce qu’ils désapprouvent. Le fait est, au contraire, que jamais les Français n’ont eu la possibilité de participer à un véritable débat démocratique qui leur permette d’exprimer un choix concernant l’arme nucléaire.
Lors de son congrès de Suresnes, qui se tient les 11 et 12 mars 1972, le Parti socialiste définit son pr gramme de gouvernement. Il est affirmé notamment : « L’argument selon lequel la force nucléaire permet à la France de faire triompher son point de vue sur les grandes affaires mondiales manque de sérieux et a été sans cesse démenti depuis dix ans. (...) Le Parti socialiste e refuse à prendre acte du “fait nucléaire”. Dès son accession au pouvoir, le gouvernement de gauche devra prendre la décision d’interrompre la construction de la force de frappe 3. »
Le 27 juin 1972, le Parti socialiste et le Parti com- muniste français adoptent un programme commun de gouvernement. Parmi les principes essentiels qui doi- vent définir la politique de défense d’un gouvernement d’union de la gauche, on peut lire : « Renonciation à la force de frappe nucléaire stratégique sous quelque forme que ce soit ; arrêt immédiat de la fabrication de la force de frappe française. Arrêt immédiat des expériences nucléaires et adhésion aux traités d’interdiction des explosions nucléaires et de non-dissémination des armements nucléaires 4. »
Le 8 juin 1973, quelques jours avant notre départ pour notre action d’interposition dans le Pacifique, le hasard du calendrier veut que je passe la soirée avec François Mitterrand, Guy Riobé, l’évêque d’Orléans, et quelques amis dont Charles Hernu. Le dirigeant socialiste ayant été informé de notre action, une grande part de notre conversation porte sur la dissuasion nucléaire et les raisons de s’y opposer. Nous partageons la même analyse et François Mitterrand soutient notre action. Le 25 juillet, il rendra visite au général de Bollardière au Val-de-Grâce où il avait été hospitalisé à la demande du gouvernement dès son retour de Polynésie. Le lendemain, il expliquera publiquement le sens de ce « geste de sympathie » : « Sur le plan politique, le Parti socialiste a toujours estimé les expériences nucléaires inutiles et dangereuses. La signification de mon geste doit être comprise par tous 5. »
En mars 1977, le Mouvement pour une alternati- ve non-violente décide de lancer une campagne autour d’un texte intitulé « Questions à la gauche sur la défense nucléaire ». Nous écrivons notamment : « L’arme atomique est par excellence l’arme d’un pouvoir technocra- tique. La décision et les modalités de son emploi ne peuvent dépendre que de quelques-uns. Elle prive le peuple de l’initiative et de la responsabilité de sa défense. Pis encore : elle expose aux représailles de l’ennemi éven- tuel une population civile laissée sans protection. Que l’existence d’un réseau d’abris antiatomiques fasse ou non partie intégrante de la stratégie de dissuasion nucléaire, dans les faits, le peuple français est réduit au rôle d’otage et de bouclier humain de l’appareil milita re. Cette conception de la défense, tout à fait cohérente avec la logique politique de la droite, est incompatible avec celle d’une démocratie socialiste. Nous pensons que le socialisme exige dès le départ une “déspécialisation” de la défense qui abolisse la caste des spécialistes militaires et industriels des armements qui ne sont contrôlables que par cette caste. Il appartient à la gauche de rendre au peuple le contrôle des finalités et des moyens techniques de sa défense. Il ne peut y avoir de socialisation des moyens de production et d’échange sans une socialisation des moyens de défense. L’arme atomique n’est pas socialisable. »
Nous obtenons l’accord du PSU pour lancer ensemble cette campagne. Parmi les signataires du texte, on trouve : le général Jacques de Bollardière, Michel Mousel, René Dumont, Roger Garaudy, Henri Laborit, Bernard Clavel, Denis Langlois, Jean-Jacques de Félice, Théodore Monod... Nous tenons une conférence de presse le 26 mai 1977. De nombreux articles paraîtront dans la presse nationale et régionale. Mais il nous faudra reconnaître que les dirigeants de la gauche sont restés sourds à notre interpellation.
Le 23 juin 1977, je publie un article dans Le Monde intitulé « L’imposture nucléaire de la gauche » dans lequel j’écris : « Les dirigeants de l’union de la gauche semblent de plus en plus nombreux à penser qu’un gouvernement socialiste devra accepter avec reconnaissance de recevoir de la droite la bombe atomique en héritage. (...) Pour notre part, nous considérons ces ralliements comme une véritable reddition. ( ...) Nous n’acceptons pas cette reddition. (...) Car il existe, selon nous, une éthique socialiste, une culture socialiste qui reposent sur une certaine idée de la société et de l’histoire. Et cette éthique ne peut s’accommoder ni de l’arsenal idéologique, ni de l’arsenal technologique sur lesquels repose la dissuasion nucléaire. Tout scepticisme devant l’histoire devient ici un aveu d’impuissance face aux défis qui nous sont lancés par les événements ; il exprime, en réalité, une incompétence et traduit une démission et, en cela, il disqualifie les hommes politiques qui en font profession. »
Le 7 janvier 1978, devant la Convention nationale du PS, François Mitterrand précise clairement quelle est en définitive la position de son parti : « Nous ne détruirons pas l’arme atomique et, la maintenant en l’état, nous opérerons sur elle les modifications techniques que nécessiteraient l’avance ou les progrès de la technologie dans l’intervalle. Il faut dire franchement les choses. » Il s’agit bien désormais d’accepter le fait nucléaire, même si, par ailleurs, on affiche une volonté de participer à un processus général de désarmement.
Le 16 février 1978, je m’enchaîne à l’entrée du PC atomique du Mont Verdun près de Lyon en compagnie de Claude Bourdet, Compagnon de la Libération et candidat du Front autogestionnaire à Villeurbanne lors des prochaines élections législatives (mars 1978), et de militants du Man. Ce Poste de commandement est destiné à remplacer le PC établi à Taverny en cas de défaillance ou de destruction de celui-ci. Le but de notre action symbolique est de faire connaître à la population de la région lyonnaise l’existence de ce PC qui lui a toujours été soigneusement cachée. Dans le tract que nous diffusons à cette occasion, nous affirmons : « Notre force de frappe est une nouvelle Ligne Maginot et elle ne peut servir en rien notre indépendance nationale. Ainsi, la renonciation à la bombe s’impose parce qu’elle est inefficace, dangereuse, coûteuse. La stratégie nucléaire est incompatible avec l’autogestion. En revanche, l’autogestion implique une véritable défense populaire qui donne au peuple le contrôle et la responsabilité des finalités et des moyens de défense. Une telle défense doit inclure les méthodes de lutte non-violente s’inspirant des stratégies de non collaboration et de défense civile. » Nous resterons suffisamment longtemps pour que les journalistes prennent des photos et nous partirons suffisamment tôt pour que les lances à incendie déployées n’entrent pas en action...
Lors de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 1981, François Mitterrand pourra affirmer sans que personne ne s’en étonne : « La stratégie de dissuasion nucléaire nationale est la seule qui puisse être de nature à éloigner les dangers de conflit. Il convient de poursuivre la modernisation de nos forces nucléaires et tactiques 6. » Cette fois, François Mitterrand ne veut plus être en retard sur la morale et sur la stratégie du général de Gaulle. En réalité, ce qui a justifié aux yeux des dirigeants de la gauche leur ralliement à l’arme nucléaire ce ne sont point les exigences de la défense de la France, mais les contraintes de la conquête du pouvoir d’État. Tant qu’ils étaient dans l’opposition, ils résistaient à l’État et contestaient la bombe, son attribut majeur. Dès lors qu’ils ont cru pouvoir nourrir l’ambition de devenir des hommes d’État, ils ont pensé qu’il leur était impossible de désarmer l’État. L’acceptation de l’arme nucléaire était devenue pour eux le passage obligé pour conquérir l’État. Car la raison décisive qui justifie la bombe, c’est la raison d’État. Mais en démocratie, les exigences de la simple raison doivent prévaloir contre les prétentions de la raison d’État.
Pour le général de Gaulle, la possession de l’arme nucléaire était nécessaire non pas pour garantir la défense de la France mais pour assurer la puissance de l’État français. Pour lui, l’arme atomique est conçue comme l’instrument de la grandeur politique de la France. Selon la conception gaullienne de la politique, l’arme nucléaire est le garant de la souveraineté de l’État en temps de paix et non pas le garant de la souveraineté du peuple en temps de guerre. Tous les présidents de la République qui lui succéderont se situeront dans le droit fil de cet héritage.
Le 21 mai 1981, à 10 heures, François Mitterrand arrive à l’Élysée où il est accueilli par Valéry Giscard d’Estaing. Les deux hommes vont avoir pendant quelques minutes un entretien en tête-à-tête au cours duquel le président sortant confiera à son successeur le « code d’engagement » de la force de frappe nucléaire. La véritable passation de pouvoir était donc la passation du pouvoir nucléaire.
Donc, la lutte continue... Lors de son Conseil national qui se tient à Saint-Étienne les 8 et 9 mai 1982, le Mouvement pour une alternative non-violente dénonce la décision prise par François Mitterrand de construire un nouveau sous-marin nucléaire lanceur d’engins. Plus pré- cisément le Man décide l’organisation d’une action de « refus-redistribution d’impôts » pour protester contre cette construction. Un « 4 pages » est réalisé pour préciser les objectifs de cette campagne. Il est tiré à 19 000 exemplaires. En 1983, quelque 800 « Contribuables pour la paix » participeront à cette action de désobéissance civile. En 1987, 60 000 francs seront récoltés et reversés à des organisations travaillant pour la paix et la non-violence. Malheureusement, l’action ne parviendra pas à surmonter l’épreuve de la durée.
Du 6 au 9 août 1982, dates anniversaires des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, je partici- pe, avec notamment Théodore Monod et Paul Virilio, à un jeûne organisé à Taverny où se trouve le Poste de commandement (PC) souterrain de la force nucléaire française. Chaque jour, nous marchons silencieusement jusqu’aux portes du PC. C’est une action de vigilance citoyenne. Depuis, une telle manifestation aura lieu chaque année.
Le 6 août 1983, 13 personnes commencent un jeûne de durée indéterminée en demandant aux dirigeants des cinq puissances atomiques (États-Unis, Union soviétique, France, Grande-Bretagne, Chine) de prendre la décision de geler la course aux armements nucléaires. Ce « jeûne pour la vie » se déroule à Paris, à San Francisco et à Bonn. Parmi les Français, il y a Solange Fernex que je connais bien et que j’estime. Pour autant, pareille entreprise me semble tout à fait déraisonnable et il m’est impossible de la soutenir. L’objectif choisi est évidemment hors de portée. L’échec est assuré. Sans prendre de position publique, je fais connaître ma désapprobation. Au bout de 40 jours, les jeûneurs décideront de se réalimenter le 15 septembre sans n’avoir rien obtenu.
Le 30 août 1983, je suis invité par le ministre de la défense, Charles Hernu, à déjeuner au ministère. Il me propose alors de conduire une étude sur la stratégie de la défense civile non-violente. Je mènerai cette réflexion avec deux autres membres du Man, Christian Mellon et Jacques Semelin, sous l’égide de la Fondation pour les études de la défense nationale (FEDN). Notre texte sera publié en 1985 dans les Cahiers de la FEDN sous le titre : « La dissuasion civile, Principes et méthodes de la résistance non-violente dans la stratégie française ». Nous sommes ainsi en mesure de faire valoir, dans un dialogue institutionnel avec les politiques et les militaires qui ont en charge des responsabilités de la défense de la France, que notre opposition à la dissuasion nucléaire ne s’enferme pas dans la contestation, mais qu’elle s’appuie sur des propositions réalistes. Nous proposons cette définition de la stratégie de la défense civile non-violente : « Une politique de défense de la société démocratique contre toute tentative de contrôle politique ou d’occupation militaire, mobilisant l’ensemble des citoyens dans une résistance qui conjugue, de manière préparée et organisée, des actions non-violentes de non-coopération et de confrontation avec tout pouvoir illégitime, en sorte que celui-ci soit mis dans l’incapacité d’atteindre les objectifs idéologiques, politiques et économiques par lesquels il prétend justifier son agression. »
Ce dialogue se poursuivra pendant plusieurs années dans le cadre du Secrétariat général de la défen- se nationale (SGDN).
La trahison des clercs
Dans son message à la seconde session extraordinaire des Nations unies consacrée au désarmement qui fut lu le 11 juin 1982 par le cardinal Casaroli devant l’assemblée plénière, le pape Jean-Paul II écrit cette « petite phrase » qui allait connaître un retentissement beaucoup plus grand que toutes ses prières et tous ses vœux pour la paix : « Dans les conditions actuelles, une dissuasion fondée sur l’équilibre, non certes comme une fin en soi, mais comme une étape sur la voie d’un désarmement progressif, peut encore être jugée comme moralement acceptable. » Malgré sa formulation confuse et ambiguë, cette phrase ne pouvait pas ne pas être comprise comme une justification de la dissuasion nucléaire. Au demeurant, tous ceux qui en étaient les partisans n’ont pas manqué de saluer le « réalisme » du pape. Pour le reste, le fait même de justifier la dissuasion nucléaire ne saurait en aucune manière favoriser un processus de désarmement progressif... En réalité, en justifiant la menace d’un crime, la « petite phrase » de Jean-Paul II est « moralement inacceptable ».
Dans un document adopté par la Conférence épiscopale française le 8 novembre 1983 et intitulé Gagner la paix, les évêques français vont justifier la dissuasion nucléaire en reprenant à leur compte la « petite phrase » du pape. La dissuasion nucléaire est justifiée en bonne et due forme. Une « note explicative » donnée à la presse par les évêques est très claire : « Une dissuasion est encore légitime. C’est pourquoi les nations peuvent légitimement préparer leur défense pour dissuader les agresseurs, même par une contre-menace nucléaire. » Ils sont seulement neuf évêques évangéliques à refuser d’approuver ce texte qui à l’évidence est inspiré par un esprit malin.
C’est à cette occasion que Jacques Gaillot, alors évêque d’Évreux, entre en dissidence. Le 11 novembre 1983, il publie dans Le Monde un article intitulé « Pourquoi j’ai voté contre ». « Que garderont ceux qui ont écouté les flashes d’information ou lu les titres des journaux ? Une seule chose : les évêques de France sont pour la dissuasion nucléaire. Ils disent oui à la bombe. En ces propos, aucune rumeur prophétique. Qu’est-ce à dire ? Le prophète n’est pas celui qui a raison demain ou après-demain. Il parle avec exigence aujourd’hui sans attendre. La dissuasion n’est pas seulement un fait, elle est d’abord un choix. En ce domaine comme en d’autres, il n’y a pas de fatalité. » Par la suite, Jacques Gaillot continuera à marcher sur les chemins de la dissidence, témoignant à temps et à contretemps de ses convictions évangéliques au risque de déplaire aux gardiens du temple. Le 13 janvier 1995, le Vatican publie un communiqué annonçant que Jacques Gaillot est relevé du gouvernement pastoral de son diocèse.
