Corine Pelluchon, philosophe, professeure à l’université Gustave Eiffel. Derniers ouvrages parus : L’être et la mer. Pour un existentialisme écologique, Puf, 2024 ; La démocratie sans emprise ou la puissance du féminin, Rivages, 2025. Site de Corine Pelluchon : www.corine-pelluchon.fr
Dans notre société, l’éthique et le droit assignent des limites à notre droit d’user et d’abuser des animaux. La sentience, qui désigne la capacité à éprouver à la première personne de la douleur et de la souffrance, et signifie que l’on a affaire à un être individué, est un terme que l’on trouve dès le dix-huitième siècle.
Politiser la cause animale
La question, écrit J. Bentham, n’est pas de savoir « s’ils peuvent penser, mais s’ils peuvent souffrir[1] ». Ainsi, pratiquer une intervention chirurgicale sans anesthésie sur un animal est injuste. Il s’agit d’une discrimination fondée sur l’appartenance à l’espèce qui relève de ce que l’on appellera plus tard le spécisme : elle témoigne d’un préjugé qui repose sur une erreur de jugement et même sur une contradiction, puisqu’on reconnaît que la sensibilité donne droit à la considération morale, mais qu’on n’en tire pas les conséquences quand il s’agit d’un être appartenant à une autre espèce que la sienne.
Sur le plan du droit, il y a également des outils qui devraient permettre quelques avancées. En effet, le code pénal français, dès 1976, à l’article L214-1, on lit : « Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce ». Les normes internationales relatives au bien-être animal[2] spécifient, quant à elles, que nous devons satisfaire leurs besoins en eau et en nourriture, leur fournir un abri approprié ainsi que des soins, et faire en sorte qu’ils puissent exprimer la plupart des comportements de leur espèce. Or, malgré ces normes éthiques et juridiques, les animaux vivent et meurent dans des conditions abominables. Cet écart entre la théorie et la pratique conduit à politiser la cause animale, c’est-à-dire à déterminer des règles de la cohabitation entre humains et animaux qui prennent en compte les intérêts des humains et ceux des animaux.
Une telle redéfinition de la justice exige de reconnaître que nous partageons l’oikos, le foyer des Terriens, avec les animaux : nous faisons partie d’une zoopolis ou communauté mixte. Non seulement nos territoires ainsi que les mers sont traversés par d’autres êtres sentients, comme les mammifères terrestres et marins, les insectes, les poissons et les oiseaux, mais, de plus, nous avons toujours un impact sur leur vie, dès que nous mangeons, cultivons la terre ou installons nos usines. Que nous nous accaparions toutes les ressources et traitions les animaux comme de simples moyens au service de nos fins témoigne de l’injustice de notre justice.
Car le fait d’appartenir à une communauté mixte devrait conduire à intégrer, dans toutes nos activités et dans toutes les politiques publiques relatives à l’agriculture, à l’architecture, à l’industrie, un volet dédié à la défense des intérêts des animaux considérés comme des sujets politiques. Toutefois, pour passer du constat d’une communauté mixte de fait à un concept normatif de zoopolitique, nous rencontrons deux défis majeurs. Le premier est de savoir comment proposer des règles de la cohabitation entre humains et animaux qui soient plus justes, alors que ces derniers ne peuvent pas par eux-mêmes défendre leurs intérêts sur la place publique, et que ce sont les humains qui font les lois. Il nous faut aussi dépasser les conflits d’intérêts qui expliquent les obstacles à l’amélioration de la condition animale dans le contexte économique actuel.
