Martin Luther King et la désobéissance civile

Auteur

Alain Refalo

Année de publication

2008

Cet article est paru dans

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Martin Luther King découvre la non-violence dans ses lectures de Henri-David Thoreau. Il en fait alors un principe de base de ses actions pour rallier ses adversaires à sa cause. L’objectif : leur faire prendre conscience par le dialogue et l'action des nécessaires changements pour la paix. Même si les obstacles sont nombreux, la non-violence reste son guide et il prône alors la désobéissance aux lois injustes au nom du devoir moral.

Analyser la démarche de Martin Luther King sur la question de la désobéissance civile, c’est s’intéresser à sa philosophie de l’action dans son combat pour la reconnaissance des droits de la communauté noire aux États-Unis. Inspiré par Thoreau et Gandhi, King a défini ses propres principes de l’action directe nonviolente parmi lesquels la désobéissance civile constitue un levier décisif pour contraindre l’adversaire sans l’humilier.


Martin Luther King, alors jeune étudiant, avait été « enthousiasmé » par la lecture de Henry David Thoreau. « Au cours de mes études, écrit-il dans Combats pour la liberté, je lus pour la première fois l’essai sur la désobéissance civile de Thoreau. Fasciné par l’idée de refuser de collaborer avec un système mauvais, je fus tellement bouleversé que je relus l’ouvrage plusieurs fois. Ce fut mon premier contact intellectuel avec la théorie de la résistance non-violente 1 .» King apprit de Thoreau l’impérieuse nécessité de ne pas se résigner face à l’injustice, de lui opposer un refus total, quitte à ce que ce refus implique d’entrer en dissidence avec les lois de son pays. « J’ai alors acquis la conviction que le refus de coopérer avec le mal est une obligation morale,écrit-il, tout autant que la coopération avec le bien. Nul n’a su défendre cette idée avec autant d’éloquence et de passion que Henry David Thoreau. […] Les enseignements de Thoreau ont repris vie dans notre mouvement pour la défense des droits civiques. En vérité, ils sont plus vivants que jamais. Ils s’expriment par l’occupation d’un comptoir de restauration interdit aux Noirs ; par le voyage d’un groupe biracial dans un autocar comme l’ont fait les militants de la liberté à travers le Mississippi ; par une manifestation pacifique à Albany, en Géorgie ; par le boycottage des autobus à Montgomery, dans l’Alabama. Telles sont les conséquences de la ferveur avec laquelle Thoreau nous a enseigné qu’il faut résister au mal et qu’aucun homme soucieux de moralité ne peut patiemment supporter l’injustice 2


L’arme ultime de l’action directe


King affirme que l’objectif de l’action directe non-violente n’est pas de vaincre l’adversaire, mais de le gagner à la cause qu’il défend. C’est pourquoi il préconise d’abord le dialogue et la persuasion pour tenter de le convaincre. C’est seulement lorsque le dialogue a échoué ou n’est plus possible, que l’action directe non-violente devient inévitable. Mais pour King, la négociation reste l’objectif de l’action. Il s’agit d’imposer cette négociation grâce à une stratégie de « la tension » suscitée par l’action non-violente. King précise qu’il parle de « tension constructive et non-violente » qui permet à tous les protagonistes d’entrer dans un processus de résolution positive du conflit. Pendant la campagne de boycott des bus de Montgomery, il écrit pour justifier son action : « Nous entendons agir directement contre l’injustice, sans attendre que d’autres le fassent pour nous. Nous n’obéirons pas à des lois injustes, nous ne nous soumettrons pas à des pratiques injustes. Nous ferons tout cela paisiblement, ouvertement et joyeusement, parce que notre but est de persuader. Nous choisissons la voie de la non-violence parce que notre objectif est une communauté en paix avec elle-même. Nous tenterons de persuader par nos paroles, mais si nos paroles sont inefficaces, nous tenterons de persuader par nos actes. Nous accepterons toujours de discuter et de rechercher un compromis loyal, mais nous sommes prêts à souffrir, si nécessaire, et même à risquer nos vies pour témoigner de la vérité telle que nous la concevons 3 . »

Mais la campagne de boycott de bus de Montgomery ne fut pas directement une action de désobéissance civile. Il s’agissait d’une action de non-coopération légale de masse visant à organiser une pression économique sur la compagnie. King n’a jamais hésité à manier la symbolique des actions, à organiser des actions publiques, mais légales qui expriment une revendication forte.

