Auteur

Alain Refalo

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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L’écrivain, l’artiste, le moraliste, le prophète : Léon Nicolaévitch Tolstoï s’est engagé toute sa vie à des fins politiques et sociales. Ses œuvres comme Guerre et Paix, Anna Karénina et Le royaume de Dieux est en vous lui confèrent une influence et une popularité mondiale. Alain Refalo, enseignant et auteur, met en lumière dans l’article suivant l’interdépendance entre la vie, les œuvres et l’engagement de Tolstoï pour le développement de la non-violence.

Toute la vie de l’écrivain Léon Tolstoï est passionnante ! La présentation de son itinéraire comme de son œuvre laisse pantois, tant on vient à se demander comme un tel homme a pu exister dans notre monde, manifestant une si sincère recherche de vérité. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il établît le premier des fondations à la non-violence.

 

Le comte Léon Nicolaévitch Tolstoï est né le 28 août 1828 dans le domaine familial de Iasnaïa Poliana (la « Claire Clairière »), situé dans le gouvernement de Toula, à environ deux cents kilomètres de Moscou. Aussi bien par son père que par sa mère, Tolstoï appartient à la noblesse russe. Un de ses aïeux, Pierre Tolstoï, fut l’homme de confiance et le chef de la police secrète de Pierre le Grand, qui lui conféra le titre de comte.

 

Enfance et adolescence

Le petit Léon n’avait que dix-huit mois quand il perdit sa mère, alors qu’elle donnait le jour à sa fille Marie. Léon grandit entouré de l’affection de sa grand-mère et surtout de sa tante Tatiana qui assure son éducation. Le matin, le jeune Léon s’instruit en suivant les cours d’un percepteur allemand. L’après-midi, il profite du grand parc du domaine, avec ses étangs : explorations, cueillettes, pêches, baignades et promenades. Une enfance paisible dans un univers bien protégé.

 

Il est âgé de neuf ans lorsque son père meurt foudroyé par une attaque d’apoplexie. Sa tante Alexandra devient tutrice des enfants. Elle meurt quatre ans plus tard et une autre tante, Pélagie, la remplace. Elle habite Kazan, au bord de la Volga. C’est là que vivront désormais les jeunes Tolstoï. Léon suit les cours au lycée, puis est admis à l’université de Kazan, à la Faculté des langues orientales. Deux ans plus tard, il change de Faculté et suit des cours de droit. Étudiant volontiers frondeur, il n’est pas satisfait de l’enseignement qu’il reçoit. Il critique ses professeurs, et, pour avoir été peu assidu aux cours d’histoire, il est mis quelques heures aux arrêts au cachot universitaire. Il finira par quitter l’université sans diplôme et retournera au domaine familial d’Iasnaïa Poliana. Léon Tolstoï a alors dix-neuf ans.

 

Durant les années qui suivent, le jeune Tolstoï traverse une période de crise « existentielle ». Il s’interroge, il lit, il médite. Ses lectures philosophiques lui font découvrir avec enthousiasme les ouvrages de Rousseau, un maître dont il subira longtemps l’influence. Il découvre également L’Évangile et les grands auteurs russes, Pouchkine, Gogol et Tourgueniev.

 

Au Caucase

Très vite lassé par la solitude de cette vie campagnarde, Tolstoï fait de fréquents voyages à Moscou et finit par s’engager dans l’armée où il retrouvera son frère aîné Nicolas, officier au Caucase. C’est à cette époque qu’il entreprend d’écrire un récit autobiographique de son enfance. Ce travail l’absorbe totalement, d’autant qu’il est plutôt désoeuvré dans ses nouvelles fonctions. Le 3 juillet 1852, il envoie son récit intitulé Enfance, signé des initiales L. N., au directeur du Contemporain, la principale revue littéraire de cette période. Quelques semaines plus tard, il reçoit la réponse. Son manuscrit est accepté. Le succès de cette œuvre est immédiat. Enfance fait sensation dans les milieux littéraires de Saint-Petersbourg.