L’hérésie du « pacifisme »
Pendant toutes les années de la guerre froide, ceux qui ont contesté la théologie de la dissuasion nucléaire, en affirmant qu’il n’était pas raisonnable de prendre pour se défendre le risque de se détruire, ont été accusés de verser dans l’hérésie du « pacifisme », c’est-à-dire dans le fourvoiement de la forfaiture. Les gardiens du dogme nucléaire n’ont cessé de pourfendre les « pacifistes » en faisant valoir que leur action n’avait d’autre effet que d’affaiblir la défense du monde libre face à la menace de l’Empire soviétique. Qu’ils soient donc tous anathèmes !
Le 17 mars 1982, je publie dans Le Monde un article intitulé « Vous avez dit pacifisme ? » : « Ainsi donc, le pacifisme menacerait l’Europe. Tous les esprits responsables s’en alarment. Ils nous assurent que, si l’on y prend garde, ce danger peut entraîner les conséquences les plus funestes pour l’avenir de la paix. Car ce pacifisme ne serait qu’un défaitisme prêt à tous les abandons et à toutes les redditions. (...) L’un des plus sûrs moyens de discréditer ce mouvement était de le disqualifier en le nommant, d’où l’appellation de “pacifisme” qui lui fut consacrée. Ce mot, en effet, a dans notre langue et dans notre culture une connotation essentiellement péjorative. » Le pacifiste est réputé vouloir la paix « à tout prix », fût-ce au prix de la justice. Il est soupçonné de préférer n’importe quelle paix à n’importe quelle guerre et, donc, d’être prêt à se soumettre à l’oppression plutôt qu’à se battre pour la liberté. Pour ma part, j’ai toujours pris le plus grand soin de ne jamais me réclamer du « pacifisme ».
En septembre 1983, le général d’armée Jacques de Barry, secrétaire général de la défense nationale, dont j’avais fait la connaissance au ministère de la défense lorsque Charles Hernu m’avait demandé de conduire une étude sur les stratégies de la résistance non-violente, m’invite à participer au colloque « Université Défense » dont le thème est « La sécurité de la France et le pacifisme ». Je me retrouve le seul opposant à la dissuasion nucléaire au milieu de tout un aréopage de militaires et d’universitaires. De ce fait, je prendrai la parole plus sou- vent qu’à mon tour pour tenter de surmonter les confu- sions qui ont cours sur « le pacifisme » et je dois dire que le débat fut parfaitement serein. Ce qui m’a étonné c’est de voir le suivisme des universitaires en charge des enseignements de défense qui s’accommodaient parfaitement du dogme nucléaire sans même le questionner. À cet égard l’absence de tout débat parmi les intellectuels français a été l’une des causes déterminantes de l’atonie générale de l’opinion publique.
Évidemment, nous ne nous résignions en aucune façon à l’oppression soviétique qui pesait sur les peuples de l’Europe de l’Est. Ce dont nous étions persuadés, c’est que la plus grande chance pour ces peuples de se libérer de l’oppression soviétique, résidait dans la résistance non-violente. En 1984, je l’apprendrai après coup, mon livre Stratégie de l’action non-violente est traduit et publié intégralement en polonais dans la clandestinité des réseaux de résistance.
Le 27 octobre 1985, je publie dans le journal La Croix un article intitulé « Non-violence et totalitarisme ». J’écris ceci : « Il s’avère que, si le pouvoir totalitaire est parfaitement armé pour briser toute révolte violente, il se trouve largement désemparé pour faire face à la résistan- ce non-violente de tout un peuple qui s’est libéré de la peur. (...) La non-violence, dont les esprits doctrinaires professent qu’elle fait le jeu des régimes totalitaires, s’avère en réalité l’arme la mieux appropriée pour les combattre. » J’ai assez d’humilité pour reconnaître que l’histoire m’a donné raison.
Lorsque nous exprimions cette conviction, nous devions faire face au scepticisme ironique des réalistes. On nous disait : « Bien sûr, la non-violence a marché en Inde. Mais la tâche était facile pour Gandhi dès lors qu’il avait pour adversaires les gentlemen britanniques dont le fair-play légendaire leur a tout de suite fait comprendre qu’ils devaient reconnaître l’indépendance de l’Inde à partir du moment où les Indiens la leur demandait poliment, c’est-à-dire non-violemment... » En réalité, le véritable gentleman, c’était Gandhi... On nous disait encore : « Évidemment, la non-violence a marché aux États-Unis. Mais la tâche était facile pour Martin Luther King puisqu’il vivait dans la plus grande démocratie du monde ! » En réalité, le véritable démocrate, c’était Martin Luther King... On finissait par nous dire : « Allez donc prêcher la non-violence dans les pays communistes !... » Et la conversation était terminée. On voulait ainsi nous renvoyer à nos illusions...
Nous sommes allés dans les pays de l’Est, mais nous n’y sommes pas allés pour prêcher la non-violence... Nous y sommes allés pour exprimer notre solidarité et notre estime à des femmes et à des hommes qui avaient parfaitement compris que la résistance non-violente était en effet leur plus grande chance de recouvrer la liberté.
Lorsqu’en 1987, avec François Vaillant, j’ai rencontré Adam Michnik, l’un des dirigeants les plus prestigieux de la résistance polonaise — il a passé quelque six années en prison —, il nous a dit : « Il y a deux raisons majeures pour lesquelles nous avons choisi la non-vio- lence. Tout d’abord, si nous avions recouru aux moyens dérisoires de la violence dont nous pouvions disposer, nous nous serions heurtés aux moyens les plus puissants de la violence que possédait notre adversaire et notre résistance aurait sans aucun doute été brisée. »
Adam Michnik nous a donné une deuxième raison : « Nous voulons construire une société démocratique et nous savons par expérience que si, pour construire une société démocratique, nous utilisions les moyens de la violence, nous aboutirions inévitablement à une société totalitaire. Parce que nous voulons construire une société démocratique, nous devons utiliser des moyens démocratiques, c’est-à-dire des moyens non-violents. » Il y a en effet une totale incompatibilité d’humeur entre la démocratie et la violence. En disant cela, Michnik rejoignait l’une des grandes intuitions de Gandhi selon laquelle, pour être efficaces, les moyens doivent être cohérents avec la fin. Il n’est pas vrai de dire qu’une fin juste justifie des moyens injustes. C’est exactement le contraire qui se passe : des moyens injustes rendent injuste une cause juste...
Faut-il rappeler que le mur de Berlin n’a pas été détruit par les armes de l’Occident, mais que, pour l’essentiel, il s’est effondré sous la pression de la résistance
non-violente des femmes et des hommes des sociétés civiles de l’Est qui ont eu le courage de prendre les plus grands risques pour conquérir leur liberté ? À l’évidence, contrairement à ce que d’aucuns croient pouvoir affirmer, la dissuasion nucléaire n’a joué aucun rôle dans la chute de l’empire soviétique.
La révolution anti-totalitaire de 1989 a mis fin définitivement à la « menace soviétique » qui avait jusque-là occupé une place centrale dans l’imaginaire des sociétés occidentales. À partir de ce moment, tous les scénarios d’une confrontation militaire bloc contre bloc ont été dépourvus de toute crédibilité et toutes les stratégies imaginées sont devenues obsolètes. Dès lors que nous avions perdu notre meilleur ennemi, la force de dissuasion française devenait à l’évidence sans objet. Malgré cela, l’État français a continué à proclamer haut et fort que la dissuasion nucléaire restait la garantie de la défense et de l’indépendance de la France.
2 - Un monde sans armes nucléaires ?
Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) a été signé le 1er juillet 1968 par les États-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne. Il est entré en vigueur le 5 mars 1970. Pour sa part, la France ne l’a ratifié qu’en 1992. Prévu pour une durée de 25 ans, il a été reconduit pour une durée indéterminée en 1995. Selon les termes de l’article II, tout État non doté d’armes nucléaires « s’engage à ne fabriquer ni acquérir de quelque autre manière des armes nucléaires ». L’article III garantit « la coopération internationale dans le domaine des activités nucléaires pacifiques, notamment les échanges internationaux de matières et d’équipements nucléaires pour le traitement, l’utilisation ou la production de matières nucléaires à des fins pacifiques ». L’article VI précise : « Chacune des parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace. » Seuls Israël, l’Inde et le Pakistan n’ont pas ratifié le TNP. Le 10 janvier 2003, la Corée du Nord a utilisé son droit de retrait prévu par l’articlé X.
Par sa structure même, le TNP ne pouvait pas ne pas introduire de manière discriminatoire un déséqui- libre dans les rapports entre les États. Il exige que les États non nucléaires renoncent à acquérir l’arme nucléaire alors même que les États nucléaires n’ont pas renoncé à les posséder. À l’évidence, ces quarante dernières années, les États dotés de l’arme nucléaire n’ont respecté en rien leur engagement à négocier « de bonne foi » le désarmement nucléaire. Plus que cela, ils ne cessent de réaffirmer la doctrine selon laquelle la dissuasion nucléaire reste le fondement de la sécurité de leur nation. Si, par l’intermédiaire de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), la communauté internationale s’est donné les moyens d’un contrôle strict des activités nucléaires des pays non dotés de l’arme nucléaire, elle ne s’est donné aucun moyen de contrôler celle des pays
qui en sont dotés et qui peuvent tout à loisir moderniser leurs armes sans avoir de comptes à rendre à personne. Pourtant, l’article VI du Traité prévoit « un contrôle strict et efficace » de chacune des Parties au Traité.
Ainsi, les cinq grandes puissances prônent l’abstinence nucléaire sans la pratiquer elles-mêmes. Avec beau- coup d’indécence, elles s’adonnent au vu et au su de tout le monde à la prolifération verticale, elles jouissent de la possession de l’arme nucléaire tout en exigeant des autres nations qu’elles « fassent vœu d’ascétisme nucléaire 7 », selon l’expression de Gunther Anders. Un tel comporte- ment ne peut pas ne pas alimenter la frustration et le ressentiment des nations non nucléaires.
Soulignons également un autre effet pervers du TNP : il crée une discrimination entre les États signataires et les États non-signataires. Ceux-ci ne pourront pas être accusés par la communauté internationale de violer leur engagement dès lors qu’ils n’en ont pris aucun, alors que les États signataires le seront. C’est ainsi que l’Inde, Israël et le Pakistan ont acquis l’arme nucléaire sans subir la menace de sanctions. Cela porte directement atteinte à l’universalité des règles du droit international.
L’avis de la Cour internationale de Justice
En décembre 1994, le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies demande à la Cour internationale de Justice de rendre un avis consultatif sur l’application du TNP. Les quatorze juges qui composent cette Cour se déclarent compétents pour donner suite à cette demande. Le 8 juillet 1996, ils rendent leur avis. Au sujet de l’article VI du Traité, les juges énoncent ce considérant très important : « La Cour mesure dans ces circonstances toute l’importance de la consécration par l’article VI du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires d’une obligation de négocier de bonne foi un désarmement nucléaire. La portée juridique de l’obligation considérée dépasse celle d’une simple obligation de comportement, l’obligation en cause ici est celle de parvenir à un résultat précis — le désarmement nucléaire dans tous ses aspects — par l’adoption d’un comportement déterminé, à savoir la poursuite de bonne foi de négociations en la matière. » Il apparaît ainsi clairement que l’article VI du TNP impose une obligation de résultat et que, de ce fait, il n’est pas respecté par les États dotés de l’arme nucléaire. On peut donc avancer que les politiques poursuivies par les cinq puissances nucléaires reconnues sont contraires à l’interprétation de l’article VI du TNP faite par la Cour internationale de Justice et qu’elles sont donc illégales.
Un texte aura un grand retentissement : l’article paru le 4 janvier 2007 dans The Wall Street Journal. Il est signé par trois anciens secrétaires d’État des États-Unis ayant servi sous des présidents républicains : G. P. Schultze, W. G. Perry et H. A. Kissinger. Un quatrième signataire est S. Nunn, ancien président de la Commission des forces armées au Sénat. Ils affirment d’emblée que « l’armement nucléaire présente aujourd’hui de terrifiants dangers » et plaident en faveur d’une initiative des États-Unis « pour amener le monde à une étape nouvelle : établir un consensus solide pour supprimer l’idée que les armes nucléaires sont utiles ». Ils estiment que pour faire face aux menaces, « se reposer sur les armes nucléaires devient de plus en plus hasardeux et de moins en moins efficace ». Après avoir proposé plusieurs pistes de travail, ils concluent : « Réaffirmer la vision d’un monde libéré des armes nucléaires et les mesures pratiques pour atteindre ce but serait une initiative courageuse conforme à l’héritage moral des États- Unis, et serait perçue comme telle. Cet effort pourrait avoir un impact extrêmement positif sur la sécurité des générations futures. » Ce texte sera une référence commune pour tous ceux qui veulent réfléchir sur le désarmement nucléaire. Pour autant, il n’a pas suscité une réelle dynamique politique.
Au demeurant, pour mesurer la portée de l’initiative de ces quatre personnalités, il convient de lire le nouvel article intitulé « Comment protéger notre dissuasion nucléaire » qu’elles ont publié le 19 janvier 2010 toujours dans The Wall Street Journal. Elles écrivent alors : « En même temps que nous travaillons à réduire les armements nucléaires et à réaliser la vision d’un monde sans armes nucléaires, nous reconnaissons la nécessité de maintenir la sûreté, la sécurité et la fiabilité de nos propres armes. Il est nécessaire qu’elles soient fiables afin qu’elles puissent nous offrir la dissuasion dont nous avons besoin aussi longtemps que d’autres pays possèderont ces armes. » Dans cette perspective, les quatre approuvent les conclusions d’un rapport soumis au Congrès qui « appelle à faire des investissements signifi- catifs pour le maintien en état et la modernisation de l’infrastructure des armes nucléaires ». Ils affirment : « Le maintien d’une haute confiance dans notre arsenal nucléaire est décisif dès lors que le nombre des armes diminue. » Ces nouvelles déclarations conduisent à relativiser singulièrement la détermination des quatre à libérer le monde des armes nucléaires.
Dans le discours qu’il a prononcé à Prague le 6 avril 2009, le président Barack Obama a « affirmé clairement et avec conviction l’engagement de l’Amérique à rechercher la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires ». Mais il a pris soin de préciser : « Ne vous méprenez pas : tant que ces armes existeront, nous conserverons un arsenal sûr et efficace pour dissuader tout adversaire. » Pareil raisonnement est étrange : car enfin les armes existeront tant que les États-Unis ne renonceront pas à en posséder. Et dès lors que le Président américain affirme ne pas vouloir renoncer à ses armes nucléaires, de quel droit demande-t-il aux autres de renoncer à en acquérir ? Ne peuvent-ils pas tenir le même raisonnement : « Tant que ces armes existeront, nous ne renoncerons pas à les acquérir. » C’est ce qu’on appelle un cercle vicieux. Certes, les États-Unis « réduiront le rôle des armes nucléaires dans leur stratégie de sécurité nationale », mais ces réductions quantitatives ne constituent en rien un désarmement qualitatif. Ce n’est pas faire un procès d’intention à Barack Obama de penser qu’il ne renoncera qu’aux armes qui sont devenues obsolètes ou qui sont en excédent et qu’il conservera toutes celles qu’il estime nécessaires pour la sécurité de son pays. En outre, des millions de dollars sont prévus pour financer des recherches sur une nouvelle génération de sous-marins, sur de nouveaux missiles intercontinentaux et sur un nouveau bombardier. Bref, pendant les travaux sur l’élimination des armes nucléaires, la course aux armements continue.
