Pascal Tozzi est politiste, professeur des universités en aménagement de l’espace-urbanisme à l’Université-IUT Bordeaux-Montaigne/UMR CNRS Passages. Il est responsable de la chaire Unesco « Intervention sociale non-violente ».
Lorsqu'on évoque la non-violence, viennent spontanément à l'esprit Gandhi, Martin Luther King ou les grandes mobilisations citoyennes contre les injustices. Plus rarement pense-t-on au travail quotidien des éducateurs spécialisés, assistants sociaux, animateurs socioculturels, médiateurs, professionnels du médico-social, de la protection de l'enfance et autres. Au cœur de ces métiers de l’accompagnement se jouent pourtant quotidiennement des situations où la violence peut surgir, se reproduire ou au contraire être prévenue et transformée.
Cet « angle mort » est d’autant plus étonnant que la non-violence et l'intervention sociale (IS) poursuivent des finalités convergentes : préserver la dignité humaine, renforcer le pouvoir d'agir, prévenir les violences, contribuer à une société plus juste... Mais reste que leurs dialogues et leurs collaborations demeurent encore limités.
De ce constat est née, en 2022, la chaire1 UNESCO « Intervention sociale non-violente » (ISNoV), portée par l'Université Bordeaux Montaigne avec le soutien de Non-Violence XXI. Le renouvellement de la chaire accordé en juillet 2026 pour quatre années supplémentaires renouvelables par l’UNESCO traduit la reconnaissance du travail effectué et la volonté de consolider, d'amplifier cette entreprise collective.
Le social, un enjeu pour la non-violence
L'IS est souvent définie par ses missions : protéger, accompagner, soutenir, favoriser l'autonomie, lutter contre les exclusions et les vulnérabilités. Outre cette approche fonctionnelle, elle agit sur les conditions de la vie collective en contribuant à tisser les liens « bons » entre les personnes, les groupes, les institutions et les territoires. À ce titre, elle est un espace privilégié où se jouent la reconnaissance, l'effectivité des droits, l’inclusion, la gestion constructive des conflits et plus largement la possibilité même d'un vivre-ensemble.
C'est sur ce terrain que la non-violence trouve une résonance particulière : les professionnels interviennent aujourd’hui dans un contexte miné par l'accroissement des inégalités, la précarisation des existences, les migrations contraintes, les violences intrafamiliales, les fractures territoriales ou encore les tensions identitaires. À ces violences sociales s'ajoutent celles qui traversent les organisations elles-mêmes : injonctions contradictoires, contraintes institutionnelles, perte de sens, épuisement professionnel, violences symboliques ou physiques, etc. L'accompagnement pouvant alors devenir le lieu paradoxal où se rejouent les mécanismes qu'il cherche précisément à réduire.
Dans cette perspective, la non-violence apparaît comme une véritable praxis : elle constitue une manière d'agir qui articule compétences relationnelles, réflexion critique et méthodes d'action afin de prévenir les logiques de domination, d'exclusion et de déshumanisation. Avec elle, il ne s'agit plus seulement d'agir sur les violences, mais de repenser l'action professionnelle à partir des principes de la non-violence en questionnant simultanément les finalités de l'action, les pratiques professionnelles, les organisations et les politiques publiques.
Cela ne signifie pas pour autant que la non-violence soit absente de l'IS. Au contraire, de nombreuses modalités d'action mobilisent déjà, souvent implicitement, des principes qui lui sont proches. Chaque jour, les professionnels inventent, ajustent et parfois « bricolent » des réponses permettant de désamorcer les conflits, de restaurer le dialogue, de reconnaître les personnes dans leur singularité, de soutenir leur autonomie ou de préserver la qualité de la relation, malgré les contraintes contextuelles. Ces savoir-faire et savoir-être, construits dans l'expérience autant que dans les référentiels professionnels, constituent un patrimoine d'intervention qui relève bien de la non-violence, même s’il n'est pas nommé comme tel.
Néanmoins, ces pratiques restent souvent élaborées dans l'urgence des situations, encore peu visibles, peu théorisées et insuffisamment mutualisées. L'enjeu devient alors moins d'introduire la non-violence dans un champ qui l'ignorerait que de reconnaître cet héritage professionnel, de le mettre en dialogue avec les apports de la non-violence et d'en faire un levier de réflexion, de formation et de transformation des professionnalités. Elle offre en effet des repères conceptuels et méthodologiques susceptibles d'éclairer, de renforcer et de relier ce « déjà là » de l'IS.
La chaire UNESCO ISNoV s'inscrit précisément dans cette logique de fertilisations croisées. Elle favorise la rencontre entre savoirs scientifiques, savoirs professionnels et savoirs issus des mouvements de non-violence afin d'enrichir, d’étayer le pouvoir d'agir des intervenants sociaux et de soutenir des modes d'intervention plus humanisants. Elle entend également travailler aux décloisonnements disciplinaires, professionnels et institutionnels afin de construire une culture commune de la non-violence, nourrie par la complémentarité des approches et des expériences.
Pourquoi une chaire UNESCO ?
