Alain Refalo est rédacteur en chef d’ANV et militant-chercheur au Centre de ressources sur la non-violence
Le mot « non-violence » semble aujourd’hui familier. Il appartient au vocabulaire politique, philosophique et militant contemporain. On l’associe spontanément à Gandhi, aux luttes pour les droits civiques, ou aux formes modernes de résistance civile. Pourtant, son histoire demeure largement méconnue. D’où vient exactement ce mot ? À quel moment apparaît-il dans la langue française et dans quels contextes est-il employé pour la première fois ? Et surtout, comment un terme aujourd’hui chargé d’une forte portée éthique et politique a-t-il pu émerger dans des usages initialement très éloignés de la pensée gandhienne ?
L’origine du mot « non-violence » constitue une énigme linguistique autant qu’historique. Car si l’idée d’agir sans violence traverse de nombreuses traditions spirituelles et philosophiques depuis l’Antiquité, le mot lui-même est étonnamment récent. Longtemps, les sociétés ont pensé la guerre, la domination ou la contrainte sans éprouver le besoin de nommer explicitement leur contraire. Ce décalage entre l’ancienneté de l’idée et la relative nouveauté du terme mérite d’être interrogé.
Le mot « non-violence » n’est pas né dans le contexte des luttes anticoloniales du XXe siècle. Bien avant Gandhi, il apparaît en langue française dans des textes juridiques du début du XIXe siècle, avant de circuler dans la lexicographie, les milieux anarchistes et certaines réflexions pacifistes. À travers ces usages successifs, le terme change progressivement de statut : d’abord catégorie technique du droit, il devient peu à peu une notion morale, puis une idée de lutte et de transformation sociale.
Les premières occurrences
Les premières occurrences du mot « non-violence » apparaissent en langue française dès le premier tiers du XIXe siècle dans les ouvrages de droit. Le terme est employé dans un cadre juridique précis, lié à la théorie de la possession et de la prescription acquisitive. Il sert à qualifier la « paisibilité » d’une possession, c’est-à-dire l’absence de violence dans l’acquisition ou l’exercice d’un droit.
Le « non » de « non-violence », parfois écrit sans trait d’union, est utilisé au sens de « sans » : sans violence. La notion ne renvoie donc pas encore à une doctrine morale ou politique, mais à une qualité juridique de la possession. Dans le cadre de l’usucapion1, la possession doit être exercée sans recours à la violence pour produire ses effets.
Cette exigence est traditionnellement exprimée par l’adjectif « paisible ». Ainsi, parmi les conditions requises par l’article 2261 du Code civil pour prescrire, la possession doit être « continue et non interrompue, paisible, publique, non équivoque, et à titre de propriétaire ». La « paisibilité » signifie précisément que la prise ou le maintien de la possession sont exempts de violence. Cette exigence possède des racines anciennes puisqu’on en trouve une formulation très proche dans le droit romain.
Cette origine juridique du mot « non-violence » en langue française montre que le terme, avant d’être investi d’une portée philosophique ou politique au XXe siècle, relevait d’un usage juridique précis, circonscrit et techniquement défini.
L’émergence du mot dans les milieux anarchistes à la fin du XIXe siècle
À la fin du XIXe siècle, le mot « non-violence » apparaît en langue française dans des publications issues du courant anarchiste, tandis que des formes de pensée et de pratiques explicitement non-violentes s’y développent parallèlement. Ce moment est particulièrement important, car il marque le passage d’un usage strictement juridique du terme à son entrée dans le champ des luttes sociales et politiques.
Le choix des méthodes de lutte dans le courant anarchiste a toujours fait l’objet de débats intenses, notamment après l’échec de la stratégie de la propagande par le fait et les assassinats ciblés. Chez plusieurs théoriciens et militants anarchistes, le refus de la violence entre en tension avec l'exigence révolutionnaire qui traverse ce courant politique. C’est dans ce cadre que le mot « non-violence » apparaît ici ou là dans des publications anarchistes.