Dans le Wall Street Journal du 29 janvier 2010, le vice-président des États-Unis, Joe Biden, a exprimé « La vision du président en matière nucléaire ». Ses propos éclairent de manière très significative le discours de Prague de Barack Obama. Ils révèlent en quelque sorte l’envers de ce discours. « Aussi longtemps, déclare Joe Biden, que nous aurons besoin d’armes nucléaires pour défendre notre pays et nos alliés, nous maintiendrons un arsenal nucléaire sûr, en sécurité et efficace. » Il vient à contourner le sens du discours du président qui avait placé le désarmement nucléaire au cœur de sa politique : « La vision qu’a évoquée le président à Prague, poursuit le vice-président, est au cœur des efforts que déploie notre gouvernement pour protéger les Américains et elle explique pourquoi nous allons augmenter les investissements dans notre arsenal et notre infrastructure nucléaires dans le budget de cette année et des années suivantes. » Faisant état de l’érosion lente mais constante du stock d’armes nucléaires des États-Unis depuis plusieurs années, Joe Biden précise que 7 milliards de dollars seront consacrés « au maintien de notre complexe nucléaire et de notre stock d’armes ». C’est dire que les États-Unis maintiennent intacte leur doctrine militaire qui fonde leur sécurité sur les armes nucléaires.
Le 24 septembre 2009 s’est tenu sous la présidence du Président américain un Sommet du Conseil de sécurité des Nations unies sur la non-prolifération et le désarmement nucléaires. Selon les termes de la résolution adoptée à l’unanimité, le Conseil de sécurité « prie les parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à s’engager, en vertu de l’article VI du Traité, à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces de réduction des armes nucléaires et de désarmement nucléaire et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace ». Une lecture rapide de ce texte peut laisser croire que la résolution reprend les termes exacts de l’article VI du TNP. En fait, il n’en est rien. Cet article parle de « mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée » ; la résolution, elle, nous l’avons vu, parle de « mesures efficaces de réduction des armes nucléaires » alors que cette expression n’apparaît pas une seule fois dans le texte du traité. Entre la « cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée » et la « réduction des armes nucléaires », il y a plus qu’une nuance. Et cette nuance est une régression. Il est tout à fait possible aux États dotés d’armes nucléaires de procéder à une réduction quantitative de leur arsenal. Celui-ci étant largement surdimensionné, cela ne leur coûte rien et ils peuvent continuer la course qualitative aux armements nucléaires. Non pas que de réelles mesures de réduction ne soient pas bonnes à prendre. Les deux super-puissances nucléaires, les États-Unis et la Russie, ont certainement la responsabilité de négocier entre eux une diminution significative de leurs arsenaux.
À cet égard, le nouveau traité Start signé à Prague le 8 avril 2010 par les présidents Barack Obama et Dimitri Medvedev est un signe certes positif mais de portée limitée. En réalité sa signification est politique et diplomatique et n’a pas de réelle portée stratégique. Ce nouveau traité prévoit que les États-Unis et la Russie limiteront à 1 500 le nombre de têtes nucléaires opérationnelles déployées. Mais les spécialistes s’accordent à reconnaître que c’est un traité « en trompe l’œil » car il ne tient pas compte des têtes nucléaires non déployées dont le nombre est de plusieurs milliers. En outre, le traité doit être ratifié par le Parlement russe et le Sénat américain et ce ne sera prob blement pas une simple formalité.
Contrairement à ce que disent les médias, Start II (Strategic Arms Reduction Talks) n’est pas un traité de désarmement mais un traité de réduction des armements. Et l’erreur serait de penser qu’un accord de réduction des armements est le commencement de l’élimination des armements. Réduire n’est pas éliminer. Réduire n’est pas désarmer. La décision de renoncer à l’arme nucléaire est de tout autre nature que la décision de réduire ses armes nucléaires. Pour éliminer, il faut avoir renoncé à croire aux vertus de la dissuasion nucléaire. Jusqu’à présent, les abolitionnistes restent des croyants. Le 26 mars 2010, le jour où fut annoncée la conclusion du nouvel accord Start, Hillary Clinton, secrétaire d’État des États-Unis, a affirmé : « Nous n’avons pas besoin d’arsenaux aussi importants pour protéger notre sécurité. » Réduire, c’est donc bien renoncer aux armes dont on n’a pas besoin. Une dépêche publiée sur le site de Libération le 28 mars 2010 fait remarquer que les Russes étaient très demandeurs de ce traité car « il leur permet de présenter comme un acte diplomatique majeur la nécessaire réduction de leurs vieux et coûteux stocks d’armes nucléaires ». Réduire, c’est garder toutes les armes dont on croit avoir besoin. Réduire, ce n’est pas commencer à éliminer. L’élimination n’est pas la dernière réduction. Au bout des réductions, tout au bout, il reste toutes les armes jugées nécessaires.
Dans le même temps, avec la plus grande inconséquence et la plus grande hypocrisie, les États dotés de l’arme nucléaire qui s’autorisent à garder toutes les armes dont ils ont besoin, entendent faire montre d’une intransigeance absolue à l’égard des États non dotés d’armes nucléaires qui voudraient s’autoriser à en posséder.
Le nouveau langage du Vatican
Depuis la fin de la guerre froide, l’Église catholique a revu son discours sur l’arme nucléaire. Dans son message du 1er janvier 2006, pour la célébration de la journée mondiale de la paix, Benoît XVI plaide en faveur du désarmement nucléaire : « Que dire des gouvernements qui comptent sur les armes nucléaires pour garantir la sécurité de leurs pays ? Avec d’innombrables personnes de bonne volonté, on peut affirmer que cette perspective, hormis le fait qu’elle est funeste, est tout à fait fallacieuse. En effet, dans une guerre nucléaire il n’y aurait pas de vainqueurs, mais seulement des victimes. La vérité de la paix demande que tous — aussi bien les gouvernements qui, de manière déclarée ou occulte, possèdent des armes nucléaires depuis longtemps, que ceux qui entendent se les procurer — changent conjointement de cap par des choix clairs et fermes, s’orientant vers un désarmement nucléaire progressif et négocié. »
Sans aucun doute, entre le « moralement acceptable » de Jean-Paul II en 1983 et le « tout à fait fallacieuse » de Benoît XVI en 2006, il y a discontinuité. Malheureusement, cette déclaration risque fort de rester lettre morte si les Églises locales des pays concernés ne font pas elles-mêmes « des choix clairs et fermes ». Pour sa part, l’Église de France est restée jusqu’à présent remarquablement silencieuse. Dès lors que l’Assemblée plénière de la conférence épiscopale française a cru bon de reprendre à son compte le « moralement acceptable » de Jean-Paul II, on est en droit d’attendre que la même instance reprenne à son compte le « tout à fait fallacieuse » de Benoît XVI. Mais c’est toujours la même chose, l’Église est toujours prête à se rallier au discours du pouvoir en place, alors qu’elle a les plus grandes difficultés à entrer en résistance contre lui. Bien qu’il soit chanoine d’une Église de Rome, Nicolas Sarkozy peut facilement ne tenir aucun compte des prises de position de l’évêque de Rome, mais il lui serait beaucoup plus difficile d’ignorer les prises de position des évêques de France. Les choses étant ce qu’elles sont, dans le cadre de la laïcité propre à la République française, sur des questions qui relèvent de l’éthique universelle, les religions peuvent encore jouer un rôle appréciable dans le débat démocratique. Mais encore faudrait-il qu’elles soient conscientes des enjeux politiques de l’éthique universelle. Pourtant point n’est besoin d’être chrétien pour comprendre que la menace nucléaire ne semble pas conforme au précepte de l’amour évangélique...
Le 24 septembre 2009, Mgr Dominique Mamberti, secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États, déclarait devant le Conseil de sécurité de l’ONU : « Par nature, les armes nucléaires ne sont pas seulement pernicieuses, mais aussi fallacieuses. Si l’on considère que la dissuasion nucléaire appartient à la guerre froide et n’est plus justifiable de nos jours, le Saint-Siège demande avec vigueur de revoir les doctrines militaires qui continuent à se fonder sur les armes nucléaires comme instruments de sécurité et de défense, voire de pouvoir. (...) Le monde d’aujourd’hui exige une orientation courageuse en vue de réduire les arsenaux à zéro. » L’intérêt de cette déclaration est de souligner que pour s’orienter vers l’éli- mination des armes nucléaires, il faudrait oser rompre avec les doctrines militaires qui ont prévalu jusqu’à présent. Or, précisément, les chefs d’État nucléaires, même s’ils affichent une politique déclaratoire abolitionniste, continuent à croire aux vertus de l’arme nucléaire comme moyen de pouvoir, de sécurité et de défense.
3 - La doctrine de défense de la France repose sur l’arme nucléaire
L’une des menaces majeures qui pèsent aujourd’hui sur la sécurité des Français est celle des attentats terroristes. Or, pour faire face à cette menace, de quelle utilité peut être l’arme nucléaire ? Dans un discours prononcé le 19 janvier 2006 à l’île Longue, base de la Force océanique stratégique, Jacques Chirac aborde la question de la menace terroriste. « La dissuasion nucléaire, affirme-t-il, je l’avais souligné au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, n’est pas destinée à dissuader des terroristes fanatiques. » Il énonce certes une évidence, mais ça va mieux en le disant. Cependant, il va s’éloigner aussitôt de cette évidence : « Pour autant, affirme-t- il, les dirigeants d’Etats qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous, tout comme ceux qui envisageraient d’utiliser, d’une manière ou d’une autre, des armes de destruction massive, doivent comprendre qu’ils s’exposent à une réponse ferme et adaptée de notre part. Et cette réponse peut être conventionnelle. Elle peut aussi être d’une autre nature. » Tout le monde l’a compris, il s’agirait alors de l’engagement de nos forces nucléaires. Une telle déclaration est véritablement étonnante. La lettre du texte nous dit que ce sont les « dirigeants » qui seront éventuellement « exposés » à une réponse qui pourrait être nucléaire... Faut-il comprendre que le président de la République envisage de recourir à des attentats nucléaires ciblés visant à tuer les dirigeants politiques des « États voyous » ? Probable- ment que la miniaturisation des armes nucléaires ne permette jamais d’opérer une frappe chirurgicale qui ne tuerait que le dictateur, son chauffeur et sa secrétaire...
L’arme nucléaire ne sera jamais une « arme propre », pour autant que la propreté soit une caractéristique qui puisse concerner la violence... Le feu de nos armes nucléaires affecterait sans aucun doute une grande partie du territoire de ces États et la population civile ne serait évidemment pas épargnée. En réalité, il y a tout lieu de penser qu’une réponse nucléaire aux menaces des États terroristes aurait des conséquences imprévisibles et incontrôlables au niveau des équilibres géostratégiques régionaux et au niveau de l’équilibre mondial. En même temps, on comprend que le Président de la République, dès lors que la France et l’Occident ont perdu leur meilleur ennemi, se sente obligé d’inventer une raison d’être à la dissuasion nucléaire.
Jacques Chirac aborde ensuite la périlleuse question du rapport entre la menace et l’emploi et force est de reconnaître qu’il va se prendre les pieds dans le tapis rouge déroulé sous ses pieds. Il dit ceci : « Mais notre concept d’emploi des armes nucléaires reste bien le même. Il ne saurait, en aucun cas être question d’utiliser des moyens nucléaires à des fins militaires lors d’un conflit. C’est dans cet esprit que les forces nucléaires sont parfois qualifiées “d’armes de non emploi”. » Nous le savons, cette dernière expression n’a aucun sens. Et d’ailleurs Jacques Chirac va tout de suite se contredire : « Cette formule, ajoute-t-il aussitôt, ne doit cependant pas laisser planer le doute sur notre volonté et notre capacité à mettre en œuvre nos armes nucléaires. La menace crédible de leur utilisation pèse en permanence sur des dirigeants animés d’intentions hostiles à notre égard. » Or qu’est-ce que l’utilisation des armes nucléaires sinon leur emploi ? Jacques Chirac énonce donc clairement les termes de ce que j’appellerai « l’aporie nucléaire ».
Quand Nicolas Sarkozy fait le panégyrique du matériel nucléaire
Le 21 mars 2008, Nicolas Sarkozy s’est rendu à Cherbourg pour le lancement du sous-marin nucléaire nouvelle génération Le Terrible — on s’étonne que le caractère ridicule de ce nom n’ait dissuadé personne de le choisir. Ne reculant devant aucun dithyrambe, le Président de la République fit le panégyrique le plus emphatique qui soit du matériel nucléaire. S’adressant à ceux qui avaient construit Le Terrible, il leur dit : « Vous pouvez être fiers de ce sous-marin, symbole de la haute technologie et de la détermination de la France à conserver la maîtrise de son destin. Très peu de pays dans le monde ont la capacité de réaliser une telle prouesse industrielle et technologique. Il a fallu des décennies d’apprentissage pour maîtriser de tels savoir-faire. Je veux vous dire aujourd’hui combien la France est fière de vous. Je suis venu en son nom rendre hommage à votre travail et à vos grandes compétences. » Précisons que ce nouveau sous-marin a coûté à ladite France quelque 2,5 milliards d’euros, ce dont elle n’a pas à être particulièrement fière...
Le Président de la République définit clairement la stratégie nucléaire de la France comme une stratégie d’emploi : « L’emploi de l’arme nucléaire ne serait à l’évidence concevable que dans des circonstances extrêmes de légitime défense, droit consacré par la Charte des Nations unies. » Il serait intéressant que Nicolas Sarkozy dise quel est l’article de cette Charte qui justifie l’emploi de l’arme nucléaire. L’article 51 consacre le « droit naturel de légitime défense », mais il n’évoque nullement l’emploi de l’arme nucléaire. En réalité, ainsi que nous l’avons déjà mentionné 8, lors de son assemblée générale du 24 novembre 1961, l’ONU a clairement affirmé que tout emploi d’armes nucléaires violerait la Charte des Nations unies. Il semble donc que le Président français ignore cette résolution.
Nicolas Sarkozy poursuit : « Notre dissuasion nucléaire nous protège de toute agression d’origine éta- tique contre nos intérêts vitaux — d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. (...) Tous ceux qui menace- raient de s’en prendre à nos intérêts vitaux s’exposeraient à une riposte sévère de la France, entraînant des dommages inacceptables pour eux, hors de proportion avec leurs objectifs. » La stratégie française est donc bien une stratégie d’emploi. Mais quelles seraient alors les conséquences de cet emploi ?
