Auteur

Michel Aucouturier

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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Dans les années 1870, Tolstoï traversa une crise spirituelle de « désespoir existentiel » ce qui l’amena à s’intéresser au message du Christ. Les œuvres qui suivent cette crise, sont marquées par la profondeur psychologique et la complexité dramatique avec lesquelles Tolstoï parle de la vie réelle et de ses problèmes. Michel Aucouturier explore le questionnement suivant : peut-on parler de « deux Tolstoï » différents ou ce bouleversement fait-il partie de l’évolution personnelle et littéraire de l’écrivain ?

On oppose généralement deux Tolstoï : le puissant romancier, auteur de Guerre et Paix et d’Anna Karénine, universellement reconnu comme l’un des « grands » de la littérature universelle, et le patriarche à longue barbe blanche, vêtu d’une blouse paysanne, prêchant inlassablement un nouveau christianisme dont le commandement central est celui de la non-résistance au mal par la violence.

 

L’opposition entre deux Tolstoï a sa raison d’être : la nier serait minimiser la profondeur et l’importance de la crise spirituelle qui, littéralement, a coupé sa vie en deux. Propriétaire du vaste domaine héréditaire de Iasnaïa Poliana, qui, avec le concours d’une épouse aimante, énergique et efficace, fait vivre dans l’abondance une famille de huit enfants, le grand romancier, auteur d’une œuvre qui le place au premier rang des écrivains russes et le fera bientôt connaître du monde entier, est frappé soudain et sans raison particulière, en pleine prospérité, en plein bonheur familial et en plein épanouissement de son génie créateur, par une crise violente de désespoir existentiel qui, selon ses propres dires, l’a mis à deux pas du suicide et a entraîné un bouleversement total de sa vie. C’est cette épreuve douloureuse de l’absurde, cette conviction désespérante de la vanité de toute chose au regard de la mort, qui, le privant de toute raison de vivre, l’a amené à chercher dans la foi, dont les millions de paysans russes au milieu desquels il vit lui donnent l’exemple, le seul remède possible à son angoisse. Il s’agit d’une véritable conversion, à la lumière de laquelle toute sa vie passée lui apparaît comme dénuée de sens et de valeur : tel est le sens de la Confession dans laquelle il raconte, en 1880, l’épreuve qu’il vient de traverser et le « renversement des valeurs » qu’elle a entraîné en lui.

 

Elle marque la naissance de « l’autre Tolstoï », pour lequel ne compte plus que le message du Christ, mais dépouillé de tous les compromis dont l’ont assorti les Églises, et ramené aux commandements du Sermon sur la Montagne, et en particulier à celui qu’il juge essentiel : la non-résistance au mal par la violence. C’est à la lumière de cet enseignement qu’il juge et condamne toute la société contemporaine, dont les institutions (y compris les Églises établies) n’ont d’autre but que d’assurer la domination d’une classe de privilégiés par la naissance ou la fortune. Toute son œuvre désormais se ramène à la critique de l’enseignement des Églises, des institutions de la société contemporaine, et à la diffusion de la doctrine du Christ telle qu’il la conçoit. Pour ce « second Tolstoï », toute l’œuvre passée qui a fait sa célébrité, de même que la littérature contemporaine en général, à quelques exceptions près, est désormais condamnée comme un luxe de privilégiés : tel est le sens du traité Qu’est-ce que l’art ?, aboutissement d’une dizaine d’années de réflexions nourries par d’abondantes lectures. N’a droit à l’existence qu’un art dépouillé des raffinements accessibles seulement à une élité d’oisifs aux goûts pervertis, un art destiné au peuple, et illustrant les idées les plus avancées de son temps, c’est-à-dire, pour lui, les idées chrétiennes telles qu’il les conçoit. C’est dans cet esprit qu’il reprend la plume pour écrire une vingtaine de « récits pour le peuple », fables allégoriques traduisant en images les idées qui lui sont chères, à l’intention d’une maison d’édition fondée par son principal disciple Vladimir Tchertkov pour diffuser l’instruction.