E. Armand, figure majeure de l’anarchisme individualiste, utilise le mot dès 1904. Il défend l’idée d’une « révolte consciente et non-violente ». Certains commencent à mettre clairement en évidence que la fin ne peut être séparée des moyens et que la violence ne saurait conduire à une société libérée de la domination. Mais déjà, le mot suscite débat. Parfois associé à la résignation et la passivité, il est alors contesté.
Il est à noter que le terme émerge également dans certaines publications pacifistes et antimilitaristes, bien avant le fameux Mahatma Gandhi de Romain Rolland en 1923. Dans ces milieux, la non-violence commence alors à désigner non seulement un refus de la guerre, mais aussi une exigence morale cohérente concernant les moyens de l’action politique.
La refondation du mot par Gandhi
Au début du XXe siècle, le terme est déjà employé, mais il ne renvoie pas encore à une doctrine clairement stabilisée. C’est dans ce contexte qu’intervient la contribution décisive de M. K. Gandhi, l’avocat d’origine indienne qui deviendra le libérateur de l’Inde. Gandhi ne crée pas ex nihilo le mot « non-violence » ; il rencontre un terme déjà présent dans les langues européennes, mais encore flottant et marginal. Cependant, il va lui donner une profondeur nouvelle en l’associant à une tradition philosophique et spirituelle beaucoup plus ancienne : celle de l’ahimsa, notion issue des traditions jaïniste, bouddhiste et hindoue.
Le terme sanskrit ahimsa signifie littéralement le refus de nuire à tout être vivant, en pensée, en parole et en acte. Pendant plusieurs années, Gandhi hésite sur les mots permettant de rendre cette idée dans un langage politique moderne. En Afrique du Sud, il emploie d’abord l’expression anglaise « passive resistance » (résistance passive), qu’il juge rapidement insatisfaisante, car elle suggère une attitude de faiblesse. Il forge alors le terme satyagraha, « attachement à la vérité » ou « force qui naît de la vérité », pour désigner une pratique de lutte active fondée sur la désobéissance civile et la force morale.
Le passage décisif s’opère en 1919. Après les violences qui accompagnent la campagne contre les lois Rowlatt en Inde, Gandhi suspend le mouvement de désobéissance civile. Dans un communiqué du 18 avril 1919, il justifie cette décision en rappelant que le satyagraha ne peut être efficace que s’il repose simultanément sur satya (vérité) et ahimsa. C’est dans ce texte qu’il traduit explicitement ahimsa par « non-violence » en anglais, en écrivant : « satya (truth) and ahimsa (non-violence) together make the parent trunk »2.
Ainsi, Gandhi ne se contente pas de reprendre un mot disponible, il lui donne une fonction structurante. La non-violence cesse d’être une simple absence de violence ou une qualité morale. Elle devient le principe organisateur du satyagraha, au même titre que la vérité. Gandhi expliquera par la suite qu’il cherchait un terme capable d’exprimer non seulement une abstention de nuire, mais une force positive, une énergie orientée vers la transformation des relations humaines et des structures politiques.
L’histoire du mot connaît alors une inflexion décisive. D’une catégorie descriptive issue du droit, la non-violence devient une philosophie de l’action capable d’unifier plusieurs dimensions jusque-là dispersées : refus du meurtre, exigence morale, résistance politique et transformation sociale. Nommer la non-violence a constitué une étape décisive pour pouvoir la penser, puis la pratiquer comme une véritable force politique.
1Le mot « usucapion » ou « prescription acquisitive » désigne la manière dont la propriété peut s’acquérir par une possession paisible et publique prolongée dont la durée est fixée par la Loi.
2Press statement on suspension of civil disobedience, [18 avril 1919], in The Hindu, 21 avril 1919, Collected works of Mahtama Gandhi, n° 17, p. 445.