 

Pendant ce temps, dans les montagnes caucasiennes, le sous-officier Tolstoï fait le coup de feu contre les rebelles tchétchènes, s’enivre avec ses compagnons de régiment et chasse les faisans pour troubler son ennui. Lorsqu’il prend connaissance par la presse des éloges qui ont accueilli son récit, Tolstoï est convaincu de son talent et se remet à écrire avec fièvre. Il entreprend la suite d’Enfance qu’il intitule Adolescence. En janvier 1854, il est promu adjudant et part sur le front du Danube. La guerre russo-japonaise a éclaté quelques mois auparavant, et pour chercher à contrer la domination de la Russie dans la mer Noire, l’Angleterre et la France lancent alors l’expédition de Crimée. Pendant onze mois, ce sera le siège de la ville de Sébastopol. Tolstoï est nommé sous-lieutenant et reçoit l’ordre de rejoindre Sébastopol le 7 novembre 1854. C’est à ce moment-là que le directeur du Contemporain lui demande d’écrire des articles sur la bataille de Sébastopol. Tolstoï dépeint alors avec le plus grand réalisme cette guerre dans toute son atrocité quotidienne. Ses reportages font de lui l’un des tout premiers « correspondants de guerre » et le succès des Récits de Sébastopol sera éclatant. Tolstoï a cependant l’impression de perdre son temps. Pour tromper son ennui, il joue aux cartes avec passion, jour et nuit. C’est à cette époque qu’il note dans son Journal (4 mars 1855) cette idée qui lui est venue, « immense » : « Une discussion sur la divinité et la foi m’a amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c’est la fondation d’une nouvelle religion, correspondant au niveau de développement de l’humanité, la religion du Christ, mais purifiée du dogme et des mystères, une religion pratique ne promettant pas le bonheur de la vie future, mais la donnant sur cette terre. »

 

Au mois d’août 1855, la ville de Sébastopol tombe entre les mains des assaillants. L’armée russe bat en retraite, et Tolstoï ne pense plus qu’à quitter l’armée pour se consacrer exclusivement à ses travaux d’écrivain. De retour à Saint-Pétersbourg, il fréquente le monde des lettres. Écrivain déjà célèbre et estimé, il se lie d’amitié avec Tourgueniev et d’autres écrivains de renom. Le 26 novembre 1856, sa démission d’officier est acceptée et il abandonne définitivement la carrière militaire. Il est un homme libre. Déçu par les salons littéraires, il décide de voyager. Paris, Genève, Stuttgart, Tolstoï va en touriste à la rencontre de ce qu’on appelle alors « le progrès ».

Un événement, pourtant, va lui causer un terrible choc qui ébranlera sa confiance dans ce « progrès ». Le 6 avril 1857, il assiste à Paris à une exécution capitale. « Quand je vis la tête se détacher du corps, écrira-t-il, et, séparément, tomber dans le panier, je compris, non par la raison, mais par tout mon être, qu’aucune théorie sur la rationalité de l’ordre existant et du progrès, ne pouvait justifier un tel acte. »

 

Le pédagogue

Tolstoï est alors âgé de trente ans. Dès son retour à Iasnaïa Poliana, il conçoit le projet de fonder une école originale pour les enfants des paysans de son domaine. Influencé par les idées pédagogiques de Jean-Jacques Rousseau, il cherche à mettre en pratique des méthodes d’apprentissage sans contrainte morale ni physique. Il se documente, il visite des écoles en France, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Italie, en Belgique. Partout ; il constate que l’enseignement est fondé sur la répétition méthodique et les coups de fouet. Tolstoï est persuadé qu’avec de telles méthodes, on ne peut que déformer l’esprit des enfants.

