Auteur

Alain Refalo

Année de publication

2025

Cet article est paru dans
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Alain Refalo est enseignant, membre-fondateur du Centre de ressources sur la non-violence et membre de l’IRNC. Il est l’auteur de Le paradigme de la non-violence : itinéraire historique, sémantique et lexicologique, Lyon, Chronique sociale, 2023..

En 1924, Romain Rolland faisait connaître le Mahatma Gandhi au public européen en publiant le livre Mahatma Gandhi, le premier en Europe à parler de la pensée et du combat de Mohandas Karamchand Gandhi. Celui-ci, auréolé de ses premières victoires obtenues en Afrique du Sud, entre 1906 et 1914 par les méthodes de l’action non-violente, est devenu, depuis son retour en Inde en 1915, le leader du mouvement pour l’indépendance de l’Inde. Il lance en 1919 ses premières campagnes de non-coopération et de désobéissance civile.

Gandhi, de passage chez Romain Rolland, en Suisse, en 1931.

Dans l’émergence du mot et de l’idée de non-violence en France, l’écrivain Romain Rolland tient une place à part. En 1920, Romain Rolland est un écrivain reconnu. Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 1916 pour son roman Jean-Christophe. Quelques années auparavant, il a écrit une biographie de Tolstoï[1] sans avoir connaissance alors des liens épistolaires qui avaient uni le grand écrivain de la terre russe à la fin de sa vie avec celui qui allait devenir le Mahatma Gandhi. En 1914, au début de la guerre, il a publié, dans le Journal de Genève, un article retentissant, Au-dessus de la mêlée, une critique féroce de la barbarie qui sévissait en Europe et une critique sans ménagement des intellectuels qui la cautionnaient.

Romain Rolland entend parler pour la première fois de Gandhi en août 1920. C’est un étudiant hindou du nom de Dilip Kumar Roy, originaire du Bengale et étudiant à Cambridge, en visite chez l’écrivain suisse, qui lui évoque la figure de Gandhi. Romain Rolland note dans son Journal, en date du 23 août 1920 : « Dilip Kumar Roy parle avec une grande amertume de la domination anglaise aux Indes. Il nous dépeint Gandhi, qui a une influence extraordinaire sur les Hindous. C’est un avocat de Madras, qui a renoncé à tous ses biens, il y a 7 ou 8 ans, pour se vouer tout entier au salut de son peuple, sur lequel il exerce une action magnétique. Il lui prêche la résistance passive, et le détourne des violences. La grande révolte de l’an passé a éclaté, après que les Anglais l’avaient écarté. Il est maintenant à Delhi. Il semble avoir subi l’influence des idées de Tolstoy, qui est très admiré aux Indes[2] ».

En 1921, il reçoit la visite du grand poète indien Rabindranath Tagore. Celui-ci lui parle de Gandhi et de la force des méthodes d’action qu’il a impulsées. Romain Rolland note dans son Journal à propos du peuple hindou : « Jamais il n’oppose la violence à la violence. Et sa non-résistance, qui est la force séculaire contre laquelle se sont brisées toutes les invasions, vient d’être érigée en principe d’action consciente par Gandhi[3] ».

La publication de Mahatma Gandhi (1923-1924)

En 1922, un éditeur de Madras lui envoie un volume contenant des articles écrits en anglais par Gandhi dans son journal Young India, en lui demandant d’écrire une préface à une édition française à venir. Romain Rolland refuse d’abord, pensant ne pas être à la hauteur de cette tâche, mais il finit par accepter. Pendant plusieurs mois, en compagnie de sa sœur Madeleine qui sert de traductrice, Rolland lit et étudie les écrits de Gandhi. C’est une véritable révélation. Les lettres adressées à ses correspondants témoignent de son enthousiasme pour le personnage, ses valeurs et son action novatrice. Le 21 février 1923, il écrit à Auguste Forel : « Je connais peu de personnalités aussi grandes que cet homme qui joint le génie religieux de sa race au génie d’action de l’Europe. Il est le Maître – non pas, comme on l’a dit, de la non-résistance, ou de la résistance passive (il a horreur de toute passivité) – mais de la Résistance héroïque, sans violence, par la puissance du sacrifice de soi et de l’amour des autres[4]. » À une correspondante allemande, Anna-Maria Curtius, il écrit (19 mars 1923) : « Je viens de passer plusieurs mois à étudier ses œuvres ; c’est non seulement la plus haute conscience religieuse du monde, mais le Maître d’énergie non-violente. Il ouvre une voie de salut, au milieu de la destruction humaine. » [5] Romain Rolland s’imprègne en profondeur de la vie, de la pensée et de l’action de Gandhi. Il trouve en Gandhi une réponse à l’une de ses interrogations majeures qui le hante depuis des années : concilier l’action pour la justice, voire l’action révolutionnaire avec des moyens à l’opposé de la violence, des moyens qui ne renient pas la finalité de la lutte révolutionnaire.

