Steward Muhindo Kalyamughuma est activiste à la Lucha (RDC).
Cet article analyse comment les mouvements la Lucha, le Balai Citoyen et Y’ en a marre ont dû réajuster leur stratégie d’action pour continuer à agir sur le terrain et faire avancer leur combat citoyen dans un environnement répressif ayant émergé en RDC, Burkina Faso et Sénégal au cours des dernières années.

Il y a 10 ans, les mouvements citoyens africains Lucha (Lutte pour le Changement) de la République démocratique du Congo, Balai Citoyen du Burkina Faso et Y’ en a marre du Sénégal recevaient, conjointement avec la musicienne béninoise Angélique Kidjo, le prestigieux prix Ambassadeur de la conscience 2016 d’Amnesty International. Portés essentiellement par les jeunes, ces mouvements citoyens se sont forgé une notoriété et une identité de gardiens de la démocratie dans leurs pays. L’influence politique et sociale croissante des mouvements citoyens en Afrique n’a cependant pas protégé durablement l’espace civique sur le continent.
Militer sous occupation armée : le défi de la Lucha au Congo
Créée en 2012 à l’est de la République démocratique du Congo, la Lucha a émergé comme un espace de lutte non violente pour des jeunes dans un pays où les revendications s’expriment souvent par les armes[1]. Durant toute son existence, le mouvement a fait face à une forte répression étatique. Mais depuis quelques mois, la Lucha est confrontée à une menace imprévisible et encore plus brutale : l’occupation d’une partie du pays par les rebelles du M23 et l’armée rwandaise. La Lucha en a payé un lourd tribut : ses militants ont été durement persécutés[2] et ses activités proscrites par la rébellion. Loin d’anéantir le mouvement, ce contexte difficile l’a amené à réorienter son action.
La Lucha a d’abord tiré parti de la délocalisation forcée de ses militants dans différents pays africains pour sensibiliser sur la guerre au Congo et mobiliser des alliés au sein d’organisations militantes panafricaines. Certaines conférences et certains rassemblements pour la paix au Congo ont ainsi été organisés en Tanzanie, au Kenya, au Burundi et au Sénégal. Par ailleurs, la Lucha contribue de manière significative au travail de surveillance et de documentation des violations des droits humains sur le terrain depuis la résurgence de l’insécurité. Derrière plusieurs rapports sur les droits humains se trouvent des activistes locaux, y compris de la Lucha, qui participent à la collecte et à la vérification des informations. Ce travail est essentiel pour établir les faits et lutter contre l’impunité des crimes graves. Enfin, la Lucha a renforcé sa présence sur les espaces numériques, notamment les réseaux sociaux afin de dénoncer les violations des droits humains et les injustices que subissent les populations congolaises. Bien que cette stratégie ait dû être temporairement suspendue en raison des risques qu’elle fait peser sur les militants restés au pays, elle a permis de visibiliser certaines exactions et d’obtenir des améliorations ponctuelles.
Burkina Faso : une junte militaire qui écrase la société civile
Depuis septembre 2022, le Burkina Faso est dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré, arrivé au pouvoir après avoir renversé un autre putschiste, le lieutenant-colonel Damiba[3]. Le mouvement Balai Citoyen, qui était au centre de la mobilisation populaire ayant chassé le dictateur Blaise Compaoré du pouvoir en 2014, a été largement persécuté sous la gouvernance militaire. Enrôlement forcé dans l’armée et envoi au front[4], arrestation arbitraire et détention illégale, enlèvement et exil forcé, plusieurs activistes du Balai Citoyen ont été soumis à la répression au Burkina Faso.
Malgré ce contrôle de l’espace civique, le Balai Citoyen n’a pas du tout arrêté son combat. Le mouvement s’est notamment focalisé sur les questions sociales susceptibles d’échapper à l’attention des autorités et à la répression politique, comme le prix des produits sur les marchés ou l’assainissement public. Dans cette optique, le Balai Citoyen a mis en veille ses manifestations contestataires et axé son action sur l’éducation citoyenne. En octobre 2024, le mouvement a par exemple lancé un projet de promotion de l’engagement civique au Burkina Faso afin d’accroître la participation citoyenne des jeunes et des femmes.