 

Il installe son école dans une dépendance de son château. Les enfants choisissent librement les matières qui les intéressent ; il n’y a pas de notes, pas de classements. Pour Tolstoï, le rôle de l’éducateur est avant tout d’éveiller la curiosité de ses élèves, de les aider à s’épanouir. Le succès de son expérience l’encourage à créer d’autres écoles dans les villages voisins. Il recrute des étudiants de Moscou, qui, très rapidement, sont « formés » aux méthodes du pédagogue Tolstoï. Il édite également une revue pédagogique mensuelle, Iasnaïa Poliana, qui parviendra à éviter la censure. Cependant, d’autres préoccupations vont le détourner de sa mission d’éducateur. Durant l’année 1861, Tolstoï est nommé « conciliateur des litiges ». Un manifeste du tsar Alexandre II, qui a succédé à Nicolas Ier, vient en effet de décréter l’affranchissement des serfs. Mais, dès sa promulgation, des différends surviennent entre les propriétaires fonciers et les paysans, et le gouvernement veut les régler avec l’aide d’« arbitres de paix ». Pendant un an, Tolstoï s’acquitte de sa tâche consciencieusement. Il fait appliquer la loi, souvent mal acceptée par les propriétaires …

 

Le 23 septembre 1862, Léon Tolstoï épouse Sophie Boers, une jeune fille de dix-huit ans, fille d’un médecin attaché à l’administration du palais impérial de Moscou. Il en a alors trente-quatre. Il se remet à écrire et termine Les cosaques, commencé dix ans plus tôt et qui obtient très vite un grand succès.

 

De Guerre et paix à Anna Karénine

C’est à cette époque que Tolstoï met en chantier un ouvrage gigantesque qui deviendra le chef-d’œuvre littéraire de sa vie. Initialement intitulée L’année 1805, la vaste épopée historique Guerre et Paix met en scène plusieurs familles de la haute société au temps des guerres de la coalition européenne contre Napoléon. Cette tâche l’absorbera durant six ans, jusqu’en 1869. Publié en six volumes, Guerre et Paix connaît un succès fracassant bien au-delà de la Russie.

 

Tandis qu’il travaille à Guerre et Paix, un tragique événement devait produire une « forte et décisive » influence sur Tolstoï. Pendant l’été de l’année 1866, un régiment d’infanterie de Moscou vient s’installer dans les environs d’Iasnaïa Poliana. Un jour, deux officiers rendent visite à Tolstoï pour lui demander d’assurer la défense d’un soldat, le sergent Chibounine, qui a frappé son supérieur à la suite de multiples vexations et brimades. Selon le Code de justice militaire, le sergent est passible de la peine de mort. Tolstoï accepte, et le lendemain, devant le conseil de guerre, il plaide les circonstances atténuantes. Mais les juges militaires ne le suivent pas et Chibounine est condamné à être fusillé. Toutes les tentatives de Tolstoï pour obtenir un recours en grâce auprès du tsar échouent, et le 9 août 1866, devant une foule de paysans en larmes et en prières, Chibounine est passé par les armes. Sa tombe deviendra par la suite un lieu de pèlerinage. « Pour la première fois, écrira-t-il de nombreuses années plus tard à son ami Paul Birioukov, je compris, grâce à ses effets, que toute violence, pour s’accomplir, présuppose l’assassinat ou sa menace : toute violence est donc inéluctablement liée au meurtre. Je compris aussi que l’État est impossible sans assassinat et demeure incompatible avec le christianisme. Et troisièmement : ce que nous appelons science est une justification aussi mensongère du mal existant que l’enseignement de l’Église. »

 

Après l’intense travail que lui a demandé Guerre et Paix, Tolstoï consacre son temps à de nouvelles lectures : Kant, Schopenhauer. Une nuit de septembre 1869, dans l’auberge de la ville d’Arzamas, il a une crise étrange, « une angoisse, une terreur, un effroi » qu’il décrira plus tard dans les Notes d’un fou et auxquels il attribuera une importance quasi-mystique. « Ce n’était pas de la peur que je ressentais ; je voyais, je sentais que la mort venait, mais en même temps je sentais que cela ne devait pas être. Toute ma personne ressentait la nécessité, le droit de vivre, mais en même temps je voyais que la mort s’accomplissait. Et ce déchirement intérieur était terrible. » La signification de la mort sera désormais au centre de ses questionnements et de ses réflexions.