Le Président français précise que la France pourrait délivrer une « frappe d’avertissement ». « Nous ne pouvons exclure qu’un adversaire se méprenne sur la délimitation de nos intérêts vitaux, ou sur notre détermination à les sauvegarder. Dans le cadre de l’exercice de la dissuasion, il serait alors possible de procéder à un avertissement nucléaire, qui marquerait notre détermination. Il serait destiné à rétablir la dissuasion. » Là encore, ce premier emploi risquerait fort de créer une situation totalement ingérable.
Dans les « Conclusions et préconisations 9 » du rapport d’information n° 332 qu’il a rédigé au nom de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat ayant pour sujet Désarmement, non-prolifération nucléaires, sécurité de la France (enregistré à la présidence du Sénat le 24 février 2010), Jean-Pierre Chevènement écrit : « Bien évidemment, l’arme nucléaire ne saurait être utilisée par la France, puissance pacifique qui ne menace personne, que si son existence même était en jeu. » Ainsi, la doctrine française envisage bien l’emploi de l’arme nucléaire. Mais il est remarquable que le sénateur n’envisage aucunement quelles en seraient les conséquences pour les autres et pour nous-mêmes. Combien de milliers, combien de millions de morts ? Il est dans le déni le plus total de la réalité des risques considérables qui seraient pris. Ce déni confine à l’irresponsabilité.
Au demeurant, quel ennemi le Président français pense-t-il dissuader effectivement par la menace de ses armes nucléaires ? On évoque les centaines de milliers de morts que provoquerait l’explosion en Europe d’une arme nucléaire lancée par un État voyou. D’aucuns croient pouvoir évoquer, bien que la probabilité en soit incertaine, que des « terroristes » pourraient faire peser sur les démocraties la menace d’armes nucléaires. Quoi qu’il en soit, peut-on vraiment penser que ceux-ci se laisseraient dissuader rationnellement par la menace des armes nucléaires françaises ? Quelle est la crédibilité de la menace qui serait brandie à l’encontre d’hommes dont le comportement n’obéit nullement à des critères rationnels et qui sont prêts à tout ? Si le pire arrivait — ce qui pour l’heure n’est guère probable —, sur qui le Président de la République lancerait-il ses missiles qui ne manque- raient pas de provoquer encore des milliers et des milliers de morts ? Il est sûr, par ailleurs, qu’un agresseur terroriste ne serait d’aucune manière dissuadé par les armes nucléaires détenues par le pays qu’il voudrait frapper par des attentats « classiques ». La dissuasion nucléaire n’offre donc aucune défense contre une attaque terroriste. Au contraire, il existe de réelles probabilités pour qu’un État nucléaire soit jugé comme un acteur majeur auquel incombe la responsabilité du désordre du monde et que, de ce fait, il soit jugé comme une cible potentielle par des groupes terroristes.
Nicolas Sarkozy ne méconnaît pas l’importance du coût que les Français doivent payer pour le développement des armes nucléaires. « Chaque année, déclare-t-il à Cherbourg, la dissuasion nucléaire coûte aux Français la moitié du budget de la justice ou de celui des transports. (...) Mais je suis déterminé à assumer ce coût. Ce n’est ni une affaire de prestige ni une question de rang, ’est tout simplement l’assurance vie de la Nation. » Cette dernière expression mérite d’être méditée. D’abord le Président ne nous dit pas auprès de quel assureur il a souscrit cette assurance... Quoi qu’il en soit, une assurance vie n’est pas faite pour protéger la vie. Elle prévoit au contraire la mort... Lorsque les dividendes d’une assurance vie sont versés après la mort de celui pour lequel elle a été souscrite, en principe, ce n’est pas à lui qu’ils sont versés. Ce sont généralement les survivants qui en bénéficient. Mais combien de Français surviraient à la destruction de la Nation et dans quelles conditions de vie ? Il n’est pas sûr qu’ils seraient à même de beaucoup profiter de la prime à laquelle ils auraient droit...
Dès lors que la dissuasion nucléaire est présentée comme indispensable à la protection des intérêts vitaux de la France, aucun Français ne saurait élever la moindre objection de conscience sans être aussitôt accusé d’être un mauvais citoyen traître à la Patrie. C’est ainsi que la pensée unique voudrait rendre impossible tout débat démocratique. De fait, aucun débat n’a lieu et le Président peut faire l’apologie de l’arme nucléaire dans l’indifférence générale de l’opinion publique. Mais, après tout, le Président ne saurait être tenu pour responsable de l’atonie intellectuelle des citoyen(enne)s. C’est chaque Française et chaque Français qui en porte la responsabilité.
La France poursuit la course aux armements
Nicolas Sarkozy croit pouvoir affirmer dans son discours de Cherbourg du 21 mars 2008 : « La France a aujourd’hui un bilan exemplaire, et unique au monde, en matière de désarmement nucléaire. La France, premier État, avec le Royaume-Uni, à avoir signé et ratifié le traité d’interdiction complète des essais nucléaires ; la France, premier État à avoir décidé la fermeture et le démantèlement de ses installations de production de matières fissiles à des fins explosives ; la France, seul État à avoir démantelé, de manière transparente, son site d’essais nucléaires dans le Pacifique ; la France, seul État à avoir démantelé ses missiles nucléaires sol-sol ; la France, seul État à avoir réduit volontairement d’un tiers le nombre de ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. » Le Président de la République précise alors qu’il a décidé une nouvelle « mesure de désarmement » : « pour la composante aéroportée, le nombre d’armes nucléaires, de missiles, et d’avions sera réduit d’un tiers ». Après cette réduction, « notre arsenal comprendra moins de 300 têtes nucléaires ».
Mais, contrairement à ce que prétend le chef de l’État français, toutes ces décisions ne constituent en rien un bilan en matière de désarmement nucléaire.
En réalité, la France ne cesse de poursuivre la course aux armements nucléaires. En 1996, le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (Tice) vise une interdiction universelle des essais nucléaires comme moyen d’arrêter la production d’armes nucléaires. Il est signé par la France en 1998. Or depuis 1995, la France poursuit la mise en œuvre du programme « Simulation » qui a pour but d’assurer la continuité, l’adaptation et la modernisation de la dissuasion nucléaire, ce qui implique le renouvellement des armes. En 1996, débute la construction du Laser Mégajoule sur la commune de Barp en Gironde et la mise en fonctionnement du Laser est prévue pour l’année 2011. Selon un document publié en janvier 2006 par le ministère de la défense « le Laser Mégajoule, indispensable pour simuler le fonctionnement nucléaire de l’arme, (...) permettra d’atteindre en laboratoire des conditions thermodynamiques (densité, pression, température) similaires à celles rencontrées lors d’un essai nucléaire ». On ne saurait être plus clair : le Laser Mégajoule est une alternative aux essais nucléaires et sa décision de le construire a donc été prise en violation de l’intention et de l’esprit du Traité d’interdiction complète des essais. Par ailleurs, à l’évidence, le programme Mégajoule viole l’article VI du Traité de non-prolifération car il s’inscrit en faux contre l’obligation des États dotés de l’arme nucléaire de s’engager de bonne foi dans un processus conduisant au désarmement nucléaire sous tous ses aspects. Bien sûr, ce programme coûtera quelques milliards d’euros aux contribuables que nous sommes. Je préfère ne pas donner de chiffre précis car il serait certainement bien inférieur au coût réel, tellement le surcoût financier des programmes militaires est impressionnant...
Le programme du missile M-51 illustre également parfaitement la volonté du gouvernement français de poursuivre la course aux armements nucléaires. Le missile balistique intercontinental M-51 est destiné à rempla- cer le missile M-45 afin de moderniser les systèmes d’armes de la force océanique stratégique (Fost). La France produira 60 de ces missiles qui équiperont les sous-marins de la seconde génération de la Fost à partir de 2010. Évidemment, le missile M-51 sera plus beau, plus moderne, plus performant que le missile M-45. Sa portée sera supérieure à 8 000 kilomètres, alors que celle du M-45 n’était que de 6 000. Notons que la mise en œuvre du nouveau missile balistique a rendu nécessaire le réaménagement de fond en comble de la base opéra- tionnelle de l’Île Longue. Ce chantier pharaonique a coûté plus de 5 milliards d’euros.
Le 27 janvier 2010 a eu lieu le premier tir du M-51 depuis un sous-marin. Hervé Morin, ministre de la défense, a exprimé sa « grande satisfaction » après le succès de ce tir. Un communiqué du ministère a précisé : « Cet essai marque une étape importante dans la modernisation et l’adaptation du dispositif de dissuasion de la France dans le strict respect de ses engagements internationaux. » Cette phrase suffit à montrer la parfaite mauvaise foi du gouvernement français qui avoue continuer à « moderniser » son armement nucléaire tout en prétendant respecter ses engagements internationaux, alors qu’à l’évidence le programme M-51 ne respecte ni l’esprit ni la lettre de l’article VI du TNP. Le même communiqué ajoute béatement : « Cette réussite démontre à nouveau l’excellence de la haute technologie que les industries françaises mettent en œuvre dans ce domaine. »
Précisons que le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) prévoit pour 2015 une version M-51.2 qui sera dotée d’une nouvelle tête nucléaire océanique (TNO) plus furtive et dotée de meilleures aides à la pénétration. Ce programme est une nouvelle illustration du fait que la course aux armements ne fait que suivre les progrès de la recherche scientifique et technologique.
De même, le missile ASMP-A (Air sol moyenne portée amélioré) a été déclaré opérationnel le 1er octobre 2009 lors d’une cérémonie sur la base aérienne d’Istres. Ce nouveau missile doit remplacer le missile ASMP. La DGA (Délégation générale de l’armement) a salué les per- formances de l’ASMP-A : « Portée et capacités de pénétration nettement améliorées par rapport à celles de l’ASMP. » Le 1er octobre 2009, le général Palomeros, chef d’état-major de l’armée de l’air, a déclaré : « L’ASMP-A est une arme redoutable qui ne connaît pas d’équivalent. Aujourd’hui peu de nations nous égalent, n’ayons pas peur des mots, soyons fiers. » Là encore, il s’agit d’une mesure de réarmement qui contredit l’article VI du TNP. Et toujours cette fierté adolescente et dérisoire...
Il convient de souligner que derrière toutes ces décisions se profile l’emprise des lobbies de l’industrie d’armement sur les décideurs politiques.
Enfin pour ce qui concerne l’arrêt de production de matières fissiles, il faut savoir que la France a en réserve 5 tonnes de plutonium et 30 tonnes d’uranium de qua- lité militaire. Ce stock permet à la France de fabriquer plusieurs milliers d’ogives nucléaires.
« La France, affirme Nicolas Sarkozy, applique un principe, celui de la stricte suffisance. » (Déclaration du 21 mars 2008) Mais il ne faut pas s’y tromper, ce principe n’est pas un facteur de désarmement, mais un facteur de réarmement. Est suffisant, nous dit le Dictionnaire historique de la langue française, « ce qui est de nature à combler (c’est moi qui souligne) le besoin ». Rechercher la suffisance, c’est vouloir satisfaire tous les besoins jugés nécessaires. Certes les besoins quantitatifs sont limités, mais les besoins qualitatifs sont illimités. Le développement des armes est régenté par les avancées technologiques qui sont sans limites. Il est donc toujours possible de « moderniser », d’améliorer les armes. C’est ainsi que le missile M-45 a été remplacé par le missile M-51, que le missile ASMP a été remplacé par l’ASMP-amélioré, que le SNLE a été remplacé par le SNLE-nouvelle génération. Ainsi, en évoquant le principe de suffisance, on prétend se limiter à ce qui est nécessaire, mais ce qui est néces- saire est sans limites.
Malgré cela, le Président de la République française croit pouvoir affirmer que « la France respecte ses engagements internationaux et notamment le Traité de non-prolifération nucléaire » (discours du 21 mars 2008). Une telle contre-vérité est véritablement confondante.
Dans son intervention au Conseil de sécurité du 24 septembre 2009, le Président français a évoqué le « rêve » formulé par le Président américain d’un monde où il n’y aurait plus d’armes nucléaires en affirmant : « Nous avons raison de parler de l’avenir, mais avant l’avenir, il y a le présent, et le présent, c’est deux crises nucléaires majeures. (...) Nous vivons dans un monde réel, pas dans un monde virtuel. » En termes clairs, cela signifie que Nicolas Sarkozy ne prend surtout pas au sérieux les rêveries du Président américain qu’il suspecte de vivre dans un monde virtuel. Selon lui, les États dotés d’armes nucléaires désarmeront peut-être demain — il n’y croit évidemment pas —, mais c’est aujourd’hui que les États qui n’en sont pas dotés doivent renoncer à en acquérir. Mais quelle peut être la crédibilité de ceux qui demandent aux autres de respecter un Traité qu’eux-mêmes ne respectent pas ?
Le 27 août 2007, devant les ambassadeurs de France, Nicolas Sarkozy affirme que la crise iranienne « est sans doute la plus grave qui pèse aujourd’hui sur l’ordre international ». Il précise : « Un Iran doté de l’arme nucléaire est pour moi inacceptable (c’est moi qui souligne). » Il insiste alors sur « l’entière détermination de la France dans la démarche actuelle alliant sanctions croissantes, mais aussi ouverture si l’Iran fait le choix de respecter ses obligations. Cette démarche est la seule qui puisse nous permettre d’échapper à une alternative catastrophique : la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran ». Ainsi, le Président a déjà tranché. Dans son esprit, si les dirigeants de l’Iran n’obtempèrent pas aux injonctions qui leur sont adressées, la seule solution pour résoudre la crise sera la guerre. Mais « le bombardement de l’Iran » est-il plus moralement acceptable que l’autre terme de « l’alternative catastrophique », « la bombe iranienne » ?
Il est remarquable que dans l’analyse de la crise iranienne les dirigeants politiques occidentaux ne parlent jamais de l’arme nucléaire israélienne. Alors que l’existence de cet armement est l’un des paramètres importants de l’équation de cette crise. L’arme nucléaire israélienne est-elle conforme au droit international ? Serait-ce par le fait que l’État d’Israël n’a pas signé le TNP qu’il ne viole pas les règles du droit international en possédant l’arme nucléaire ? Le fait est qu’aucun dirigeant occidental n’a jamais contesté à Israël le droit de posséder l’arme nucléaire.
4 - Le vœu pieu d’un désarmement universel
Il est remarquable que tous les responsables politiques, s’il leur arrive d’évoquer le désarmement nucléaire, écartent d’emblée l’idée même d’un désarmement nucléaire unilatéral comme étant parfaitement déraisonnable, extravagante, insensée, en quelque sorte farfelue, saugrenue, ridicule. Et tous plaident alors avec beaucoup de sérieux pour un désarmement mondial, multilatéral, général, universel, simultané et contrôlé. Michel Rocard est certainement l’un des hommes politiques français les plus convaincus de la nécessité de parvenir à un désarmement nucléaire. Alors que nous échangions sur ce sujet, je me suis permis d’évoquer la possibilité d’une décision unilatérale de la France, il m’a répondu très gentiment : « Ça, je te le laisse... » Je l’ai donc gardé pour moi... Et je lui ai laissé le désarmement mondial... À vrai dire, je crois qu’il se trompait sur le sens de mes propos. Il pensait que j’avais l’illusion de pouvoir convaincre les dirigeants français de décider le désarme- ment unilatéral de la France 10. Alors que mon idée était de convaincre les citoyens afin qu’ils obligent les dirigeants... Nuance !
