Ah ! Tu vas en Corse cet été ? Moi aussi...

Auteur

Georges Gagnaire

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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Prendre le bateau, débarquer pour la première fois en Corse, c’est pour un continental parfois s’engager dans une aventure. Les clichés tombent d’euxmêmes peu à peu, pour faire place à l’émotion d’une hospitalité reçue.

« Comment pouvez-vous être insensible au charme d’une liberté absolue sous un beau climat comme le nôtre ? Avec ce porte-respect (il montrait son fusil), on est roi partout, aussi loin qu’il peut porter la balle 1 . »

C’est donc avec dans un petit coin de la tête le romantisme violent de Castriconi, l’un des bandits au grand cœur cher à Mérimée, que j’abordais à nouveau cet été les rivages de Corse… Avec aussi l’envie de retrouver les paysages âpres et grandioses découverts il y déjà si longtemps sur les chemins de crêtes du fameux GR 20… Et bien sûr, le désir de plages, de soleil, de mer, de montagnes et de rivières… L’outillage du touriste moyen, le lot habituel des clichés, hésitants entre la joie de la rencontre avec une île solaire et l’inquiétude, quand même, d’y découvrir un territoire plus sombre, écartelé entre le profit immédiat de la rente de situation et l’attachement profond à son identité insulaire construite entre nécessaire résistance à l’autre et inévitable métissage.

Avec aussi, besace non-violente oblige, l’idée que, peut-être, au détour d’un chemin, je croiserai plutôt que des bandits de grand ou petit chemin, des artisans de paix…
 

 

Et deux « Colomba » 2 , deux !


Ce qu’il y a de bien avec les bateaux, c’est qu’ils arrivent… au port. Pour la Corse, même dans les plus grandes villes, ça veut encore dire arriver en plein cœur des cités, loin des banlieues qui n’ont rien à envier au continent : ni la sempiternelle succession de magasins franchisés habituelle, ni les zones de lotissement en perpétuelle construction, ni même les barres d’immeubles où il ne doit pas faire si bon vivre !… Peut être, si, il manque quand même quelque chose aux villes corses : il y a très peu de tags ou graffitis élaborés. Les artistes des rues ont-ils laissé la place aux slogans indépendantistes, aux barbouillages des panneaux de signalisation non traduits en corse ?

Ajaccio. Les ponts des ferrys, gigantesques, surplombent les immeubles de front de mer et déversent avec une vitesse incroyable leurs flots de voitures et de camions. Première impression d’insularité aussi. Même si l’ile est grande, même si courrier, radio, télés, téléphones, internet nous relient encore au vaste monde, la Corse n’en reste pas moins entourée d’eau ! Il y a rupture de continuité, un « ici » et un « continent » qu’on ne ralliera que par avion ou bateau… 

Reste quand même le plaisir de flâner dans les petites ruelles, de trouver une petite place ombragée et ses terrasses de bistrots. Il ne faut pas longtemps pour quitter l’effervescence du port et ses restaurants à la mode. Il ne faut pas longtemps non plus pour découvrir la Colomba du XXIe siècle. La jeune femme fière, possédée par son désir de vengeance est devenue marque de bière, brassée à Furiani, par une entreprise corse… Plus qu’une bière, c’est un manifeste pour une économie locale, entre tradition et modernité. Vous ne devinerez jamais d’où est née cette idée : d’une soif après un concert de polyphonies corses ! Et la brasserie Piétra produit même aujourd’hui un pétillant Corsica-Cola… Tout se croise et s’entretisse décidément sur cette ile.

 

 

Il était une fois… 


Bastia. Le boulevard Paoli ne croisera pas la rue Napoléon… L’un, révolutionnaire, rêvera d’une Corse indépendante, dotera sa patrie d’une marine corsaire, frappera même monnaie et ouvrira en 1765 à Corte la première université de Corse… L’autre, plus connu, asservira l’Europe entière, inventera au passage les camps de concentration, et finira par devenir l’empereur… de l’île d’Elbe, la petite voisine aujourd’hui italienne ! En attendant, ces deux rues rectilignes bordée de hauts immeubles cossus mènent à un entrelacs de petites rues populaires aux façades souvent délabrées. Dans l’une de celles-ci, une librairie, désuète, hésite entre l’échoppe de bouquiniste et la vente de guides touristiques. J’y trouverai un recueil de contes corses, une réédition récente et partielle d’un de ces ouvrages de collecteurs de traditions orales du XIXe siècle.