 

Son activité littéraire est ralentie. Passionné de théâtre, il lit Shakespeare, Goethe, Molière, Pouchkine et Gogol. Il étudie le grec et lit dans le texte Xénophon, Platon et Homère. Il se passionne à nouveau pour la pédagogie. Il rédige un abécédaire, Les quatre livres de lecture, recueil de centaines de récits, fables, contes et légendes populaires composés ou adaptés par Tolstoï. Il ouvre une nouvelle école dans sa propre demeure, fréquentée par trente-cinq enfants de paysans de la région.

 

Au début de l’année 1873, Tolstoï reprend la plume pour écrire un nouveau roman historique, consacré à l’époque de Pierre le Grand. Ce sera Anna Karénine. Dès le mois de mars 1874, la première partie paraît dans le Messager russe. Le roman ne sera terminé que trois ans plus tard. Il connaît immédiatement un énorme succès. « Anna Karénine représente une perfection dans l’ordre artistique, dira Dostoïevski ; il n’existe rien qui puisse lui être comparé dans aucune des littératures européennes de notre temps. » Tolstoï est alors considéré comme l’un des plus grands écrivains russes, l’égal de Gogol et Pouchkine, mais il ne porte que peu d’attention à ces éloges. Son esprit, désormais, est tourné vers des préoccupations tout autres que littéraires.

 

Le moraliste

Lorsqu’il écrit ses Confessions entre 1879 et 1882, c’est une nouvelle période de sa vie qui commence, celle où l’artiste cède le pas au moraliste et au prophète. Il renie hautement l’existence qu’il mène, s’accuse, se confesse avec toute la sincérité, toute la passion, toute l’ardeur, toute la brutalité de son tempérament. Dans le même temps, il se livre à des recherches très approfondies qui vont lui permettre de clarifier définitivement sa conception du christianisme et sa position vis-à-vis de l’Église. Le point de départ de la réflexion de Tolstoï réside en une interrogation toute simple : Comment est-il possible que l’Église justifie dans les faits la guerre et la peine de mort, tandis qu’elle recommande en paroles la doctrine de Jésus qui enseigne le devoir de rendre le bien pour le mal ?

 

Ses recherches l’amènent à travailler simultanément sur plusieurs ouvrages qui seront tous censurés dès leur parution : Critique de la théologie dogmatique (1979-1881), Concordance et traduction des quatre évangiles, à partir duquel il rédigera un Abrégé de l’Évangile et enfin, En quoi consiste ma foi (1884) qui énonce les principes de l’évangile tolstoïen. Tolstoï rejette les commentaires « tendancieux » et les dogmes des Églises. La substance de la doctrine chrétienne se résume en cinq préceptes qu’il extrait directement des Béatitudes : ne jamais se mettre en colère contre quiconque, ne pas désirer posséder une autre femme que celle avec laquelle on est uni, ne jamais prêter serment à qui que ce soit, ne pas résister au méchant par la violence, ne pas faire la guerre. Jusqu’à sa mort, Tolstoï n’aura de cesse de combattre les dogmes et les orthodoxies des Églises avec la plus extrême virulence. Pour lui, les Églises sont des « institutions antichrétiennes ». Elles représentent l’orgueil, la violence, la sanction arbitraire, l’immobilité et la mort. Elles devraient être un facteur de réunion et de communion, elles n’ont toujours été qu’ « une des causes principales du désaccord entre les hommes, de la haine, des guerres, des discordes, des inquisitions, des Saint-Barthélémy, etc. » La conclusion s’impose : il faut s’affranchir de la tutelle des Églises. Au début de l’année 1882, Tolstoï est appelé à faire partie des personnalités qui dirigeront les opérations de recensement de la ville de Moscou. Il découvre alors l’effroyable misère populaire des villes. Il visite les taudis, les asiles de nuit où s’entassent d’innombrables miséreux, ivrognes et prostituées. Tolstoï dénonce alors dans des articles retentissants cette société où l’égoïsme l’emporte sur toutes les valeurs chrétiennes. Cette misère qu’il a côtoyée résulte selon lui d’une organisation économique fondée sur l’esclavage des ouvriers et des paysans. Et cet esclavage se pratique par l’asservissement des uns par les autres au moyen de la menace du meurtre, par la privation de la terre et des réserves de nourriture, et par l’extorsion d’argent par le biais de l’impôt.