Le 15 octobre 2009, Alain Juppé et Michel Rocard, anciens Premiers ministres, le général Bernard Norlain, et Alain Richard, ancien ministre de la défense, signent une tribune dans Le Monde intitulée « Pour un désarmement nucléaire mondial, seule réponse à la prolifération anarchique ». « La réussite de la non-prolifération, écrivent-ils, est une nécessité première pour la paix ; et elle repose sur des initiatives urgentes et beaucoup plus radicales des cinq puissances nucléaires reconnues par le traité de 1968. Elles doivent engager un processus conduisant de manière planifiée au désarme- ment complet, y associer pleinement les trois puissances de fait, écarter tout projet de développement d’arme nouvelle. » J’avoue rester fort sceptique quant au caractère réaliste de telles propositions.
Dans un article du Monde du 4 mai 2010, Michel Rocard signe avec Georges le Guelte un texte dans lequel il affirme à nouveau que, face au « risque d’un suicide collectif » que l’arme nucléaire fait courir à la planète, « il n’y a pas d’autre solution que d’éliminer totalement les arsenaux nucléaires ». Et il plaide pour que la France « rejoigne ses partenaires européens et tous les autres pays qui réclament un désarmement nucléaire total ». Il conclut en dénonçant le positionnement présent de la France : « La politique actuelle est celle d’un refus obstiné du désarmement nucléaire, justifié par un discours faussement rassurant et qui fournit des arguments à tous les proliférateurs. Elle donne l’impression que son objectif essentiel est de conserver à n’importe quel prix un moyen de destruction obsolète, inutile et dangereux (c’est moi qui souligne), pour des raisons n’ayant aucun rapport avec la sécurité du pays et de sa population. » Soit. Mais alors, si l’arme nucléaire de la France est « un moyen de destruction obsolète, inutile et dangereux » qui n’assure en rien la sécurité du pays et de sa population, si cela est vraiment vrai, il n’existe aucune bonne raison pour qu’elle le conserve. Ne serait-ce pas au contraire faire preuve de sagesse et de réalisme d’y renoncer sans qu’il soit nécessaire d’attendre que les autres fassent de même ?
Dans un article du Monde du 21 mai 2010, Jean- Pierre Chevènement répliquera vertement à Rocard et à Le Guelte dans un article intitulé : « Il est illusoire et dangereux de croire que l’on peut mettre un terme à la prolifération nucléaire en supprimant les arsenaux existants », laissant entendre clairement qu’il est réaliste de mettre un terme à celle-ci en modernisant ceux-là... Chevènement conclut son article en affirmant que le choix de faire disparaître les arsenaux serait pour la France « le choix de l’inexistence stratégique, et par conséquent politique ». Décidément l’ancien ministre aurait mieux fait de « fermer sa gueule » selon une formule qui l’a rendu célèbre...
Certes, dans l’absolu, le désarmement mondial qui résulterait de l’abolition des armes nucléaires est parfaitement souhaitable. Qui pourrait ne pas le souhaiter ? À l’évidence, la prolifération des armes nucléaires multiplie les risques de leur emploi comme ceux de leur lancement par accident ou erreur de jugement. Face à ces dangers de la prolifération, l’élimination totale des armes nucléaires apparaît comme la meilleure solution. Mais sous son apparence réaliste, un tel projet n’est-il pas hors de portée ? N’est-il pas un vœu pieu ? Quelles sont les probabilités que tous les États se mettent d’accord pour renoncer dans un même mouvement à l’arme nucléaire ? Quelles sont les chances pour que les états-majors militaires, les establishments diplomatiques et les autorités politiques du monde entier consentent à ce renoncement ? Elles apparaissent très faibles, pour ne pas dire inexistantes.
Je ne partage pas l’analyse globale de Dominique David sur le dossier des armes nucléaires, mais je reconnais la pertinence des arguments qu’il met en avant pour souligner la faiblesse du discours « éradicateur ». Tout particulièrement lorsqu’il évoque la possibilité du « joueur en trop » : « Dénucléariser radicalement, affirme- t-il, c’est dénucléariser le dernier joueur, c’est garantir qu’aucun État ne campera sur sa possession d’armes nucléaires pour des raisons de sécurité, comme c’est le cas d’Israël, par exemple, ou qu’aucun État ne gardera la possibilité de rebondir comme puissance nucléaire 11. » La probabilité est d’ailleurs très forte qu’il y ait plusieurs « joueurs en trop »...
En réalité les propositions d’un désarmement universel supposent résolus de nombreux problèmes de tous ordres auxquels, par elles-mêmes, elles n’apportent pas de solution. En définitive, le désarmement universel n’est-il pas une utopie bien plus grande que le désarmement nucléaire unilatéral de la France ? Cette utopie risque fort d’être du même ordre que celle de la paix perpétuelle. On imagine une situation idéale, tellement idéale qu’elle est irréelle.
Une convention pour l’élimination des armes nucléaires ?
Cependant, une rhétorique sur « l’élimination des armes nucléaires » prévaut désormais dans les plus hautes instances internationales. À la conférence d’examen du Traité de non-prolifération des armes nucléaires qui s’est tenue en mai 2000, le document final affirme que la conférence s’engage à poursuivre des efforts systématiques et progressifs pour appliquer l’article VI du traité. À cette fin, la conférence se met d’accord sur treize mesures concrètes. Plus précisément, elle demande « un engagement sans équivoque des États dotés de l’arme nucléaire pour réaliser l’élimination totale de leurs arsenaux nucléaires afin de parvenir au désarmement nucléaire ». Il est encore réaffirmé que « l’objectif ultime des efforts des États dans le processus de désarmement est un désarmement général et complet sous un contrôle international effectif ». On ne saurait mieux écrire. La rhétorique est parfaite, mais force est de constater que les États nucléaires n’ont jamais consenti à ces efforts et que l’accord de mai 2000 est très rapidement tombé en désuétude. Les États non nucléaires esti- ment à bon droit avoir été floués.
Lors de la 62ème session de l’Assemblée générale des Nations unies qui s’est tenue en novembre 2007, 121 pays ont voté en faveur d’une résolution qui rappelle l’engagement pris en 2000 et qui demande à tous les États d’engager des « négociations multilatérales afin de parvenir prochainement à conclure une convention sur les armes nucléaires interdisant la production, le déploiement, la menace ou l’emploi des armes nucléaires et assurant leur élimination totale ». Mais 25 pays ont voté contre cette résolution (29 s’étant abstenus) dont la France, les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne et Israël. Autrement dit une résolution pour rien.
Cependant, le 17 décembre 2007, les représentants du Costa Rica et de la Malaisie ont adressé au Secrétariat général des Nations unies un modèle de « Convention sur l’élimination des armes nucléaires ». Une campagne internationale de soutien à cette convention a été organisée (Ican : International Campaign for Abolition of Nuclear Weapons). Elle est portée en France par un collectif de 57 organisations non gouvernementales, dont le Mouvement pour une alternative non-violente. Je soutiens donc cette initiative et j’ai signé la cyber- lettre-pétition au Président de la République et un email lui a été envoyé de ma part dans lequel il est écrit : « Nous vous demandons, au nom de la France, de soutenir à l’Onu le projet de Convention d’élimination des armes nucléaires et de faire des propositions en vue de la conférence de révision du TNP en 2010 pour que soit décidé un calendrier d’élimination visant leur abolition complète en 2020, avec les étapes successives et les mesures de vérification appropriées. » Sans aucun doute, il est éminemment souhaitable qu’un tel calendrier puisse être établi et mis en œuvre. J’ai été informé que mon nom figurait en 5001ème position sur la liste des signataires de la pétition. Je partage avec ces 5000 personnes qui m’ont précédé — ce qui au demeurant fait très peu de monde... — la conviction que l’abolition des armes nucléaires serait une contribution décisive au maintien de la paix dans le monde. Mais pouvons-nous vraiment penser que nous sommes en mesure de convaincre le Président de la République ? Malgré sa dénomination I can (je peux), je m’interroge sur les probabilités de faire aboutir cette campagne. À mon sens, elles sont infimes. Pour ne pas dire inexistantes. Mais surtout, quand bien même pourrions-nous convaincre Nicolas Sarkozy, lui-même serait-il pour autant en mesure de faire adopter un tel calendrier par tous les chefs d’État concernés ? Probablement non.
Paradoxalement, défendre le projet d’un désar- mement universel arrange bien les affaires du Président de la République française. Car, dans la réalisation de ce projet, sa responsabilité personnelle se trouve diluée dans un processus multilatéral dans lequel chacun peut prétexter l’armement des autres pour justifier son propre armement. Dès lors que ce n’est pas demain la veille que l’unanimité des dirigeants politiques du monde décidera l’éradication totale des armes nucléaires, chacun pourra continuer tout à loisir à prétendre qu’il est de son droit et de son devoir d’assurer la sécurité de son peuple en maintenant et en modernisant ses propres armes.
Pour l’heure la position de la France est claire : « Il est exclu, écrit Jean-Pierre Chevènement, au stade actuel du processus de désarmement nucléaire, que notre dissuasion puisse être prise en compte dans une négociation multilatérale. (...) Les Français font volontiers leur l’adage : “Quand l’arme nucléaire sera hors la loi, seuls les hors la loi auront l’arme nucléaire” 12. » Au demeurant, cet adage ne manque pas de pertinence. Cela est vrai de toutes les interdictions établies par la loi : quand la loi interdit le vol des pommes, seuls les hors la loi volent des pommes... Et cependant une société civilisée ne peut pas ne pas interdire le vol de pommes. Que se passerait-il si le vol de pommes était légal ? Mais la pire injustice ne serait-elle pas de légaliser le vol de pommes pour une certaine catégorie de citoyens et de l’interdire pour tous les autres ? Or, aujourd’hui, les États détenteurs de l’arme nucléaire prétendent qu’ils respectent la loi et, dans le même temps, ils accusent les États qui veulent posséder l’arme nucléaire d’être hors la loi... Il y a là un véritable déni de justice. Et cette injustice est redoublée par le fait que la poursuite de la course quali- tative aux armements à laquelle se livrent les États nucléaires est illégale au regard de l’article VI du TNP.
L’Europe et la dissuasion nucléaire
Le 24 avril 2009, le Parlement européen adopte une recommandation à l’intention du Conseil de l’Europe au sujet de la non-prolifération des armes nucléaires et de l’avenir du TNP. Le Parlement commence par faire l’état des lieux. Il se dit « profondément inquiet de l’ab- sence de progrès dans la réalisation d’objectifs concrets dans la poursuite des objectifs du TNP ». Il note « la réticence des États déjà dotés d’un armement nucléaire et signataires du TNP à réduire ou démanteler leur arsenal nucléaire ou à se détacher d’une doctrine militaire fondée sur la dissuasion nucléaire ». Certes, c’est dit en langage diplomatique, mais c’est dit. Ce qui est dit c’est que les États nucléaires n’appliquent pas le TNP. Celui-ci, nous le savons, exige de chacune des parties au Traité de s’engager à poursuivre « de bonne foi » des négociations sur un traité dé désarmement général et complet. Or, la « réticence » dont parle le Parlement européen s’apparente directement à de la « mauvaise foi ». Autant dire que le TNP est en déshérence. En définitive le Parlement demande au Conseil de « s’engager en vue de parvenir au désarmement nucléaire total ». Mais il s’agit encore d’une formule convenue qui s’apparente à un vœu pieu. Et la recommandation multiplie les formules rhétoriques qui ne prêtent à aucune conséquence comme celle-ci : « Intensifier les efforts visant à garantir l’universalisation et la mise en œuvre effective des règles et des instruments de non-prolifération en particulier par l’amélioration des moyens de vérification. ». À vrai dire, l’Europe n’a guère de prise sur la réalité du dossier du désarmement nucléaire mondial, sinon sur la présence d’armes nucléaires américaines sur son territoire.
Quelque 400 armes nucléaires américaines aéroportées sont stationnées sur le territoire de cinq pays européens : Belgique, Pays-bas, Allemagne, Italie, Turquie. La présence de ces armes est justifiée par la « dissuasion nucléaire élargie » dont les États-Unis prétendent faire bénéficier leurs alliés européens. Ce stationnement est contraire à l’article I du TNP qui stipule que « tout État doté d’armes nucléaires qui est partie au Traité s’engage à ne transférer à qui que ce soit, ni directement, ni indirectement, des armes nucléaires ».
La France semble parfaitement s’accommoder de cette situation. Ainsi Jean-Pierre Chevènement écrit : « La France doit sensibiliser ses alliés à l’intérêt de maintenir un principe de dissuasion nucléaire en Europe tant que ses voisins n’ont pas renoncé à leurs armements nucléaires. Une “Europe sans armes nucléaires” créerait un vide stratégique étant donné que la Russie, puissance eurasiatique, conserve un arsenal très important, tout comme les États-Unis et que le Moyen-Orient n’est pas une zone dénucléarisée 13. » Mettre en avant l’idée d’un « vide stratégique » face à l’armement nucléaire de la Russie relève d’une vision de l’Europe totalement surannée. Au demeurant, il semble que les pays directement concernés, à commencer par l’Allemagne, souhaitent le retrait de ces armes nucléaires tactiques. Dans chacun de ces pays, des associations demandent, sans attendre un désarmement mondial, le retrait des armes nucléaires américaines. Ce retrait s’apparenterait directement à un désarmement unilatéral.
D’aucuns agitent de temps à autre l’idée d’une force de frappe européenne franco-britannique. Mais cette idée est contraire au principe même de la dissuasion nucléaire selon lequel le pouvoir de décision ne se partage pas.
We Must Disarm !
Le 13 juin 2009, à 100 jours de la Journée internationale de la paix du 21 septembre 2009, le Secrétaire général des Nations unies lance une campagne sous le slogan « WMD — We Must Disarm ! Nous devons désarmer ! ». WMD comme « Weapons of Mass Destruction ». Il souhaite que cette journée de la paix soit « consacrée à une mobilisation mondiale en faveur d’un cessez-le-feu et de la non-violence 14 ». « Cette année, précise-t-il, je saisirai cette importante occasion pour demander aux gouvernements et aux citoyens du monde de concentrer leur atten- tion sur les questions essentielles touchant le désarmement et la non-prolifération nucléaires. » À l’occasion du 21 septembre, il renouvellera son appel à désarmer : « La Journée internationale de la paix est l’occasion de réfléchir à l’horreur et au coût de la guerre, et à notre devoir de régler les différends par des voies pacifiques. (...) Nous devons désarmer ! » Certes, la formule est excellente, l’intention également, mais ne s’agit-il pas que d’une incantation qui risque fort de n’avoir pas prise sur l’histoire ?