« Mariucella arriva bientôt à la cour, où elle éclipsa toutes les femmes qui s’y trouvaient ; mais elle était si bonne qu’aucune n’en fut jalouse. 

Le fils du roi l’épousa le jour d’après, et toute la ville fût invitée aux noces, qui, comme chacun sait, durèrent plus de trente jours 3 . »

À la première lecture de ces contes, ce qui m’a frappé c’est leur profonde originalité. Non qu’ils échappent au genre, ils ont leur quantité nécessaire de dragons à occire, de fées attentives, de marâtres haineuses, leurs épreuves à réussir pour que tout se termine… comme dans un conte. Quelques récits reprennent bien évidemment des antiennes bien connues mais la plupart mettent en jeu des situations et des personnages inconnus des contes traditionnels et, surtout, le héros est souvent une jeune fille ou une femme, ou encore une famille de petits paysans ou d’artisans, un humble animal comme la vache ou l’âne. Pas de preux chevaliers, quelques rois, bien entendu, mais n’arrivant que, cerise sur le gâteau, pour (bien) marier leurs fils et transformer l’héroïne en princesse. Peu de contes mettent en jeu dieux ou diables, même si, parfois, on trouve tout de même l’image d’une mère et d’un très jeune fils bienveillants où l’on nous fait reconnaître Marie et son enfant Jésus… Un ensemble le plus souvent débonnaire, parcouru par un humour qui ne craint pas de se moquer d’abord de soi et ensuite des défauts les plus vils de l’humanité. Et certains de ces contes se terminent par une phrase replaçant, là aussi avec humour, le conteur, ou plutôt la conteuse qui a accaparé l’attention de chacun à la très humble place d’un témoin ayant lui aussi écouté une histoire. Une mise en abyme aussi étonnante qu’originale : « Comme j’étais sous la table, on me jeta un os qui me cassa le nez 4 .»J’imagine volontiers un grand silence où chacun mâche et remâche l’histoire et sa leçon avant qu’une autre conteuse ose à nouveau briser le silence et relancer la veillée, peut-être par un chant, un terzettu repris par tous en contre-chant ou plus simplement un autre conte plus léger et drôle.
 

 

Le tour (corse) de Sénèque


Cap Corse. La « tour de Sénèque », une des quelques 67 tours génoises corses encore conservées, se dresse fièrement sur son éperon rocheux. Au nord, à l’ouest, à l’est, la mer. Plutôt les mers. Ligure et Tyrrhénienne commencent ou finissent ici. La légende aussi… Construites au milieu du XVIe siècle pour surveiller le littoral et peut-être aussi protéger les occupants de l’île, ces tours ne peuvent avoir abrité l’homme politique et philosophe relégué en ces terres en 41 après Jésus-Christ ! N’empêche, le nom est bien attaché à ce rocher, et Sénèque, né en Andalousie, élevé à Rome, continuant ses humanités en Égypte a bien passé 7 ou 8 ans de sa maturité sur cette île… Preuve, s’il en fallait une, qu’hommes et idées n’ont guère arrêté de circuler dans toute la Méditerranée au cours des siècles de notre histoire. Pythagoricien puis stoïcien, Sénèque, homme d’action, artiste, inscrit en son temps a plus travaillé à vaincre ses passions qu’à briller en cherchant à édifier un système philosophique cohérent. Et il me plaît à penser qu’il reste quelque chose de la pensée philosophique solaire de cet homme sur cette île…


1) Dans Colomba de Prosper Mérimée,1840.

2) Colomba - Bière blanche brassée en Corse par la brasserie Piétra http://www.brasseriepietra.com/fr/

3) Voir : La Corse. Les contes populaires de J.-B. Frédéric Ortoli, collecteur, réédition partielle des Contes populaires de l’île de Corse, fin du XIXe, 2012, CPE Éditions : extrait du conte « les trois pommes de Mariucella » conté en 1882 par Marie Ortoli d’Olmiccia-di-Tallano.

4) Ibidem - extrait du conte « La bête à sept têtes» conté en 1881 par Marguerite Colonna de Porto-Veccio.

 


Article écrit par Georges Gagnaire.

Article paru dans le numéro 169 d’Alternatives non-violentes.