Dans la stratégie de l’action directe non-violente, il importe en effet d’utiliser d’abord tous les moyens légaux de non-coopération à disposition. Mais lorsque le constat est fait de l’impuissance des moyens utilisés, il est inévitable de passer à une étape supérieure. Cette étape, c’est la désobéissance civile.

Pour King, la désobéissance civile devient légitime lorsque tous les moyens légaux de protestation n’ont pas permis de créer un rapport de forces suffisant pour obliger l’adversaire à reconnaître les droits des noirs et à négocier. Arme ultime et radicale, elle doit être minutieusement organisée pour rester civile et nonviolente, mais également pour atteindre ses objectifs.

Lorsqu’à la fin de sa vie, il envisage d’organiser la grande marche des pauvres sur Washington, King sait que ce combat ne peut être gagné que si les Noirs sont capables d’enrayer durablement la machine à produire de l’injustice. « La protestation non-violente, précise King, doit désormais mûrir pour atteindre un autre niveau et correspondre à une impatience accrue chez les Noirs et à une résistance renforcée chez les Blancs. Ce deuxième niveau, c’est la désobéissance civile de masse. Il nous faut plus qu’une affirmation devant la société ; il nous faut une force qui interrompe son fonctionnement à certains postes-clés 4 . » Il ne s’agit pas seulement de désobéir pour être en accord avec sa conscience, mais de s’organiser collectivement pour établir une pression politique insupportable pour le pouvoir. La désobéissance civile doit donc rechercher l’efficacité politique.


Lois justes et lois injustes


La désobéissance civile devient un devoir pour tous ceux qui sont soucieux de la dignité humaine, qui ne veulent pas collaborer avec l’injustice et qui cherchent, en enfreignant la loi, à enrayer la machine qui produit l’oppression. Martin Luther King aura le souci constant d’expliquer, de justifier les raisons qui le poussent à enfreindre les lois ségrégationnistes. Ainsi, dans la fameuse Lettre de la prison de Birmingham, il expose les principales justifications à son action de désobéissance civile. À ses détracteurs qui s’inquiètent qu’il proclame l’obéissance à certaines lois et l’infraction à d’autres, la précision suivante : « Il existe deux catégories de lois : celles qui sont justes et celles qui sont injustes. Je suis le premier à prêcher l’obéissance aux lois justes. L’obéissance aux lois justes n’est pas seulement un devoir juridique, c’est aussi un devoir moral. Inversement, chacun est moralement tenu de désobéir aux lois injustes. J’abonderais dans le sens de saint Augustin pour qui « une loi injuste n’est pas une loi 5 . » Il précise que la loi juste est la loi qui s’accorde avec « la loi morale ou la loi de Dieu », c’est-à-dire qui « élève la personne humaine ». En conséquence, la loi injuste est la loi qui « dégrade la personne humaine ». Il souligne que « toute loi qui impose la ségrégation est injuste car la ségrégation déforme l’âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l’impose un fallacieux sentiment de supériorité et à celui qui la subit un fallacieux sentiment d’infériorité 6 ». La désobéissance civile n’est donc légitime qu’en rapport avec une injustice caractérisée qu’il ne suffit pas de dénoncer, mais qu’il importe de combattre pour la faire cesser.

Dans cette Lettre, King indique qu’entrer en désobéissance civile implique d’assumer les conséquences judiciaires de ses actes. Il est sur ce point en accord avec Thoreau sur la question de l’acceptation des sanctions. Ce témoignage exemplaire à destination de l’opinion publique est une des conditions de la légitimité de la désobéissance civile. « Quiconque enfreint une loi injuste, écrit-il, doit le faire ouvertement, avec ferveur, et la volonté d’en accepter les conséquences. Je soutiens que quiconque enfreint une loi parce que sa conscience la tient pour injuste, puis accepte volontairement une peine de prison afin de soulever la conscience sociale contre cette injustice, affiche en réalité un respect supérieur pour le droit 7 . »

Durant la campagne de Birmingham, King eut la satisfaction de voir combien la détermination non-violente des manifestants était une force qui savait faire face avec dignité et efficacité aux armes de la répression.