Le Sommet de Washington sur la sécurité nucléaire d’avril 2010
Àl’initiative de Barack Obama, s’est tenu à Washington les 12 et 13 avril 2010 un Sommet sur la sécurité nucléaire rassemblant les dirigeants — pour la plupart des chefs d’État — de 47 pays. L’ordre du jour proposé par le Président américain était de conjurer la menace du « terrorisme nucléaire ». Il s’agissait, par un effort concerté des États, d’examiner les mesures qu’il convient de prendre pour sécuriser les matières nucléaires vulné- rables afin d’éviter que l’arme nucléaire ne se retrouve illicitement entre les mains d’États « voyous », d’organisations terroristes ou d’autres entités criminelles. La réalité de la menace de ce terrorisme nucléaire n’est pas appréciée de la même manière par tous les experts. Certains soulignent que la fabrication d’une bombe nucléaire requiert un tel niveau de maîtrise technologique qu’il n’est pas certain qu’elle soit à la portée de groupes terroristes. Certains parlent d’une « menace à faible probabilité mais hautes conséquences ». En revanche le risque de la menace de « bombes sales » utilisant des explosifs conventionnels pour disperser des substances radioactives est jugé plus probable.
Le communiqué final de ce Sommet comporte 12 points. De la lecture attentive de ce texte, il ressort qu’il s’agit essentiellement de considérations et de recommandations générales qui, pour l’heure, n’impliquent aucune action bien définie ni aucune mesure concrète. Qu’on en juge : « Nous invitons les États à œuvrer de concert, en tant que communauté internationale, à promouvoir la sécurité nucléaire, en sollicitant et en se prêtant assistance en tant que besoin » ; « Nous reconnaissons la nécessité de renforcer la capacité de sécurité et de coopération nucléaires aux échelles bilatérale, régionale et multilatérale pour la promotion d’une culture de la sécurité nucléaire » ; « Nous reconnaissons la nécessité d’une coopération entre États en matière de prévention et de répression efficaces des incidents de tra- fic nucléaire illicite » ; « Nous favoriserons le renforcement de la sécurité nucléaire dans le monde par le dialogue et par la coopération avec tous les États. » Décidément, à lire ces phrases, on éprouve quelque difficulté à se défaire de l’idée que l’enfer nucléaire est pavé de bonnes intentions...
5 - « La foi nucléaire »
J’en arrive à la conviction que ce qui retient la majorité des citoyen(ne)s de reconnaître l’imposture de l’arme nucléaire, c’est l’énormité du volume qu’elle occupe dans notre espace social. Il arrive un moment où certains faits accomplis prennent de telles proportions qu’il y a une réelle difficulté à remettre en cause leur légitimité. L’argument du fait accompli semble se suffire à lui-même et paralyse l’intelligence. Nous devrions cependant nous rendre à l’évidence : toute la phraséologie qui tente de réconcilier l’arme nucléaire avec les exigences de la raison est elle-même totalement déraisonnable.
Le 8 août 1945, deux jours après l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima et un jour avant qu’une seconde bombe soit lancée sur Nagasaki, Albert Camus publie dans Combat un article dans lequel il s’indigne devant « les commentaires enthousiastes » qui saluent cette performance technologique. Une telle célébration lui paraît indécente. Il résume son propre commentaire en une phrase : « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie 15. » Certes, dans un monde livré à la violence, nul ne saurait s’étonner que « la science se consacre au meurtre organisé ». Mais il n’est pas supportable que les hommes s’enorgueillissent de s’être dotés d’une telle puissance de destruction. « Déjà, écrit-il, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive 16. » Il conclut : « Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous percevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitive- ment entre l’enfer et la raison 17. » Malheureusement, plus de soixante ans après la tragédie d’Hiroshima, force est de reconnaître que cet ordre n’est pas venu et que la prolifération de l’arme nucléaire constitue l’une des plus graves menaces sur la paix du monde.
Dans les dernières années de sa vie, Georges Bernanos n’a cessé de protester contre la bombe atomique avec toute la vigueur dont il savait être capable. Intolérant, Bernanos ? Oui, en ce sens qu’il a la conviction que ce qu’il appelle « la civilisation de la bombe atomique » est intolérable et que, face à elle, l’homme raisonnable ne peut qu’opposer l’objection de sa conscience : « À un monde de violence et d’injustice, au monde de la bombe atomique, on ne saurait déjà plus rien opposer que la révolte des consciences, du plus grand nombre de consciences possible 18. » En octobre 1946, il écrivait encore : « La barbarie polytechnique menaçante n’a plus devant elle que des consciences 19. » Mais, pas plus que celui de Camus, l’appel de Bernanos à la révolte des consciences n’a été entendu. Les hommes ne se sont pas révoltés, ils se sont habitués. Ils se sont résignés.
« La stupeur, écrira en 1982 le philosophe allemand Günther Anders, dans laquelle m’avait plongé la fameuse nouvelle radiodiffusée du 6 août 1945, je n’ai pas pu, durant de nombreuses années, la surmonter ou m’en défaire par la parole 20. » Ce n’est qu’au début des années 1950 qu’il réussit à coucher sur le papier quelques phrases. « Mais, précise-t-il, ce que j’ai pu alors rassembler (...) était à peine plus que la confession de mon incapacité, non : de notre incapacité à seulement nous représenter ce que « nous » avions là mis en place ou produit 21 ». C’est seulement des jours plus tard qu’il comprend que « la possibilité d’un recommencement d’Hiroshima et Nagasaki, reposait justement sur ce décalage entre notre capacité de représenter et notre capacité de produire 22 ».
Ainsi, les hommes sont incapables de se représenter que les armes nucléaires qu’ils ont produites ont introduit dans l’histoire non seulement la possibilité mais la probabilité de la destruction technologique de l’humanité. Anders crée alors l’expression d’« aveuglement à l’apocalypse 23 ». Ce que le philosophe allemand a compris, note Jean-Pierre Dupuy, c’est que « passés certains seuils, le mal moral devient trop grand pour les hommes, qui pourtant en sont responsables, et qu’aucune éthique, aucune rationalité, aucune norme que les hommes puissent se donner n’a la moindre pertinence pour évaluer ce qui s’est passé 24. » Ainsi la capacité des hommes de faire et de détruire excède infiniment leur capacité de représentation. Anders écrit : « Il n’existe pas d’être humain capable de se représenter une chose d’une si effroyable grandeur : l’élimination de millions de personnes 25. »
Et pourtant l’impératif moral demeure pour les hommes lucides : « Il me semble, écrit Anders, que notre époque n’est pas moins que toute autre tenue de mettre sur le tapis les critères de l’exigible moralement, de ce qu’en elle on devrait en réalité faire ou s’abstenir de faire, si faible que soit la probabilité que ces commandements ou ces interdictions soient respectés immédiatement, soient respectés un jour 26. »
Si l’homme avait été sage, il n’aurait jamais inventé l’arme nucléaire. « J’affirme, disait Gandhi, que celui qui a inventé la bombe atomique a commis la plus grande faute dans le domaine de la science 27. » Ayant eu la folie de l’inventer, il n’a pas été capable jusqu’ici de trouver la sagesse qui lui permettrait d’y renoncer. Comme si la transgression commise par l’invention de l’arme nucléaire avait créé l’irréparable. D’aucuns font remarquer qu’il est impossible de « désinventer » l’arme nucléaire. C’est vrai d’un point de vue scientifique et technologique, mais certainement pas du point de vue politique. « Désinventer » l’arme nucléaire, c’est oser l’acte de la pensée par lequel l’homme peut renoncer à posséder l’arme nucléaire et effacer ainsi l’acte de la pensée par lequel il a voulu la posséder. Effacer l’acte de la pensée qui a nier l’exigence morale par un acte de la pen- sée qui restitue à l’homme son humanité.
La mentalité nucléaire
Ce qui, en définitive, m’apparaît le plus grave, et donc le plus inquiétant, c’est le triomphe de ce que j’appellerai la « mentalité nucléaire » qui inhibe la conscience des citoyens. Ceux-ci ont perdu toute faculté d’indignation devant le fait que l’ingéniosité de l’homme se per- vertit dans la fabrication d’armes de destruction massive. Selon Paul Virilio, il s’agit « de réfuter la prétendue logique nucléaire et de la montrer pour ce qu’elle est, une croyance irrationnelle ». Il ajoute : « Le danger, affirme-t- il, ce n’est pas que demain la bombe explose, c’est qu’elle existe déjà. Le danger, ce n’est pas le feu nucléaire, mais l’autodafé, la foi nucléaire 28. » L’existence même de l’arme nucléaire consacre l’échec de toutes les morales, de toutes les philosophies, de toutes les spiritualités, de toutes les sagesses, de toutes les religions. La dissuasion nucléaire est la défaite de la raison, la défaite de la pensée, la défaite de l’intelligence. Ma conviction profonde est que le choix que chacun doit faire face à la dissua- sion nucléaire n’est pas un choix stratégique, mais un choix spirituel.
En réalité, cette croyance dans l’arme nucléaire se fonde irrationnellement dans la confiance qui nous a été inculquée par la civilisation moderne dans la Technique et dans l’État. La bombe est l’enfant naturel des amours incestueuses de ces deux divinités païennes auxquelles l’homme moderne se trouve soumis par une véritable aliénation religieuse. Pour renoncer à la bombe, il faudrait qu’il ait le courage d’oser se libérer de cette emprise qui le rend inconscient et irresponsable.
En consentant que l’État se dote de l’arme absolue, les citoyen(ne)s ont démissionné de toute responsabilité personnelle en se laissant aliéner par l’illusion qu’il assurait leur propre sécurité face à l’ennemi qui veut leur mort. « Avec l’ère atomique, écrit Franco Fornari, dans son remarquable essai Psychanalyse de l’ère atomique, le caractère purement criminel des prérogatives de l’État souverain s’est démasqué une fois pour toutes, en révélant en même temps notre propre responsabilité en tant que sujets ayant aliéné dans l’État leur exigence personnelle de violence. (...) Mais aujourd’hui, même si nous essayons de le nier, nous commençons tous à être convaincus que l’existence de l’État souverain, capitalisateur et monopolisateur de la violence, est un attentat définitif contre l’existence et l’intégrité de l’espèce 29. »
Que l’État souverain possède l’arme nucléaire et prétende y recourir sans que nous ayons à aucun moment un quelconque droit de parole, cela signifie que l’État nous a ravi notre propre destin — plus exactement que nous nous sommes laissé ravir notre propre destin par l’État en lui reconnaissant le droit de vie et de mort sur nous-mêmes. Et l’État n’est nullement prêt à nous restituer ce droit qu’il a usurpé et que, par paresse et par lâcheté, nous lui avons reconnu. « Il est certain, écrit Fornari, que lorsque l’État se rendra compte que nous réclamons pour de bon ce que nous lui avons donné, lorsqu’il s’apercevra que nous voulons posséder notre vie personnelle, (...) l’État-père refusera de nous le restituer. (...) Il refusera de nous croire parce qu’en vertu du long exercice de ses fonctions souveraines, il persistera à estimer que, sans sa souveraineté liée au besoin de violence, nous ne serions que du bétail dispersé sans berger, un troupeau sans chef. Il essaiera ainsi d’exploiter nos angoisses d’enfants sans défense, privés de mère et abandonnés devant le loup. (...) Et nous-mêmes devrons lutter contre la vague sensation intérieure de commettre un sacrilège en lui déniant la divinité que nous lui avions offerte 30. »
La France peut-elle renoncer à l’arme nucléaire ?
Je voudrais poser le plus simplement possible une question simple : toutes celles et tous ceux qui parmi les Français se sont opposés et s’opposent à la détention par la France de l’arme nucléaire et qui pensent qu’elle doit y renoncer tiennent-ils une position intenable au regard du réalisme politique ? Ont-ils la moindre chance de voir leur demande se réaliser ? Leur souhait n’est-il pas qu’un vœu pieu ? Leurs convictions ne relèvent-elles pas des exigences d’une « morale de conviction » qu’il n’est pas possible de concilier avec les contraintes d’une « morale de responsabilité », pour reprendre la distinction établie par Max Weber ? Auraient-ils raison dans l’absolu de la morale pure, mais auraient-ils tort dans la réalité de l’histoire concrète ? La France peut-elle renoncer unilatéralement à la détention de l’arme nucléaire, ou ne le peut-elle pas ? S’ils ont raison de penser, d’une part, que la détention de l’arme nucléaire implique le reniement des valeurs de la civilisation qui confèrent à la vie humaine un caractère sacré et, d’autre part, qu’elle ne contribue en rien à la sécurité de la France mais qu’elle encourage la prolifération, n’est-ce point un impératif catégorique que les Français y renoncent ?
En réalité, l’opposition faite par Max Weber se dissout dans le fait que la dissuasion est à la fois contraire à l’éthique de conviction et à la morale de responsabilité : la morale et le réalisme se rejoignent et s’accordent pour récuser la dissuasion nucléaire.
En menant ces réflexions, je prends conscience que tout au long de mes années de militance, j’ai contesté l’armement nucléaire de la France et protesté contre lui en souhaitant certes que la France y renonce, en évoquant même cette éventualité comme on forme un vœu, mais sans jamais visualiser pratiquement ce que pourrait être le désarmement nucléaire unilatéral de la France. J’ai milité contre l’armement nucléaire de la France, je n’ai pas milité pour le désarmement nucléaire de la France. Aujourd’hui, je m’en étonne et je m’interroge. Si je jugeais la dissuasion française immorale, infaisable, irresponsable et donc irréaliste, pourquoi n’ai-je point demandé avec insistance que la France y renonce unilatéralement ? En fait, pendant tout le temps de la guerre froide, au sein même de la société civile il n’existait aucun espace pour plaider ouvertement en faveur de ce renoncement. Dans le contexte géopolitique de l’époque, il était impensable. Je le jugeais donc irréaliste et irréalisable. Aujourd’hui, dans le nouveau paysage stratégique européen et mondial, ma réflexion me conduit à penser que ce renoncement est réaliste et donc réalisable, même s’il sera très difficile à réaliser, même si, peut-être, il ne sera pas réalisé. Qu’un projet ne se réalise pas ne prouve en aucun cas qu’il soit irréaliste ou irréalisable. Surtout, et c’est cela qui est décisif, que ce projet ne soit jamais réalisé n’est aucunement une raison suffisante pour mettre en doute sa pertinence et l’obligation morale de vouloir le réaliser. Ma conviction aujourd’hui, c’est que le désarmement nucléaire unilatéral de la France relève de l’impératif moral le plus catégorique.
J’en viens à penser que l’attitude du citoyen face à l’arme nucléaire engage entièrement sa responsabilité éthique vis-à-vis de l’autre homme. En consentant à la dissuasion nucléaire, je suis responsable des menaces qu’el- le implique pour toute l’humanité aujourd’hui et demain. Je suis personnellement et collectivement responsable. Par conséquent, je me propose, et je propose à mes amis anti-nucléaires, de ne plus être prisonnier de la contestation mais d’oser faire la proposition du désarmement nucléaire unilatéral de la France. Pour vouloir désarmer, je ne peux certainement pas attendre que l’autre veuille également désarmer, que tous les autres veuillent désarmer afin que nous puissions désarmer ensemble. J’ai l’obligation morale impérative de vouloir désarmer sans attendre la réciproque. La réciproque, ce n’est pas mon affaire. La réciproque, c’est l’affaire des autres. Mon affaire, c’est de désarmer hic et nunc. C’est également l’affaire de tous ceux qui sont convaincus que la dissuasion nucléaire est intrinsèquement immorale et déraisonnable.