 

Pour Tolstoï, si l’homme ne veut pas se rendre complice de la servitude des pauvres, il ne doit pas « jouir du travail d’un autre, ni en possédant la terre, ni en servant le gouvernement, ni par l’argent ».

 

La vraie vie

En 1885, avec l’aide de son disciple Vladimir Tchertkov, Tolstoï fonde une maison d’édition (le Posrednik) pour répandre les brochures spécialement écrites pour le peuple. Il écrit pas moins de dix-sept récits populaires, paraboles inspirées par l’Évangile. Il y expose ce qu’est la « vraie vie », celle « qui ajoute quelque chose au bien accumulé par les générations passées, qui augmente cet héritage dans le présent et le lègue aux générations futures ». Vendues à un kopeck, ces brochures sont diffusées à des centaines de milliers d’exemplaires dans toute la Russie. Elles feront l’objet d’une interdiction en 1887 par le Comité de censure. Voulant se rapprocher du peuple, Tolstoï s’habille en moujik. Il se livre à divers travaux manuels, apprend à confectionner des chaussures, à bâtir un four. Il fauche au côté des paysans, charrie du bois, fait lui-même le ménage de sa chambre.

 

Un étudiant de Kiev écrit, en 1910, une lettre à Tolstoï pour lui demander pourquoi il n’a pas encore renoncé à son titre et ses biens. L’écrivain prend cette lettre au sérieux, et voici ce qu’il lui répond : « Votre lettre m’a profondément touché. […] Ce que vous me conseillez de faire : renoncer à ma position sociale, à mes biens, distribuer ma fortune à ceux qui s’estimeraient en droit de compter dessus après ma mort, a été fait voici plus de vingt-cinq ans. Mais le simple fait de vivre avec ma femme et ma fille dans un luxe qui me fait horreur et dont j’ai honte, au milieu de la misère ambiante, ne cesse de me torturer. »

Extrait de : Léon Tolstoï, Lettres II, Paris, Gallimard, 1986, pp. 369-370

 

S’il fait l’apologie de la vie authentique des gens simples, Tolstoï n’en continue pas moins à dénoncer, dans des œuvres tragiques et pénétrantes, la vie de « chimère » que les hommes ont organisée pour leur perte. La mort d’Ivan Ilitch (1886), La puissance des ténèbres (1887), Les fruits de l’instruction (1889), La sonate à Kreutzer (1889), Le Père Serge (édition posthume), Maître et Serviteur (1895) sont les oeuvres les plus significatives de cette période. Dans ces années-là, Tolstoï poursuit sa quête philosophique et s’intéresse de plus en plus aux œuvres de sagesse orientale qu’il fréquente depuis plusieurs années : Il lit Bouddha, Confucius, Lao-tseu, mais aussi Épictète, Pascal, Kant. Il relève des milliers de citations à travers la littérature universelle qu’il publiera par la suite sous forme de recueils de pensées et de préceptes sur la vie morale. L’aboutissement immédiat de cette recherche sera l’élaboration d’un nouvel essai philosophique intitulé De la vie (1887).

 

À la fin des années 1880, la renommée de Tolstoï est internationale. De nombreux visiteurs se pressent à Iasnaïa Poliana pour converser avec le « maître ». On lui écrit du monde entier pour lui demander des conseils. Des communautés se constituent fondées sur son enseignement.

Cette popularité ne manque pas d’inquiéter le gouvernement. Depuis que Tolstoï s’est engagé dans le domaine politique et social, avec ses articles sur la famine, il fait l’objet d’une surveillance continue. Cependant, les autorités se refusent à prendre des mesures trop répressives contre l’illustre écrivain — bannissement, emprisonnement, déportation — par crainte des « désordres » que susciterait une pareille sanction. Elles se contentent d’interdire et de confisquer ses ouvrages et de poursuivre ceux qui les diffusent.