Des droits différenciés et positifs
Pour offrir des outils juridiques politiquement efficaces, Sue Donaldson et Will Kymlicka ont proposé en 2010 une théorie positive des droits des animaux[3]. Les droits des animaux doivent énoncer les obligations concrètes que nous avons à leur égard, et pas seulement des interdictions. Ces obligations ne sont pas les mêmes selon que l’on a affaire à un animal domestique, qui est dépendant de nous, ou à un animal sauvage, qui souhaite rester sur son territoire, mais que nous ne pouvons pas simplement « laisser vivre » en refusant d’intervenir quand il est prouvé que nos activités économiques ont détruit son habitat. Enfin, il faut prendre en considération les animaux liminaires qui regroupent des espèces très hétérogènes (rats, renards, pigeons, etc.) que nous éradiquons ou déplaçons.
Kymlicka tire les leçons de son travail sur le multiculturalisme pour élaborer une théorie positive et différenciée des droits des animaux. De même que les personnes qui se rendent à New York et obtiennent un visa pour une durée limitée n’ont pas les mêmes droits que les citoyens étatsuniens, de même, les animaux sauvages et les animaux domestiques ne sont pas en droit d’attendre de nous la même chose : on doit nourrir son chien, alors que l’on n’a pas la même obligation à l’égard des animaux sauvages. Quant aux animaux liminaires, nous devons faire en sorte que la cohabitation soit possible avec eux sans encourager leur prolifération. De manière générale, il importe de créer des « circonstances de la justice » où l’on peut faire son bien avec le moindre mal pour les animaux[4].
Les relations que nous avons avec ces différents animaux et la reconnaissance de leurs normes éthologiques et de ce dont ils ont individuellement besoin pour s’épanouir servent donc de point de départ pour déterminer ce qu’ils sont en droit d’attendre de nous. Les droits des animaux sont anthropogéniques ou formulés par les humains, mais ils ne sont pas anthropocentriques, c’est-à-dire relatifs à notre utilité humaine ; ils sont la traduction, en langage juridique (et humain), de ce qu’il est juste de faire dans nos interactions avec les animaux pour parvenir à une cohabitation leur causant le moins de mal possible et rendant leur mise à mort exceptionnelle.
Cette théorie globale de la justice tire les conséquences normatives de la sentience et montre ce que serait une société non spéciste. Toutefois, le problème qui demeure est de savoir comment nous pouvons atteindre cet idéal de justice et lutter contre l’exploitation des animaux qui est encouragée par notre modèle de développement.
Trouver des accords sur fond de désaccords
La démocratie est inséparable d’une certaine conflictualité qui doit être encadrée afin que nous parvenions à l’élaboration de compromis permettant de légiférer sur des sujets qui divisent. Quand il s’agit de la cause animale, la difficulté est d’autant plus grande que les animaux ne peuvent élire ni congédier les représentants politiques. Ils ont cependant des porte-parole dans la société civile, donc à l’extérieur des instances délibératives.
Une solution est d’apporter des modifications au système représentatif, afin qu’il soit possible de veiller, au sein des instances délibératives, à ce que toutes les propositions de loi soient examinées en tenant compte de leur impact sur les animaux[5]. C’est cette mission que remplit depuis 2023 la Commissaire pour la protection animale en Allemagne : elle encourage la collaboration entre les associations, les organisations non gouvernementales et le gouvernement en conseillant le ministre fédéral de l’Agriculture et de l’alimentation. Elle promeut ainsi une approche transversale de ce sujet et prépare des lois ne contredisant pas le devoir de protection animale qui ne figure toutefois pas dans la constitution allemande, contrairement à ce qui se passe en Italie, en Autriche et en Belgique. Cette constitutionalisation est d’ailleurs une piste intéressante car elle compromet les stratégies de ceux qui s’opposent à toute amélioration de la condition animale.