 

Ces récits sont des modèles d’une langue simple et claire, utlisant de façon efficace et économique les ressources expressives du russe parlé par le peuple, et illustré par son folklore. Mais on y chercherait en vain la profondeur psychologique et la complexité dramatique de la vie réelle et de ses problèmes, auxquelles nous avaient habitués les grands romans. Cette profondeur et cette complexité, on les retrouve pourtant dans les grandes œuvres postérieures à la crise, qui montrent que le « second Tolstoï » n’a pas trahi le premier : les récits La mort d’Ivan Ilitch, Maître et serviteur, la Sonate à Kreutzer, et en fin de compte le troisième grand roman, Résurrection, comparable aux deux premiers, montrent que Tolstoï n’a pas cessé d’être le grand artiste que le monde admirait en lui. Certes, toutes ces œuvres ont un accent de prédication, qui montre que la crise n’est pas passée en vain. Mais cette prédication se fait à travers la description réaliste d’une expérience dramatique de la conversion, qui dessille les yeux du héros en lui faisant prendre conscience du mensonge dans lequel il a vécu jusque-là : c’est, dans La mort d’Ivan Ilitch et dans Maître et serviteur l’expérience de l’approche inéluctable de la mort et de son acceptation ; c’est, dans la Sonate à Kreutzer et dans Le Père Serge, l’expérience du meurtre qui ouvre les yeux du héros, sur le mensonge de la vie conjugale dans le premier récit, sur celui de la sainteté par orgueil dans le second ; c’est enfin, dans Résurrection, l’expérience d’un remord brûlant au souvenir d’une faute depuis longtemps oubliée. Et là, Tolstoï continue à mobiliser toutes les ressources de son art de romancier, sachant reconstituer par l’imagination et rendre vraisemblables dans toute leur complexité paradoxale les situations et les expériences humaines les plus extrêmes. Rien ne témoigne mieux de cette incapacité de Tolstoï à tuer en lui l’artiste que la façon dont il travaille à ces dernières œuvres (dont certaines ne paraîtront qu’après sa mort), comme « en cachette de lui-même » dira-t-il de l’une des plus réussies, le récit Hadji-Mourat, où le thème religieux de la conversion cède la place à une apologie de la vie à l’état pur, opposant la liberté humaine à toutes les tyrannies. À l’inverse, la condamnation portée après 1880 sur les œuvres antérieures à la crise est pour le moins excessive. Ébloui par l’évidence avec laquelle lui apparaissent ses nouvelles convictions, Tolstoï oublie qu’elles ont été préparées par toute l’évolution intellectuelle et spirituelle dont témoigne son œuvre passée.

 

Il est vrai que tout son parcours d’écrivain, depuis Enfance, paru en 1852, jusqu’à Anna Karénine, achevé vingt-cinq ans plus tard, révèle un travail intense et assidu de mise au point et de perfectionnement d’une forme d’expression littéraire totalement originale, d’un art de plus en plus accompli de créer et de faire vivre les personnages les plus divers et les plus complexes dans des situations dramatiques où les place son imagination. Mais ce travail d’artiste n’est jamais une fin en soi. En 1855, à la suite des coupures que la censure a pratiquées dans l’un de ses premiers récits de guerre (Sébastopol), il écrivait déjà dans son journal intime : « Je souhaite que la Russie ait toujours des écrivains aussi moraux : mais gentillet, je ne peux absolument pas l’être, non plus qu’écrire pour ne rien dire — sans pensée, et surtout sans but. » Et voici comment, dans le récit lui-même, il formule alors son ambition et son programme littéraire : « Le héros de mon récit, que j’aime de toute mon âme, que je me suis efforcé de reproduire dans toute sa beauté, et qui a toujours été, est et sera toujours beau, c’est la vérité… »

 

Sans doute, dans cette phase « littéraire » de son évolution, la recherche de cette vérité se situe-t-elle au niveau de l’individu et vise-t-elle à démasquer les faux-semblants des attitudes et des conventions sociales. Il paraît alors accepter comme une donnée inéluctable les conditions dans lesquelles se déroule la vie de ses personnages, qu’il s’agisse de la guerre de conquête du Caucase, de la guerre de Crimée, de l’abolition du servage au cours des années 1860, ou, plus tard, du fossé qui sépare les classes possédantes de l’immense majorité du peuple. Cependant, déjà, sans qu’il y ait de condamnation déclarée, on sent poindre une remise en cause implicite de ces situations dans la façon même dont l’auteur les décrit et dont les vivent les personnages : que ce soit le saccage d’un village de montagnards rebelles au Caucase, la guerre moderne et ses bombardements destructeurs, la mauvaise conscience d’un jeune gentilhomme rural face à ses serfs, ou au contraire la trop bonne conscience de la dame noble, coupable involontaire de la tragédie qui a mené au suicide son serf Polikouchka (dans le récit qui porte ce titre). Sous l’objectivité apparente des descriptions, la condamnation morale est parfaitement sensible.