 

L’excommunication

En 1893, Tolstoï termine un ouvrage qui devait tant influencer Gandhi, alors jeune avocat en Afrique du Sud. Le royaume de Dieu est en vous est une critique virulente de la violence de l’État, du service militaire et de la guerre. « Jamais aucune œuvre ne m’a donné autant de mal », écrira-t-il à son plus proche collaborateur, après trois ans d’efforts. Sa réflexion a mûri et il tire les conséquences politiques et sociales de la doctrine chrétienne. L’œuvre sera interdite par la censure dès sa parution et ne circulera que sous forme de copies dactylographiées.

« L’État, écrit sans détour Tolstoï, c’est la violence. Le christianisme, c’est l’humilité, la non résistance au mal par le mal, l’amour ; c’est pourquoi l’État ne peut être chrétien, et l’homme qui veut être chrétien ne peut servir l’État. » Tolstoï prône donc l’insoumission à l’État. Mais pour résister à la violence du pouvoir, il martèle avec force qu’il n’y a qu’un seul moyen : s’abstenir soi-même de participer à la violence. « La violence engendre la violence, c’est pourquoi la seule méthode pour s’en débarrasser est de ne pas en commettre. »

 

Bien que Tolstoï, dans un essai très polémique qui fera grand bruit, Qu’est-ce que l’art ? (1897), critique radicalement l’art contemporain qui, selon lui, reste inaccessible à la compréhension du peuple, il n’en continue pas moins à écrire des « œuvres d’art » très engagées. Ainsi, avec Résurrection, publié en 1899, Tolstoï signera l’une de ses œuvres littéraires majeures qui connut le plus de retentissement, à la fois pour sa dimension artistique et pour sa portée polémique. Ce roman, régulièrement abandonné, puis repris et remanié, Tolstoï l’achèvera après plusieurs années de travail afin de venir en aide aux Doukhobors, une communauté d’objecteurs de conscience persécutés par le pouvoir et exilés au Canada. Dans son roman, il s’en prend violemment au système judiciaire et pénitentiaire de son pays. Mais, par-dessus tout, il attaque la hiérarchie ecclésiastique, accusée de collusion avec les autorités politiques.

 

Cela faisait longtemps que la hiérarchie de l’Église cherchait une occasion de répliquer fermement aux idées « sacrilèges » prônées par Tolstoï. Le succès populaire de Résurrection l’incite à frapper un grand coup. Le 22 février 1901, un décret public d’excommunication de l’écrivain russe, signé par trois métropolites et quatre évêques, est affiché aux portes de toutes les églises. Dans toute la Russie, le mandement du Saint-Synode entraîne une vive émotion et de vigoureuses protestations. À Moscou, des étudiants manifestent dans la rue leur solidarité avec l’écrivain excommunié. Des milliers de télégrammes et de lettres arrivent à Iasnaïa Poliana, renforçant un peu plus la popularité déjà immense de Tolstoï. Quelques semaines plus tard, Tolstoï rédige une Réponse au Saint-Synode, interdite par la censure, dans laquelle il réfute la plupart des accusations de la hiérarchie et explicite sa pensée sur des points de doctrine.

 

À partir de 1901, les ennuis de santé de Tolstoï seront plus insistants. Il souffre régulièrement de rhumatismes. En juin de cette même année, une crise aiguë de paludisme le met au bord de la mort. En juin 1902, il contracte une pneumonie qui lui cause de longues souffrances. Chaque fois, il se rétablit, entouré de l’affection de sa femme, de ses enfants (au nombre de treize) et de ses amis. Son activité littéraire, durant ces années-là, est plutôt réduite. Après Résurrection, il écrit quelques nouvelles ou quelques drames, dont beaucoup ne seront publiés qu’après sa mort. Hadji-Mourat, un roman caucasien, pour lequel il réunira une abondante documentation, l’occupera toute l’année 1903. Durant cette période, il écrit surtout des lettres « de direction » à divers correspondants en Russie et à l’étranger. Il travaille à un grand essai sur Shakespeare où il tente de prouver que « non seulement Shakespeare n’est pas un grand écrivain, mais une effroyable imposture et une vilenie ». Il poursuit ses recherches dans les œuvres de sagesse et met au point un Recueil de pensées des sages à l’usage de chaque jour, qui paraît en 1903.