La construction de désaccords raisonnables ou d’accords sur fond de désaccords passe par le fait de déterminer des priorités en insistant sur ce qui pourrait faire l’objet d’un consensus large. La suppression des mutilations, la fin des cages – que la Commission européenne s’était engagée en 2022 à demander suite à l’Initiative Citoyenne Européenne –, peuvent rassembler une large majorité. Cela suppose d’aider les éleveurs à opérer les restructurations nécessaires et d’agir au niveau des prix afin que les produits animaliers issus des élevages intensifs ne soient pas plus compétitifs que ceux qui viennent d’élevages respectueux du bien-être animal. Mais on peut avoir des revendications plus radicales en ce qui concerne la chasse à courre, la corrida, la captivité des animaux sauvages dans les cirques, la fourrure et le foie gras. La suppression de ces pratiques aujourd’hui désavouées par un nombre croissant de citoyens doit être accompagnée de mesures permettant aux anciens dresseurs et producteurs de se reconvertir. Cela ne signifie pas que tout le monde sera satisfait. Cependant, considérant que la cause animale est devenue un enjeu de société, on peut demander l’interdiction de certaines pratiques. Celles don le maintien n’est justifié que par la volonté d’une minorité de défendre une tradition dont la violence contredit l’effort collectif pour promouvoir plus de sollicitude.
Depuis une quinzaine d’années, la reconnaissance du coût environnemental de la viande, la conscience de l’impact des modes de production industriels sur les conditions de vie des éleveurs et la crainte de risques sanitaires associés à l’usage massif des antibiotiques dans les élevages concentrationnaires et à l’apparition de zoonoses dues aux conditions de vie dans ces fermes-usines expliquent que l’on ne peut plus exclure la question de nos rapports aux animaux de la transition écologique. Une approche globale associant les quatre piliers de la transition écologique, à savoir la lutte contre le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité, la santé (humaine et animale), la justice sociale et le bien-être animal, peut se traduire par des avancées concrètes.
Enfin, il importe de prendre en compte la dimension stratégique de la cause animale. La violence envers les animaux est l’emblème d’une culture de mort qui est elle-même liée au déni de la mort, c’est-à-dire à un rejet de notre mortalité qui nous pousse à considérer comme bons à tuer et à manger les êtres qui incarnent une part de nous-mêmes que nous refoulons. Nous ne pourrons pas sortir de la domination qui s’exerce à la fois sur les autres humains, sur la nature à l’extérieur de nous et sur notre propre nature, si nous ne prenons pas la mesure des enjeux éthiques et civilisationnels associés au massacre à grande échelle des animaux. Nous ne pourrons échapper à la barbarie et sortir d’un modèle de développement générateur de contre-productivités écologiques, économiques, sociales et politiques si nous ne nous réconcilions pas avec notre condition charnelle, engendrée et mortelle. Or nos rapports aux animaux qui, comme nous, sont vulnérables, est l’une des voies de cette réconciliation. Aussi la cause animale est-elle le chapitre central d’un projet d’émancipation visant à remplacer la domination par la considération et à promouvoir une manière d’habiter et de cohabiter avec les autres, humains et autres qu’humains, qui soit plus juste et moins violente. •
[1]. Jeremy Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation, trad. E. Utria, Paris, Vrin, 2011. Voir le chap. 17, section 1, p. 324-325.
[2]. En 1992, la FAWC (Farm Animal Welfare Council) parle de cinq libertés : absence de faim, de soif, de malnutrition ; la présence d’abris appropriés et de confort ; l’absence de maladie et de blessure ; l’absence de peur et d’anxiété ; la possibilité d’exprimer les comportements propres à son espèce.
[3]. Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis. A Political Theory of Animal Rights, London, Oxford University Press, 2010. Trad. Française de P. Madelin, Alma, 2016, Hermann, 2025.
[4]. Les auteurs empruntent à John Rawls cette notion que l’on trouve au paragraphe 22 de sa Théorie de la justice (Paris, Seuil,1987) et qui remonte à D. Hume.
[5]. Voir de Corine Pelluchon : Manifeste animaliste. Politiser la cause animale, Alma, 2017, Rivages, 2021 ; Les nourritures. Philosophie du corps politique, Seuil, 2015, 2020.