« Notre lutte atteignit son apogée tragique, commente-til, lorsque environ trois mille cinq cents manifestants remplirent pratiquement toutes les prisons de la ville et des agglomérations avoisinantes, tandis qu’environ quatre mille autres continuaient à défiler et à manifester pacifiquement. La ville de Birmingham sut alors qu’elle ne pourrait plus continuer à fonctionner jusqu’à ce que les revendications de la communauté noire eussent été satisfaites 8 . »

Accepter d’aller en prison est certes est un devoir pour celui qui enfreint la loi, mais cela peut être également une tactique imparable pour résister collectivement au pouvoir. « Remplir les prisons », selon le principe de Gandhi, tel est le mot d’ordre qui a été appliqué avec succès durant les campagnes d’action de King, grâce notamment à l’implication massive de la jeunesse.

Mais accepter les risques de la sanction est aussi la preuve de la détermination du mouvement. L’affichage de cette volonté fait partie intégrante de la construction du rapport de forces. Lorsque des milliers de personnes sont prêtes à aller en prison, c’est le signe d’une force qui ne peut plier sous les coups de la répression. L’adversaire ne sait plus comment agir. Il est mis dans l’embarras car tous ses repères s’effondrent. King l’avait compris. « Au moment de notre procès, raconte-t-il, tout le monde à Birmingham avait compris que nous ne nous rétracterions jamais, même si nous devions pourrir en prison. Les autorités allaient donc être obligées de nous condamner à la prison à vie. Certain, désormais, que nous ne céderions pas, l’Attorney comprit indubitablement qu’il allait faire de nous des martyrs, ce qui ne manquerait pas de monter l’opinion publique nationale contre la ville de Birmingham. Brusquement, on changea de tactique. L’accusation de délit civil se mua en accusation, moins sévère, de délit criminel, dont nous fûmes rapidement convaincus le 26 avril. De plus, le juge annonça qu’il reportait le jugement et nous donnait vingt jours pour faire appel. Nous ne doutâmes plus désormais que les bastions ségrégationnistes de Birmingham ne fussent en train de perdre du terrain 9 . »

 

Une action constructive


Cependant, la désobéissance civile ne saurait être confondue avec une action qui vise seulement à contester un système mauvais. De plus, elle n’est pas un combat dont l’objectif est de « détruire » l’adversaire. Elle est fondamentalement une action tournée vers l’avenir, une action positive pour construire de nouveaux droits et de nouvelles lois. Sa légitimité vient de ce qu’elle est une action nonviolente qui cherche à bâtir une société juste et respectueuse de la dignité de l’homme. Soulignant l’apport de Thoreau dont il se réclame, King indique que « nous sommes les héritiers d’une tradition de contestation créatrice 10 ». La créativité de l’action se manifeste par son caractère non-violent, mais aussi par sa dimension positive. Elle est donc à la fois civile et civique. « La désobéissance civile de masse, ajoute King, en tant que nouvelle étape dans la lutte peut transformer la colère profonde du ghetto en une force constructive et créatrice. Disloquer le fonctionnement d’une ville sans la détruire peut être un acte plus efficace qu’une émeute parce qu’il est plus durable, plus onéreux pour la société, sans être inutilement destructeur. Enfin, c’est un moyen d’action sociale que le gouvernement a plus de mal à réprimer par la force 11 . »

Cette dimension positive de la désobéissance civile, King n’a eu de cesse de la mettre en avant dès ses premiers pas dans la lutte contre la ségrégation raciale. Déjà, lors de la campagne de Montgomery, King s’interrogeait sur l’expression de « boycott » qui pouvait n’apparaître que comme une action d’opposition et de refus. « Le boycott est un moyen de pression économique destiné à anéantir autrui, expose-t-il sans détours 12 . Nous autres, nous entendions aboutir à un résultat positif. Notre but n’était pas de pousser la compagnie des autobus à la faillite mais d’y introduire la justice. »

Luther King se situe dans le droit fil de ce que Gandhi appelait « le programme constructif » qui vise, dans le même temps de la lutte et de la résistance à l’oppression, à mettre en place des projets politiques, économiques et sociaux avec les acteurs de la lutte.

« Tel doit donc être notre programme actuel, affirme-t-il dans Combats pour la liberté : résistance non-violente à toutes les formes d’injustice raciale, y compris les lois et pratiques régionales ou locales, même s’il faut pour cela faire de la prison ; ensuite, action imaginative, hardie et constructive en vue de sortir d’un marasme hérité d’un passé d’esclavage et de ségrégation, d’infériorité scolaire, de taudis et de sous-développement politique. D’une part, il faut continuer à résister à la ségrégation, cause fondamentale de notre retard ; d’autre part, nous devons faire tous nos efforts pour rattraper ce retard. Nous devons simultanément lutter contre les causes et réparer les effets 13 . » Chercher à exercer le pouvoir de la société civile sans attendre la prise du pouvoir politique est aussi un bon moyen de canaliser l’agressivité des opprimés vers des actions qui annoncent la société de demain.