Il se décide alors à rédiger une biographie afin de faire connaître le combat héroïque du Mahatma, inconnu en France et en Europe. Cette biographie de Gandhi sera d’abord publiée dans la revue Europe (une revue créée la même année par Romain Rolland et Jean-Richard Bloch et qui deviendra la revue de référence des intellectuels de gauche), en trois parties, de mars à mai 1923, puis en un volume à la fin de l’année 1923 aux éditions Stock, sous le titre Mahatma Gandhi. Très vite, l’ouvrage connaît un grand succès populaire (40 000 exemplaires vendus en un an) et les rééditions se succèdent.

D’emblée, Romain Rolland s’attache à faire tomber les préjugés et les malentendus et à déconstruire les images faussées qui circulent dans la presse sur la démarche et l’action de Gandhi. « Le terme de Satyagraha, écrit-il, avait été inventé par Gandhi en Sud-Afrique, pour distinguer son action de la résistance passive. Il faut insister avec la plus grande force sur cette distinction : car c’est précisément par la « résistance passive » (ou par la « non-résistance ») que les Européens définissent le mouvement de Gandhi. Rien n’est plus faux. Nul homme au monde n’a plus d’aversion pour la passivité que ce lutteur inlassable, qui est un des types les plus héroïques du « Résistant ». L’âme de son mouvement est la Résistance active, par l’énergie enflammée de l’amour, de la foi et du sacrifice. Et cette triple énergie s’exprime dans le mot de Satyagraha.[6] » Romain Rolland s’efforce de faire comprendre au public français que la lutte de Gandhi est étrangère à la passivité que le mot « non-violence » semble signifier au premier abord.

La force de la non-violence

Tout au long de son récit, Romain Rolland veut prendre toute la mesure de la force de la non-violence initiée par Gandhi pour résister par la non-coopération et la désobéissance civile à l’empire britannique. « La non-coopération avec le crime est un devoir, écrit-il. Gandhi l’a accompli. Mais au lieu, que jusqu’ici, la violence était le suprême recours, il a donné à son peuple l’arme souveraine, la Non-violence.[7] » Belle expression en hommage à l’action de Gandhi : la non-violence est l’arme souveraine, celle qui donne au peuple le pouvoir d’agir, de contraindre et de vaincre l’oppression. Romain Rolland est littéralement subjugué par le verbe, le magnétisme, le charisme et l’action du Mahatma auquel il rend un vibrant hommage.

Au terme de sa réflexion et de sa présentation de Gandhi, Romain Rolland confesse sa foi en la non-violence dont il nous propose quelques éléments de clarification en la distinguant du pacifisme. « Notre non-violence, écrit-il, est le plus rude combat. Le chemin de la paix n’est pas celui de la faiblesse. Nous sommes moins ennemis de la violence que de la faiblesse. Rien ne vaut sans la force : ni le mal ni le bien. Et mieux vaut le mal entier que le bien émasculé. Le pacifisme geignant est mortel à la paix : il est une lâcheté et un manque de foi. Que ceux qui ne croient pas, ou qui craignent, se retirent ! Le chemin de la paix est sacrifice de soi[8]. »

Romain Rolland écrit à Gandhi, avec beaucoup de révérence, pour la première fois le 24 février 1924 : « Si j’ai commis quelques erreurs involontaires dans le petit livre que je lui ai consacré, que le Mahatma veuille bien m’excuser, en faveur du grand amour et de la vénération que m’ont inspirés sa vie et sa pensée ! Un européen doit souvent se tromper en jugeant d’un homme et d’un peuple d’Asie[9]. » Gandhi qui venait juste de sortir de prison lui répond un mois plus tard : « Cher ami, j’apprécie votre carte affectueuse. Qu’importe que vous ayez par endroits fait des erreurs dans votre Essai. La merveille pour moi, c’est que vous en ayez fait si peu, et que vous ayez réussi, bien que vivant dans une atmosphère différente et lointaine à interpréter, avec tant de vérité, mon message. Cela démontre une fois de plus, l’essentielle unité de la nature humaine, bien que fleurissant sous des cieux différents[10]. » L’ouvrage de Romain Rolland est un véritable succès populaire au-delà de la France. De nombreuses traductions et publications à l’étranger voient le jour. Il est véritablement celui qui a fait connaître Gandhi à toute l’Europe et même au-delà. 


 


[1].  Romain Rolland, Vie de Tolstoï, Hachette, 1911.

 

[2].  Romain Rolland, Inde, Journal (1915-1943), Éditions Albin Michel, 1960, p. 18.

 

[3].  Ibid, p. 20.

 

[4].  Cahiers Romain Rolland, Gandhi et Romain Rolland, Correspondance, extraits du Journal et textes divers, Cahier no 19, 1969, p. 183.

 

[5].  Ibid, p. 190.

 

[6].  Romain Rolland, Mahatma Gandhi, Ed. Stock, 1993, p. 43. 1ère édition en 1923.

 

[7].  Ibid, p. 121.

 

[8].  Ibid, p. 135.

 

[9].  Cahiers Romain Rolland, Gandhi et Romain Rolland, op. cit., p. 13.

 

[10]. Ibid, p. 14.

 


Article écrit par Alain Refalo.

Article paru dans le numéro 214 d’Alternatives non-violentes.