Tout le monde est responsable du désarmement mondial et, quand tout le monde est responsable, personne ne se sent responsable. En tant que citoyen français, je suis directement responsable du désarmement français. Au demeurant, celles et ceux qui militent à tra- vers le monde pour une terre libérée des armes nucléaires ne peuvent rien attendre de mieux des Français qu’ils militent pour une France libérée de ces armes.
Quand tout est dit, il semblerait donc raisonnable de penser que la décision par la France de renoncer unilatéralement à la détention de l’arme nucléaire est un choix possible qui serait cohérent à la fois avec les exigences de la philosophie morale et avec les contraintes du réalisme politique. Et pourtant, force est de reconnaître que si ce choix devrait être possible, il n’est, à court et à moyen terme, aucunement probable. Il n’est pas probable parce que tout laisse penser que les forces d’inerties sociales, les pesanteurs sociologiques, les blocages psychologiques, les préjugés idéologiques qu’il faudrait — qu’il faudra — surmonter pour l’inscrire dans la réalité sont présentement trop puissants pour que les dirigeants politiques qui ont la responsabilité de prendre cette décision osent la prendre actuellement. Un diri- geant politique, qu’il soit dans la majorité ou dans l’op- position, est un homme d’État. Il désire de toutes ses forces que son parti garde ou conquière le pouvoir d’État. Et dans la mesure où l’arme nucléaire symbolise la puissance de l’État, y renoncer apparaîtrait comme consentir à rendre l’État impuissant. Cette perspective est donc impensable. Un tel renoncement apparaîtrait comme une régression. Un retour en arrière. Un reculement.
6 - Le désarmement nucléaire unilatéral de la France
Le 12 avril 2010, dans un entretien à la chaîne de télé- vision américaine CBS, Nicolas Sarkozy a redit qu’il ne croyait pas à l’éradication totale de l’arme nucléaire : « Le président Obama, il y a un an, a dit qu’il rêvait d’un monde sans arme nucléaire. Dans un monde virtuel, tout le monde serait ravi. » Le paradoxe, et je l’assume pleinement, c’est que je me retrouve d’accord avec le président français pour dire que l’idée d’un « monde sans armes nucléaires » énoncée par Barack Obama n’est pas réaliste. Mais il ne faut pas s’y tromper : nos raisons et nos conclusions sont diamétralement opposées. Si Nicolas Sarkozy récuse l’idée d’un désarmement nucléaire universel, c’est pour mieux justifier l’armement nucléaire français. Alors que dans la problématique qui est la mienne, il s’agit au contraire de prendre acte de l’illusion d’un désarmement mondial pour décider de renoncer unilatéralement à l’armement français.
Dans le même entretien à CBS, Nicolas Sarkozy a écarté tout désarmement nucléaire unilatéral de la France : « J’ai hérité de l’effort de mes prédécesseurs pour faire de la France une puissance nucléaire. Je ne pourrai renoncer à cette arme que dans la mesure où je serai certain que le monde est stabilisé et en sécurité. Je n’abandonnerai pas cette arme nucléaire, garante de la sécurité de mon pays, de façon unilatérale, dans un monde aussi dangereux qu’il l’est aujourd’hui. » Certes, le monde est dangereux, mais la question est de savoir si, par son existence même, l’arme nucléaire française rend le monde moins dangereux ou si, au contraire, elle le rend plus dangereux. Comment ne pas reconnaître que le discours idéologique du chef d’État français justifie que d’autres chef d’État estiment qu’il est de leur droit et de leur devoir de vouloir acquérir l’arme nucléaire pour affronter les dangers du monde. Ceci étant, il est intéressant que Nicolas Sarkozy prenne soin d’affirmer qu’il ne renoncera pas à l’arme nucléaire « de façon unilatérale », car ainsi, malgré lui, il reconnaît que la question se pose. Sinon pourquoi s’attarderait-il à y répondre ? Et si la question se pose, il appartient alors aux Français d’y répondre.
J’en suis donc revenu à la question : « le désarmement nucléaire unilatéral de la France est-il possible ? » La lucidité me conseille de répondre : aujourd’hui, probablement non. Non, parce que les décideurs français proclament haut et fort leur foi dans l’arme nucléaire. L’arme nucléaire est-elle donc une fatalité ? Certainement non. Alors ? Alors, il revient aux Français d’assumer librement leur destin. Quand tout est dit, les Français ont la liberté de décider le désarmement nucléaire unilatéral de la France. Celui-ci ne serait pas impossible si les Français le voulaient. Pour l’heure, il n’est pas possible non pas parce que les Français ne le peuvent pas, mais parce qu’ils ne le veulent pas. Plus précisément, parce qu’ils n’ont jamais eu la possibilité d’en débattre pour dire s’ils le veulent ou s’ils ne le veulent pas. Cela sera-t-il possible demain ? C’est-à- dire les Français le voudront-ils demain et pourront-ils dire qu’ils le veulent ? Ce n’est pas impossible.
Mais la liberté des hommes n’est pas une donnée naturelle, elle est une conquête. Les hommes doivent conquérir leur liberté en s’affranchissant des habitudes, des influences et des conditionnements qui l’en- travent. Ainsi, les citoyen(ne)s doivent conquérir la liber- té de vouloir le désarmement nucléaire unilatéral de la France. En dernière instance j’ose donc affirmer que les Français peuvent vouloir renoncer à l’arme nucléaire. Sinon, l’histoire n’a aucun sens. Aucun. Est-ce probable ? La seule chose que je puis dire est que la probabilité est non nulle. La grande différence, c’est que les probabilités du désarmement nucléaire universel sont virtuelles, alors que celles du désarmement nucléaire unilatéral de la France sont réelles.
En dernière analyse, tout semble laisser penser que si les décisions concernant l’arme nucléaire restent au pouvoir des dirigeants politiques, des hommes d’État, des hommes de l’État, aucun processus de véritable désarmement ne pourra aboutir. Or, jusqu’à présent, les citoyen(ne)s n’ont pas eu à cœur de s’approprier ce débat. Ils ont laissé dire et laissé faire les hommes de l’État qui au demeurant se gardaient bien de leur demander leur avis. Seuls, quelques militants tentaient de venir sur la place publique pour manifester leur opposition. Malheureusement, malgré leur détermination et leur inventivité, leur action est restée sans prise réelle sur l’opinion publique qui est restée indifférente. Tant que la situation restera en l’état, aucune avancée significative ne pourra être faite ni vers un quelconque désarmement unilatéral, ni vers le désarmement mondial.
Organiser un référendum ?
Le désarmement nucléaire unilatéral de la France est possible non pas parce qu’il serait possible que les citoyen(ne)s puissent convaincre les décideurs français, mais parce que, en toute démocratie, il leur est possible de les contraindre. En revanche, les citoyen(ne)s du monde ne sont pas en mesure de convaincre tous les décideurs du monde à éliminer les armes nucléaires et ils ne peuvent pas non plus les contraindre.
Dans ces conditions, il n’existe probablement pas d’autre possibilité de débloquer la situation que d’organiser en France un référendum qui pose la question du maintien ou de la suppression de la force de dissuasion nucléaire. Le fait est, et il est remarquable, que jamais les Français n’ont eu un quelconque droit de parole sur cette question, jamais ils n’ont eu leur mot à dire, jamais ils n’ont été consultés. Il y a là un véritable déni de démocratie.
Pourtant cette éventualité avait été clairement envisagée par François Mitterrand. Dans une interview accordée à plusieurs quotidiens régionaux le 26 juillet 1977, le premier secrétaire du PS réaffirme que son parti ne reviendra pas sur « la renonciation à la bombe ato- mique ». Il précise qu’il faudra organiser une conférence internationale sur le désarmement. Il ajoute : « Nous maintiendrons en attendant l’arme nucléaire en état, la décision finale devant, à notre sens, appartenir aux Français. Munis de toutes les informations utiles, alors qu’on les a jusqu’ici tenus à l’écart, ils répondraient en connaissance de cause. Comment ? Il existe plusieurs modes de consultation démocratique. Pourquoi pas le référendum ? » Le 8 août 1977, dans une interview donnée au journal Le Matin, il affirme à nouveau que « la décision finale devra appartenir aux Français ». Rappelant sa proposition d’un référendum, il précise ainsi sa pensée : « L’essentiel est pour moi qu’il y ait consultation à la base et non imposition par décision d’en haut. (...) Qu’il s’agisse de l’arme nucléaire ou — question différente — du “tout nucléaire” civil, les Français ont conscience qu’au-delà des problèmes posés à la génération actuelle, c’est le sort de la civilisation, et plus encore de l’espèce humaine, qui est en cause. (...) Notre peuple n’a le choix qu’entre le silence et le mensonge. Eh bien ! il faut changer cela. »
La rhétorique de François Mitterrand sur l’obligation démocratique de consulter le peuple sur une question dont l’enjeu est décisif pour l’avenir même de la civilisation est impeccable. Oui, il est dans l’ordre naturel de la démocratie de donner la parole aux citoyen(ne)s afin qu’ils aient le dernier mot. Oui, et pourtant non. Non, aujourd’hui il est hors de question que le Président de la République mette en jeu son pouvoir régalien de décider d’employer ou non l’arme nucléaire. Aujourd’hui, et probablement demain. Aujourd’hui sous la droite, et probablement demain sous la gauche. Il ne faut donc pas que les citoyen(ne)s demandent la parole, il faut qu’ils décident de la prendre par l’organisation d’un référendum d’initiative populaire.
Soyons clairs. Il ne s’agirait pas de demander aux Français s’ils veulent que la France propose à toutes les nations de renoncer à l’arme nucléaire dans le cadre d’un désarmement nucléaire multilatéral, intégral, simultané, mondial, universel et contrôlé. Certes, il devrait être possible d’obtenir une majorité sur une telle question. Mais, même alors, nous n’aurions pas progressé d’un pas vers la réalisation effective de ce désarmement. Il n’appartient pas aux Français de décider un désarmement universel. Ce qui leur appartient, c’est de décider un désarmement nucléaire unilatéral de la France. Cela, ils le peuvent. Ils le peuvent s’ils le veulent.
Au demeurant, toutes celles et tous ceux qui en France veulent vivre dans un monde libéré des armes nucléaires et demandent leur abolition totale ne devraient-ils pas vouloir d’abord le désarmement unilatéral de la France ? À vrai dire, l’unique raison qui pourrait les retenir de le vouloir, ce serait qu’ils continuent de croire aux vertus de la dissuasion nucléaire pour assurer la sécurité de la France. C’est qu’ils s’aligneraient sur le positionnement politique et militaire de Barack Obama qui prêche pour un monde sans armes nucléaires mais qui, dans le même temps, affirme haut et fort qu’il est décidé à maintenir le dispositif nucléaire des États-Unis tant que tous les autres États n’auront pas eux-mêmes renoncé à l’arme nucléaire. C’est qu’en définitive, bien qu’ils s’en défendent et malgré toutes leurs divergences avec Nicolas Sarkozy, ils partageraient avec lui l’idée que la dissuasion nucléaire française est présentement utile à la France.
Faudrait-il considérer la décision de la France de renoncer unilatéralement à l’arme nucléaire comme une contribution majeure au désarmement universel ? Probablement non. Le désarmement universel resterait l’utopie qu’il est aujourd’hui. Cependant, la France, ayant assumé les responsabilités qui sont les siennes face aux dangers de la prolifération nucléaire, elle serait en position de crédibilité et de force pour créer une nouvelle dynamique dans le processus de non-prolifération. Tout particulièrement, elle serait idéalement placée pour devenir l’interlocuteur privilégié des Iraniens afin de négocier avec eux avec d’autres méthodes que des sanctions économiques et financières et des menaces d’intervention militaire. La France serait en règle non seulement avec elle-même, mais avec le monde. Et cela est décisif.
Un référendum en France n’aurait de sens que s’il porte sur le désarmement nucléaire unilatéral. Qui peut dire quel serait le résultat d’une telle consultation populaire ? L’incertitude doit être de mise. Les sondages qui pourraient être organisés présentement et qui montre- raient qu’une majorité de Français est favorable à l’arme nucléaire ne sauraient être décisifs dès lors que les citoyen(ne)s n’ont jamais eu la possibilité de débattre de cette question. Vouloir un référendum, c’est d’abord vouloir instaurer un débat démocratique dont les citoyen(ne)s ont toujours été privés.
Ce référendum comporte un risque d’échec, mais ce risque vaut la peine d’être pris. Si celles et ceux qui affirment que la France peut et doit renoncer à l’arme nucléaire ont raison, si ce renoncement est un choix réa- liste, pourquoi ne pourraient-ils pas convaincre une majorité de Français de partager leur conviction ?
Au moins, un tel référendum obligerait à poser sur la place publique tous les éléments du dossier : les forces vives de la société ne pourraient plus se dérober. La discussion ainsi instaurée ferait certainement apparaître dans les associations, les mouvements et les partis des clivages qui ne situeraient au-delà de la traditionnelle opposition droite-gauche.
En définitive, l’organisation d’un référendum d’initiative populaire sur cette question reste la seule possibilité de débloquer la situation. Il s’agirait ainsi de mettre la question à l’ordre du jour de la société civile afin que les hommes de l’État, qui seront certainement opposés à une telle initiative, soient obligés de la mettre à l’ordre du jour de la société politique. Encore faudrait-il que cette consultation ne soit pas une simple pétition citoyenne, mais un référendum institutionnel qui ait une valeur contraignante. L’article 11 de la Constitution, depuis l’entrée en vigueur de la loi constitutionnelle de modernisation de la Ve République du 23 juillet 2008, prévoit qu’un référendum peut être organisé à l’initiative d’un cinquième des membres du Parlement, soutenu par un dixième des électeurs inscrits sur les listes électo- rales. Ces conditions pourront-elles être réalisées au sujet du désarmement nucléaire unilatéral ? Rien n’est moins sûr. En réalité, il s’agit davantage d’un référendum d’initiative parlementaire que populaire. Par ailleurs, il ne semble pas que le champ de la politique de défense soit couvert par l’article 11. Pour autant, celles et ceux qui pensent que ce serait le bon choix pour la France n’ont d’autre possibilité que de relever ce défi et d’exiger qu’un tel référendum devienne possible.
Il appartient aux citoyen(ne)s d’inverser les rôles et de tenter d’abord de rassembler un dixième des électeurs — soit quelque 4 millions — en recherchant ensuite le soutien d’un cinquième des parlementaires. Le moment venu, il s’agira de lancer une pétition citoyenne demandant aux parlementaires de prendre l’initiative d’un référendum posant aux Français la question de savoir s’ils sont favorables au désarmement nucléaire unilatéral de la France.
Lancer un débat démocratique
Dans l’immédiat, il s’agit de lancer une pétition citoyenne portant non pas sur le referendum, mais sur le désarmement nucléaire unilatéral de la France. Le referendum, qui apportera la réponse, ne pourra avoir lieu que dans un second temps. Dans un premier temps, il s’agit de créer un débat démocratique qui pose la question. Et ce débat est possible dès aujourd’hui.