Ainsi, la légitimité de la désobéissance civile chez King est fondée sur l’idée que l’injustice ne peut être combattue efficacement que si on lui oppose une force collective non-violente. La machine de l’injustice doit être grippée au cœur du système sans offenser et sans humilier ceux qui sont aux commandes. La désobéissance civile peut devenir ainsi une force qui canalise la révolte et la colère vers des actions constructives qui annoncent une société de concorde et de fraternité. Sa dimension collective et non-violente, son caractère constructif ainsi que l’acceptation du prix à payer dans la lutte sont les trois piliers sur lesquels reposent la justification de la désobéissance civile dans la société américaine. C’est précisément l’action et la réflexion de King dans les années 1950 et 1960 qui ont porté sur la place publique le débat sur la désobéissance civile (civil disobedience), avec notamment les travaux d’Hannah Arendt et de John Rawls.


1) Martin Luther King, Combats pour la liberté, Petite Bibliothèque Payot, 1968, p. 94.

2) Martin Luther King, Autobiographie, textes réunis par Clayborne Carson, Bayard, 2000, pp. 32-33.

3) Combats pour la liberté, op. cit., p. 233.

4) Martin Luther King, La seule révolution, Casterman, 1968, p. 34.

5) « Lettre de la prison de Birmingham », in Autobiographie, op. cit., p. 237.

6) Ibid.

7) « Lettre de la prison de Birmingham », op. cit., p. 101.

8) La seule révolution, op. cit., p. 85.

9) Martin Luther King, Révolution non-violente, Payot, 1965, p. 127.

10) Autobiographie, op. cit., p. 32.

11) La seule révolution, op. cit.

12) Combats pour la liberté, op. cit., pp. 50-51.

13) Ibid., p.241.

L'auteur est Président du Centre de ressources sur la non-violence de Midi-Pyrénées. Voir le site www.non-violence-mp.org.


Désobéir à un ordre du tribunal

Au moment de la campagne de Birmingham (1963), une injonction du tribunal de l’État interdit les manifestations de rue. King écrit : « Le gouvernement municipal obtint du tribunal un arrêt de suspension : cessation de nos activités jusqu’à ce que nous ayons obtenu du tribunal l’autorisation de les exercer. Pour contrer cette manœuvre légale, il nous fallait maintenant appliquer une tactique nouvelle. Deux jours plus tard, nous accomplîmes un acte audacieux, sans précédent dans nos autres croisades. Nous refusâmes d’obéir à un ordre du tribunal ; […] Après avoir consulté nos plus fidèles sympathisants, nous avons pris la décision suivante : si on tentait de faire échec à nos manifestants par décret légal, il serait de notre devoir de violer ce décret. Pour certains, cela peut sembler paradoxal et moralement indéfendable : à savoir que nous, défenseurs de la justice et détracteurs de ceux qui trahissent la loi de la Cour Suprême et les ordonnances fédérales, nous nous déclarions prêts à violer ouvertement un ordre émanant du Tribunal. Mais notre position s’appuyait sur des arguments convaincants 1 . »

1) Révolution non-violente, Payot, 1965, pp. 83-84.


Le 11 avril 1963, les leaders du mouvement publient cette déclaration :

Déclaration relative à l’ordonnance judiciaire

« Nous ne pouvons en toute bonne conscience, obéir à ce genre d’ordonnance qui constitue un abus de droit injuste, antidémocratique et anticonstitutionnel.

Si nous agissons ainsi, ce n’est pas faute de respecter le droit mais parce que nous éprouvons le plus grand respect pour lui. Il ne s’agit pas d’une tentative pour tourner ou défier la loi ni pour provoquer le chaos et l’anarchie. De même qu’en toute bonne conscience nous ne pouvons pas obéir à des lois injustes, nous ne pouvons pas davantage respecter l’utilisation injuste des tribunaux.

Nous croyons en un État de droit fondé sur la justice et la morale. En raison du grand amour que nous inspire la Constitution des États-Unis et considérant notre désir de purifier le système judiciaire de l’Alabama, nous prenons cette initiative critique en toute connaissance des conséquences éventuelles qui en découleront. »

SOURCE : Martin Luther King, Autobiographie, Bayard, 2000, p. 225.
 


Article écrit par Alain Refalo.

Article paru dans le numéro 146 d’Alternatives non-violentes.