 

« Je ne puis plus me taire »

En 1904, Tolstoï aura la grande tristesse de voir le début de la guerre russo-japonaise. À la question d’un journaliste américain qui l’interroge sur ses opinions, il répond : « Je ne suis ni pour la Russie, ni pour le Japon. Je suis pour le peuple des travailleurs des deux pays, trompés par leurs gouvernements et obligés de faire une guerre contraire à leur prospérité, à leur conscience et leur religion. » Il rédige un manifeste antimilitariste sous le titre Ressaisissez-vous qui paraît à l’étranger et qui a un grand retentissement.

 

Alors que la guerre tourne à la débâcle pour la Russie, éclate la Révolution de 1905 avec le « dimanche rouge » à Saint-Pétersbourg. C’est le massacre, par les régiments de la garde, d’une foule de milliers d’ouvriers réclamant la journée de huit heures et une constitution, ce qui entraîne de nombreux désordres dans tout le pays. Grèves et mutineries dans les casernes, incendies de résidences seigneuriales, révolte des marins du cuirassé Potemkine à Odessa. Aux attentats des sociaux-révolutionnaires répondent les pogroms des ligues réactionnaires des Cent-Noirs. En octobre, une grève générale paralyse tout le pays. Tolstoï est atterré par un tel déchaînement de violences. Le 23 octobre, il note dans son journal : « La révolution est déclenchée, on tue des deux côtés. La contradiction vient de ce que, comme toujours, on veut juguler la violence par la violence. » Il écrit durant cette période plusieurs articles, Les événements actuels en Russie, une Lettre ouverte à Nicolas II et une Lettre aux révolutionnaires pour leur crier à tous qu’ils font erreur, que la seule révolution à faire est une révolution spirituelle. Personne ne l’écoute. Tolstoï est seul contre tous car au fond, comme il l’a répété cent fois, il rejette toutes les formes de gouvernement qui reposent, toutes, sur la violence. La répression contre les opposants bat son plein et les exécutions capitales deviennent monnaie courante. Le 9 mai 1908, il apprend par la presse que vingt paysans ont été condamnés à la peine de mort pour avoir attaqué à main armée le domaine d’un propriétaire. Bouleversé de douleur, Tolstoï s’écrie : « Cela ne peut plus durer ! il est impossible de vivre ainsi ! » Il lance aussitôt un appel, Je ne peux plus me taire, qu’il dicte à haute voix. Dans ce manifeste contre la peine de mort qui suscitera une émotion considérable dans toute l’Europe, il implore ceux qui ordonnent ces meurtres de cesser de se voiler la face :

« Vous ne pouvez apaiser les hommes en ne satisfaisant pas le besoin de justice le plus élémentaire des classes agricoles, c’est-à-dire en abolissant la propriété exclusive sur la terre ; vous la sanctionnez, au contraire, vous irritez par tous les moyens le peuple, de même que ces êtres aigris, à courte vue, qui ont entamé une lutte violente contre vous. Vous ne saurez apaiser les hommes par des mesures vexatoires en les tourmentant, exilant, emprisonnant et en exécutant des femmes et des enfants. Quelques efforts que vous fassiez pour étouffer en vous-mêmes la raison et l’amour qui sont en tout être humain, ils n’en subsistent pas moins chez vous ; il vous suffirait donc de revenir à vous et de réfléchir un instant pour comprendre qu’en agissant comme vous le faites, qu’en participant à des crimes aussi abominables, non seulement vous ne guérissez pas le mal, mais vous l’envenimez. »

 