 

Davantage : la trilogie d’inspiration autobiographique par laquelle il a fait ses débuts est née d’une réflexion sur soi, amorcée par son journal intime, dont l’objectif est autant moral (et implicitement religieux) que purement psychologique. Désormais, tout au long de son œuvre  de fiction, à travers tous les personnages qu’il va créer, Tolstoï ne cessera de chercher à comprendre et à formuler l’aspiration au bien qu’il ressent au fond de lui-même, et plus généralement, à donner à sa vie un sens que la mort ne détruise pas. C’est cette aspiration commune qui fait de tous les grands personnages de l’œuvre de Tolstoï, depuis le petit Nikolenka Irténiev de l’Enfance jusqu’au Constantin Lévine d’Anna Karénine, en passant par le prince Nekhlioudov de la Matinée d’un gentilhomme rural et de Lucerne, le Dmitri Olénine des Cosaques, le prince André et Pierre Bezoukhov de Guerre et Paix, à travers toute leur diversité, des « chercheurs de vérité », précurseurs inconscients, mais d’autant plus convaincants, des « convertis à la vérité » des œuvres de la fin.

 

Mais rien n’illustre mieux l’unité de la personnalité de Tolstoï et la cohérence de son parcours que cette page du journal intime, datée des 2, 3 et 4 mars 1855, écrite en plein siège de Sebastopol par un jeune officier d’artillerie de vingt-sept ans, qui vient seulement de se faire connaître au public par ses premiers récits : « Hier, une conversation sur le divin et la foi m’a amené à une grande, une immense pensée, à la réalisation de laquelle je me sens capable de consacrer ma vie. — Cette pensée, c’est de fonder une nouvelle religion correspondant à l’évolution de l’humanité, une religion du Christ, mais dépouillée de la foi et des mystères, une religion pratique qui ne promette pas la béatitude future, mais qui donne la béatitude sur la terre… » Vingt-cinq ans avant de se cristalliser en une doctrine qui dominera désormais sa vie, le « tolstoïsme » est déjà là tout entier.  

 

Recommandation de lecture

Tolstoï. La tempête de neige et autres récits, Paris, Gallimard, coll. Folio classique, 556 p. 2008.

 

Cet épais livre de poche contient une éblouissante préface de Michel Aucouturier de trente-deux pages, intitulée « De Sébastopol à Iasnaïa Poliania ». Une bibliographie de cinq pages se trouve en fin de l’ouvrage. Il comporte sept récits peu connus de Tolstoï, dont Tempête de neige et Lucerne. Dans le récit Lucerne, rédigé en 1857, Tolstoï raconte une histoire vraie qui lui est survenue lors de son voyage en Europe de l’Ouest. Il descend dans un grand Palace de Lucerne, en Suisse. Il y est bien, mais croque sans pitié l’univers des voyageurs argentés qui s’y trouvent. Un soir, il donne une piécette à un chanteur originaire du Tyrol qui chante fort bien dans la rue. Puis ce vagabond, qui a fait l’effort d’être propre et bien habillé, va ensuite chanter au pied de l’hôtel, avec l’espoir d’y recevoir quelques pièces de monnaie. Les résidents du Palace sortent sur leur balcon, écoutent cet agréable divertissement, puis, au moment où le chanteur leur tend son chapeau pour y recevoir quelques monnaies, ce n’est que risée et moqueries à son endroit. Tolstoï assiste au pied du Palace au manège. Il en est remué jusqu’aux entrailles. Il rattrape le chanteur et l’invite à boire un verre de vin dans le Palace. Ils y entrent tous deux à la stupéfaction générale… Déjà dans ce récit, on voit combien le Tolstoï romancier tient en estime et cherche à mettre en pratique l’adage évangélique « Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse ». (F. V.)


Article écrit par Michel Aucouturier.

Article paru dans le numéro 153 d’Alternatives non-violentes.