Ce débat sera certainement difficile à organiser pour que chacun puisse décider en connaissance de cause. Ceux qui mettront en avant l’insécurité qui résulterait d’un réel désarmement créeront probablement un sentiment irrationnel de peur chez nombre d’individus qui s’apparentera à la peur du vide. Au fil des ans, les Français se sont habitués à vivre avec la dissuasion nucléaire. Celle-ci ne leur fait pas peur. Au contraire, plus ou moins consciemment, ils ont intériorisé l’idée qu’elle garantit la paix. Ils adhèrent volontiers à l’idée que c’est grâce à la dissuasion nucléaire que l’Europe et le monde n’ont pas connu de grande guerre ces dernières décennies. L’arme de destruction massive s’est faite invisible aux citoyens. Savent-ils qu’elle existe ? Sans doute, mais ils ne veulent pas le savoir. L’arme nucléaire ne fait pas peur aux Français, elle les rassure au contraire. Elle les protège contre la menace imaginaire qui provient des armes des autres ? Surtout de ceux qui n’en possèdent pas, mais qui pourraient la posséder un jour. Dès lors, l’idée de renoncer unilatéralement à l’arme nucléaire a toute chance d’engendrer en eux un sentiment d’insécu- rité. Objectivement, ils ne prendraient pas de risques, mais ils auraient le sentiment d’en prendre.
Probablement les Français ont-ils également intériorisé l’idée que la possession de l’arme nucléaire apporte un surcroît de grandeur à la France, si bien que le fait d’y renoncer sera ressenti comme un affaiblissement, un rabaissement de leur pays. Ce renoncement sera perçu par beaucoup comme une renonciation. Une abdication. Le 9 avril 2010, Pascal Boniface, considéré comme un éminent spécialiste des questions stratégiques, a évoqué le désarmement nucléaire unilatéral de la France dans l’émission de télévision de France 5 C dans l’air consacrée à « la désescalade nucléaire ». Soulignant que l’arme nucléaire assurait le statut de grande puissance la France sur la scène internationale, il a déclaré : « Si la France a une vocation mondiale, imaginez que la France dise : “Nous, on arrête toutes les armes nucléaires.” Nous n’aurions plus aucune crédibilité parce que ce serait le signe d’une renonciation. L’effet de dire : “On n’en a plus les moyens, on n’y arrive plus”, c’est quand même un peu le noble qui vend le château parce qu’il ne peut plus l’entretenir. » Il devra reconnaître quelques instants plus tard que « l’exemple est mal choisi ». C’est le moins qu’on puisse dire. Il reste que Pascal Boniface partage avec beaucoup de conviction l’illusion que l’arme nucléaire assure la grandeur de la France. Au demeurant, nul ne doit être inquiet, l’État français trouvera toujours les milliards d’euros nécessaires pour entretenir ses armes nucléaires.
D’aucuns ne manqueront certainement pas de faire croire que le renoncement de la France à l’arme nucléaire la conduirait à se placer sous la tutelle des États-Unis. Ce sera encore laisser croire que c’est l’arme nucléaire qui assure la souveraineté et l’indépendance de notre pays, alors que c’est la volonté politique de ses dirigeants. Le fait est qu’aujourd’hui, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, l’État nucléaire français s’est délibérément aligné sur la politique américaine en réintégrant l’Otan. Ainsi la politique française à propos de l’Afghanistan s’est alignée sur celle des États-Unis. Demain, le président d’une République française dénucléarisée aurait d’autant plus de crédit pour conduire une politique étrangère affranchie de la tutelle atlantiste.
Par ailleurs, l’aspect financier de la question devra être traité avec la plus grande rigueur. Certes, dans un premier temps, le désarmement aurait un coût non négligeable, mais il ne fait aucun doute qu’à moyen terme l’arrêt des dépenses nucléaires de la France lui ferait faire des économies considérables et aurait des conséquences bénéfiques pour toute la société.
Une fois prise la décision politique de renoncer à l’arme nucléaire, la première mesure technique qui pourrait et devrait être prise immédiatement serait le démontage et la mise hors alerte des têtes nucléaires des missiles porteurs, aussi bien de la force nucléaire océanique que de la force aéroportée qui constituent les deux composantes de l’arsenal nucléaire de la France. Il faut préciser que ce démontage des têtes nucléaires ne rejoint pas la proposition d’une mise « hors alerte » des processus nucléaires dans le cadre du maintien de la force de dissuasion nucléaire. Au demeurant, cette mesure ne saurait obtenir l’aval des partisans de la dissuasion dans la mesure où elle briserait le ressort de celle-ci en allongeant démesurément le délai de tir. Le démontage et la mise hors alerte des têtes nucléaires ne peuvent avoir de sens que si, préalablement, la France a décidé de renoncer à la doctrine de la dissuasion nucléaire et à la possession de son arsenal.
Dans cette réflexion sur la faisabilité du désar- mement nucléaire unilatéral de la France, il est essentiel de s’efforcer de visualiser quel serait le retentissement international d’une telle décision. Car cette perspective apporte certainement des raisons majeures qui renfor- cent le bien-fondé de cette décision. Dans quelle mesure est-il possible de prévoir quel serait l’impact du discours solennel prononcé à la télévision par le Président de la République française déclarant unilatéralement la paix au monde ? Il convient certainement de se garder des formules hyperboliques, emphatiques, grandiloquentes qui chercheraient à magnifier l’événement jusqu’à l’outrance. Une telle décision serait certes exemplaire, mais il est difficile de prévoir quelle serait son exemplarité. Pour autant, à regarder les choses sereinement, il semble rai- sonnable de penser que pareille décision constituerait un événement dont la portée internationale serait considérable. Alors que d’aucuns sont portés à laisser croire que le renoncement à l’arme nucléaire porterait atteinte à la « grandeur de la France », c’est probablement tout le contraire qui se produirait. Comment ne pas croire qu’il en résulterait un surcroît de prestige pour notre pays ? Sans nul doute sa capacité de faire entendre sa voix dans les grands débats de la politique internationale ne serait non pas affaiblie mais fortifiée. On peut gager que partout dans le monde des femmes et des hommes salueraient la décision de la France comme un acte de courage qui leur redonne un peu d’espérance.
Tout particulièrement, la France serait en position de force pour créer une nouvelle dynamique de paix au Moyen-Orient en prenant l’initiative d’une médiation
diplomatique entre la Palestine, les pays arabes, l’Iran et Israël. La meilleure manière de désamorcer les armes nucléaires d’Israël et d’enrayer le processus d’armement nucléaire de l’Iran est de rendre justice au peuple palestinien en lui permettant de vivre dans un État libre et souverain. Seul l’établissement de la paix au Moyen-Orient fera de cette région non pas peut-être une zone sans armes nucléaires, mais du moins une zone sans risques nucléaires.
Un tel débat mettra au défi tous les « clercs » de sortir de leur silence et prendre la parole sur la place publique. Tous les clercs, c’est-à-dire tous ceux dont la mission est de promouvoir dans la société le culte de l’humain sous le mode universel en défendant les valeurs spirituelles, et donc immuables et désintéressées, de la vérité et de la justice, c’est-à-dire les « philosophes » — au sens étymologique de ce mot d’origine grecque, c’est-à-dire tous ceux qui sont amis (philo) de la sagesse (sophia) — et tous ceux qui prétendent faire œuvre de pensée. Sous peine de se discréditer définiti- vement, ils ne pourront pas déserter le débat public et, dans ce débat, ils ne pourront pas ne pas dire que le consentement à la dissuasion nucléaire, c’est-à-dire à la menace de l’emploi de l’arme nucléaire, est le reniement de ces valeurs. Il devrait apparaître au cœur de ce débat national que le consentement et le renoncement à l’arme nucléaire constituent l’un et l’autre un enjeu de civilisation.
L’argument de l’immoralité intrinsèque de la dissuasion nucléaire est irrécusable. Indiscutable. Force est pourtant de reconnaître qu’il s’est avéré jusqu’à présent absolument inopérant pour retenir les décideurs politiques de vouloir détenir l’arme nucléaire. Cet argument les indiffère totalement. Ils l’ignorent délibérément. Probablement en sera-t-il de même demain. Mais si les clercs, pour lesquels cet argument devait être un impératif catégorique, décidaient de se mobiliser, peut-être pourraient-ils convaincre une majorité de Français qui pourraient alors contraindre les décideurs politiques à céder.
Notamment, les évêques français qui avaient jus- tifié la dissuasion nucléaire au temps de la guerre froide devraient réactualiser leur position. À cet égard, la déclaration faite le 10 mai 2010 par Michel Dubost, évêque d’Evry, est un signe intéressant : « Nous pouvons légitimement, aujourd’hui, déclare-t-il, nous interroger sur la nécessité de posséder une arme atomique, car, à vue humaine, il n’y a pas d’ennemi réel (de toute façon, on ne lutte pas contre le terrorisme avec une bombe) 31. » Michel Dubost, qui fut naguère évêque aux armées, pose la bonne question. Gageons qu’il saura apporter la bonne réponse.
Il appartient également aux clercs de déconstruire l’idéologie nucléaire qui fait croire que les armes nucléaires sont utiles à la sécurité de la France. L’arme nucléaire est inutilisable non seulement pour des raisons morales mais aussi pour des raisons stratégiques. Le réalisme nous oblige donc à reconnaître qu’elle est inutile. Certes, les accusations de « pacifisme », c’est-à- dire d’incivisme et d’irresponsabilité, refleuriront contre les militants anti-nucléaires comme au plus beau temps de la guerre froide. Mais ces incriminations dérisoires, qui non seulement ne nous ont pas impressionnés naguère mais dont nous avons fini par avoir raison en prouvant leur inanité, ne devraient pas affaiblir demain notre détermination.
Au demeurant, je pourrais faciliter grandement la tâche de mes contradicteurs, et même leur éviter la tâche, en écrivant moi-même un second texte dans lequel je réfuterais un à un tous mes arguments et ferais valoir tous les leurs. Pour peu que je signe sous un pseudony- me, je gagerais volontiers qu’ils feraient à mon ouvrage une grande publicité en louant la perspicacité et la luci- dité de son auteur. Non ! Non ! N’allez pas croire que je me vante... L’exercice est tellement facile... Vraiment, en toute humilité, je crois être capable de tenir le langage des « experts » qui se répandent dans les médias pour justifier la dissuasion nucléaire... Car celui qui justifie la dissuasion nucléaire est un « expert », tandis que celui qui la conteste est un « militant », et le militant ne saurait se faire passer pour un expert... Bien sûr, l’expert « milite » pour la dissuasion nucléaire, mais il ne saurait le revendiquer... Surtout, sa militance est légère. Point n’est besoin pour lui de descendre dans la rue avec des pancartes et des banderoles pour faire œuvre de contestation. Il lui suffit d’expliquer aux citoyens ignorants les raisons pour les- quelles la dissuasion nucléaire assure leur sécurité. Son analyse se prétend objective, elle observe la réalité telle qu’elle est... L’expert est un observateur et un commentateur. Il observe les faits et les commente. Il voudrait nous faire croire qu’il n’a pas d’opinion personnelle. En réalité, c’est de conviction personnelle dont il est dépourvu. Le militant, lui, c’est vrai, a une conviction personnelle. Son analyse est donc jugée subjective. C’est pourquoi l’expert n’accorde aucun crédit aux dires du militant. L’expert est un homme réaliste. Il tient tellement compte de la réalité qu’il s’y soumet. Il juge donc sévèrement l’idéalisme du militant qui a la naïveté de prétendre changer le monde.
En définitive, l’arme nucléaire est une idole, celles et ceux qui lui rendent un culte sont des idolâtres. Et il est toujours difficile de briser les idoles. La croyance des hommes en l’arme nucléaire comme symbole de la puissance est l’un des plus formidables envoûtements auquel l’humanité ait jamais succombé. Il signifie l’aliénation de la conscience, l’asservissement de la raison et s’apparente à un véritable ensorcellement.
Il importe de prendre la mesure de l’ampleur de la tâche : pour renverser le régime nucléaire, il faut que les citoyen(ne)s osent organiser un véritable coup d’État pacifique par lequel ils prennent le pouvoir. Ici aussi, l’analyse d’Étienne de La Boétie vaut parfaitement pour l’État nucléaire : il n’a de pouvoir que grâce à la collabo- ration volontaire de ceux qui lui sont asservis. Il suffirait qu’ils décident de ne plus vouloir lui être assujettis pour qu’il s’effondre de lui-même.
1) Valery Giscard d’Estaing, Le pouvoir et la vie, tome II, L’affrontement, Paris, Le Livre de Poche, p. 196 s.
2) François Mitterrand, Politique, Fayard, Paris, 1977, p. 427.
3) Changer la vie, Flammarion, Paris, 1972, pp. 205-206.
4) Programme commun de gouvernement, Éditions sociales, Paris, 1972, p. 171.
5) Le Monde, 28 juillet 1973.
6) Le Monde, 8 mai 1981.
7) Günther Anders, Hiroshima partout, op. cit., p. 42.
8) Cf. Supra.
9) Rapport d’information n° 332, édité par la Commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, pp. 9-14.
10) Cf. l’entretien avec Michel Rocard publié dans la revue Alternatives non-violentes, n° 121, Hiver 2001-2002.
11) Intervention au Colloque « Vers un monde sans armes nucléaires », co-organisé par Jean Desessard et Dominique Voynet, sénateurs, et l’Observatoire des armements, Palais du Luxembourg, 16 janvier 2009. Synthèse disponible sur www.obsarm.org
12) Jean-Pierre Chevènement, « Conclusions et préconisations » du Rapport d’information n° 332, op. cit., pp. 182-184.
13) Ibid., p. 14.
14) Le 7 septembre 2001, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution (55/282) qui « déclare que, dorénavant, la Journée internationale de la paix sera observée comme une journée mondiale de cessez-le-feu et de la non-violence »
15) Albert Camus, Actuelles, Chroniques 1944-1945, op. cit., p. 82.
16) Ibid., p. 83.
17) Albert Camus, Actuelles, Chroniques 1944-1945, op. cit., p. 84.
18) Georges Bernanos, Français si vous saviez, Paris, Gallimard, 1961, p. 127.
19) Ibid., p. 211
20) Günther Anders, Hiroshima est partout, Paris, Seuil, 2008, p. 36.
21) Ibid.
22) Ibid.
23) Ibid., p. 41.
24) Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, Paris, Carnets Nord, 2008, p. 235.
25) Cité par Jean-Pierre Dupuy, op. cit., p. 242. 26) Günther Anders, op. cit., p. 40.
27) The Collected Works of Mahatma Gandhi, Ahmedabad, The Publications Division, Ministry of Information and Broadcasting, Government of India, 1983, vol. 87, p. 355.
28) Paul Virilio, L’insécurité du territoire, Stock, Paris, 1976, p. 143.
29) Franco Fornari, Psychanalyse de la situation atomique, Paris, Gallimard, 1969, pp. 223-224.
30) Ibid, pp. 198-199.
31) Site internet du diocèse d’Evry.