Le choix d'une chaire UNESCO répond à cette ambition de changement d'échelle. Le programme Unitwin2 favorise la coopération entre universités, professionnels et société civile afin de produire des connaissances, expérimenter des réponses, former les futurs intervenants et diffuser les savoirs à l'international. Dans ce cadre, la chaire ISNoV inscrit aussi l'IS dans une dynamique coopérative Nord-Sud fondée sur la circulation des expériences autant que des connaissances. Cette singularité est à souligner puisqu’à ce jour, seules trois chaires UNESCO dans le monde comportent explicitement le terme « non-violence » dans leur intitulé, ISNoV étant la seule consacrée à l'IS. Au-delà de cette reconnaissance institutionnelle, l'enjeu est de contribuer à structurer un champ scientifique encore émergent, à la croisée des sciences humaines, du travail social et des études sur la non-violence.
Cette ambition se décline à travers cinq registres d'action complémentaires : produire des connaissances, développer les compétences, expérimenter de nouvelles réponses, renforcer les coopérations internationales et diffuser une culture de la non-violence. La dynamique engagée se traduit par l'organisation de colloques, séminaires et publications scientifiques (dont deux ouvrages édités par Carrières Sociales Éditions) ; de semaines thématiques, de formations et d’un futur diplôme universitaire ; par des recherches-actions, notamment avec des dispositifs d'instituts thérapeutiques éducatifs et pédagogiques (DITEP), ou des démarches telles que les Médiations Nomades, menées avec le MAN Lyon ; par un réseau de partenariats avec des universités d'Europe, d'Amérique latine et du Moyen-Orient (avec la convention bilatérale conclue entre l'Université Bordeaux Montaigne et l'Academic University for Non-Violence and Human Rights (AUNOHR, Liban) ; enfin, par des actions de diffusion et de valorisation associant conférences, expositions, créations, collaborations éditoriales avec Alternatives Non-Violentes (dont ce numéro), ainsi que la constitution, avec le Centre de ressources sur la non-violence de Colomiers, du premier fonds documentaire universitaire français consacré à la non-violence à l’IUT Bordeaux Montaigne.
Les colloques internationaux de Bordeaux (2023) et de Bogotá (2025) constituent deux jalons majeurs du projet. Le premier a réuni près de 200 participants, 40 communications scientifiques et des représentants de dix pays ; le second a consolidé l'ancrage international de la chaire, notamment grâce à l’élargissement des coopérations avec des partenaires tels que la chaire UNESCO Prevención de violencia contra las mujeres de l'Université Simón Bolívar (Colombie).
Un chantier ouvert
Les travaux engagés permettent aujourd'hui d'esquisser une première définition de l'IS non-violente. Dans ses grandes lignes, celle-ci désigne l'ensemble des pratiques professionnelles, collectives et institutionnelles qui mobilisent les principes, méthodes et compétences de la non-violence afin de prévenir, contenir et transformer les processus de violence traversant les personnes, les groupes, les organisations et les territoires, tout en renforçant le pouvoir d'agir, la qualité des relations d'accompagnement et les capacités collectives de prévention, de régulation et de transformation des violences.
Cette définition conduit à dépasser une conception strictement technique du travail social. Elle invite à considérer que la manière d'intervenir est indissociable du projet de société auquel cette intervention contribue. Plus qu’une compétence supplémentaire qui viendrait s'ajouter aux autres, la non-violence constitue dès lors une façon d'habiter la relation professionnelle, d'exercer l'autorité, de gérer les situations critiques, de reconnaître les personnes accompagnées comme des sujets de droits, de parole, de culture et de savoirs.
Elle engage les organisations : une pratique professionnelle ne peut durablement être non-violente si elle s'exerce dans des environnements marqués par la maltraitance institutionnelle, les injonctions paradoxales ou les empêchements d'agir. Elle suppose également des organisations capables de devenir réflexives, offrant des espaces où les professionnels peuvent analyser leurs pratiques, élaborer collectivement les problématiques rencontrées et ajuster leurs réponses. La non-violence implique ainsi une responsabilité collective. Dans cette perspective, l'IS apparaît comme l'un des lieux où une société peut apprendre concrètement à faire humanité, en faisant de la reconnaissance, de la solidarité et de la participation démocratique les conditions d'un lien social durable.
Bien que de nombreux défis restent encore à relever, la chaire UNESCO ISNoV est déjà parvenue à ouvrir le chantier d'un dialogue entre les savoirs de la non-violence, les connaissances produites par la recherche et les savoirs d'action développés dans l'IS. Avec celui-ci, la question se déplace. Il ne s'agit plus seulement de montrer comment la non-violence peut inspirer le travail social, mais aussi de reconnaître que l'IS constitue déjà l'un des lieux où une société expérimente quotidiennement des résistances aux violences sans les reproduire.
L'IS non-violente ne constitue donc pas un domaine supplémentaire du travail social. Elle en propose une lecture renouvelée, faisant de la non-violence un principe d'intelligibilité, d'action et de transformation de la société que nous voulons construire. En ce sens, l'IS apparaît non seulement comme un champ opérationnel, mais aussi comme un espace privilégié d'apprentissage de la non-violence, un laboratoire où celle-ci s'éprouve, s'invente et se transmet.
1 Une chaire Unesco est un projet et une équipe de recherche au sein d'une université ou d'un établissement d'enseignement supérieur qui travaille en partenariat avec l'Unesco pour faire progresser les connaissances et les pratiques dans un domaine prioritaire. Le projet est officialisé par un accord signé entre la direction de l'Unesco et le chef de l'établissement d'accueil (président ou recteur)
2Unitwin : abréviation de University Twinning and Networking Programme.