Par ailleurs, le Balai Citoyen met à profit son réseau international pour continuer à sensibiliser sur la situation au Burkina Faso et mobiliser le soutien dans son combat pour le rétablissement de la démocratie. Le mouvement a notamment multiplié la participation à différentes rencontres panafricaines. Si ces activités à l’étranger peuvent sembler plus aisées, elles ne sont pas sans risque. C’est notamment en revenant d’un rassemblement des activistes africains au Bénin en mars 2025 que Miphal Ousmane Lankoandé a été arrêté.
Y’ en a marre : renforcer l’engagement citoyen et la solidarité panafricaine
Au Sénégal, après l’échec du troisième mandat d’Adboulaye Wade en 2012, la gouvernance de son successeur Macky Sall n’a pas été à la hauteur des attentes. À l’approche des élections de 2024, la répression contre l’opposition politique[5] et la société civile s’est intensifiée. Y’ en a marre, pourtant ancien allié de Macky Sall, n’a pas été épargné. Ses manifestations publiques ont été réprimées et son coordonnateur Aliou Sané a été mis en prison. Macky Sall a fini par reprendre à son compte les dérives dictatoriales qu’il dénonçait.
Ce recul inattendu sous Macky Sall au Sénégal a renforcé la conviction du mouvement Y’ en a marre que la base d’un changement social durable repose sur le citoyen et non l’élite dirigeante. Le mouvement articule ainsi une partie de son action sur le renforcement de l’engagement citoyen de la population à travers le programme Tabax Ëlleg (Construire l’avenir). Ce programme intègre cinq projets cohérents, participatifs et avant-gardistes axés sur la gouvernance locale, les cultures urbaines, la citoyenneté, le développement d’un média alternatif et la formation des jeunes à la communication citoyenne.
Par ailleurs, Y’ en a marre a mis en place un lieu-refuge pour soutenir les activistes et autres mouvements de lutte en Afrique. Dénommée Karibu (Bienvenue en swahili), cette maison panafricaine accueille au Sénégal les défenseurs des droits humains africains persécutés, menacés, en situation de danger, et/ou contraints à l’exil en raison de leur engagement militant dans leurs pays. Sur un continent marqué par la répression politique, les coups d’État et la guerre, la maison Karibu est devenue un espace de protection et de reconstruction pour de nombreux activistes africains en leur apportant notamment protection et sécurité[6].
Conclusion
L’occupation armée en République démocratique du Congo, la gouvernance militaire au Burkina Faso et l’inattendu recul démocratique sous Macky Sall au Sénégal révèlent que les acquis des luttes citoyennes peuvent être remis en cause. Cette situation affecte notamment la capacité des mouvements à mener leurs actions militantes et à contribuer à l’avancement démocratique de leur pays. Elle invite aussi les mouvements militants à repenser leur action afin de pouvoir poursuivre la lutte dans ces contextes difficiles.
Les mouvements Lucha en RDC, Balai Citoyen au Burkina Faso et Y’ en marre au Sénégal, ont réussi à tirer profit du contexte sécuritaire et politique fragile dans leurs pays pour innover dans leur manière de militer et exploiter les opportunités offertes par la conjoncture, faisant ainsi preuve d’une adaptation stratégique. Ces réajustements opérationnels n’ont peut-être pas permis d’exercer une pression suffisante sur les différentes parties prenantes en vue d’un changement rapide et durable dans les trois pays. Cependant, ces ajustements révèlent que des opportunités d’action existent même dans un contexte de forte répression. Il faut les identifier et les exploiter. •
[1]. Bienvenu Matumo et Steward Muhindo, « La Lucha : une lutte atypique dans un pays autoritaire », in Collectif, Congo (RDC) : la Reproduction des prédations, Syllepses, septembre 2024.
[2]. RD Congo : Le M23 soutenu par le Rwanda cible des journalistes et des activistes, Human Rights Watch, 12 mars 2025.
[3]. Burkina Faso : un deuxième coup d’État réduit encore l’espoir démocratique, Civicus, 10 octobre 2022.
[4]. Deux activistes burkinabè ayant été enrôlés illégalement dans l’armée ont été libérés, Human Rights Watch, 10 octobre 2025.
[5]. Sénégal : Amnesty International demande une enquête indépendante sur la répression meurtrière lors des manifestations, Amnesty International, 8 juin 2023.
[6]. Résidence Karibu : un sanctuaire de bien-être au cœur de la Téranga pour militants en détresse, Anonyme, 23 septembre 2025.