La voix de Tolstoï, encore une fois, saura toucher les consciences et rappeler aux hommes où se situait leur devoir d’humanité. Mais faute de relais et de mobilisation politique, cet appel, comme beaucoup d’autres au moment de la guerre et de la révolution, restera sans effet pratique. Paradoxalement, cette année-là, la Russie « se mobilise » pour fêter le quatre-vingtième anniversaire de Tolstoï, le grand écrivain de la terre russe. Mais lui-même entend rester étranger à tous ces hommages qu’il exècre …

 

Correspondance avec Gandhi

À la fin de l’année 1908, un étudiant hindou, Taraknath Das, qui édite aux États-Unis une revue intitulée L’Inde libre, écrit à Tolstoï pour recueillir auprès de lui quelques paroles de soutien à ses idées révolutionnaires. Il préconise le recours à la violence pour libérer l’Inde de la domination britannique. Tolstoï lui répond le 14 décembre 1908, en dénonçant les justifications scientifiques et religieuses de la violence qui aveugle la « majorité malheureuse ». C’est la célèbre Lettre à Hindou, dans laquelle Tolstoï oppose à la révolte armée l’arme de la non-coopération. Considérant que ce sont les Hindous qui sont responsables de leur propre asservissement parce qu’ils ne reconnaissent que la « loi de la violence », il leur suggère de ne pas participer « à quelque forme de violence que ce soit, aux actions violentes de l’administration, des cours de justice, au prélèvement d’impôts, et le plus important, aux actions violentes des soldats. » Il est ainsi persuadé que cette stratégie de non-coopération aura pour effet que « non seulement des centaines d’individus ne pourront plus en asservir des millions, mais même des millions seront incapables d’asservir un seul individu ».

 

Gandhi prend connaissance de cette lettre en 1909, alors qu’il est avocat en Afrique du Sud où il défend les droits des Indiens par des actions de désobéissance civile aux lois discriminatoires des Britanniques. Il connaît bien la pensée de Tolstoï et a lu ses principaux écrits qui ont produit sur lui une « profonde impression ». Le Royaume de Dieu est en vous était le maître livre qui lui avait fait découvrir l’esprit de la non-violence. De Londres, où il est venu pour tenter de négocier avec les autorités britanniques, il prend l’initiative d’écrire à Tolstoï dont il se considère un humble disciple. Gandhi a alors quarante ans et Tolstoï quatre-vingt-un. Commence alors une étonnante et émouvante correspondance entre Tolstoï et Gandhi. Gandhi cherchait une aide et une reconnaissance auprès de celui qui incarnait le mieux la conscience morale tant en Occident qu’en Orient. Un an plus tard, Gandhi est désigné par Tolstoï comme celui dont « l’activité au Transvaal est l’accomplissement le plus important parmi tous ceux qui ont actuellement lieu dans le monde ».

 

La dernière lettre de Tolstoï à Gandhi, deux mois avant sa mort, constitue son testament spirituel. Gandhi n’a d’ailleurs jamais caché sa dette envers Tolstoï qu’il nomma « l’homme le plus véridique de son temps ». À plusieurs reprises, il lui rendra hommage en des termes fort élogieux : « Tolstoï est le plus grand apôtre de la non-violence que notre époque ait connu. Personne en Occident, avant lui ou depuis, n’a écrit ou parlé au sujet de la non-violence d’une manière si magistrale, et avec autant d’insistance, de pénétration et de perspicacité. » Mais Gandhi ira plus loin que Tolstoï, en mettant en œuvre une véritable stratégie de l’action non-violente pour résister à l’occupation de son pays par les troupes britanniques.

 

Le 28 octobre 1910, Tolstoï s’enfuit en pleine nuit de sa maison, accompagné de son médecin et de sa fille Alexandra. Dans sa lettre d’adieu à sa femme, il écrit qu’il ne peut continuer à vivre dans le luxe qui l’a entouré jusqu’à ce jour. Il renonce au monde et part vivre dans la solitude et le recueillement les derniers jours de son existence. Fatigué par son périple, il s’arrête dans la gare d’Astapovo où le chef de gare l’accueille dans sa maison. Son état de santé se dégrade rapidement et pendant plusieurs jours les médias répercutent les moindres nouvelles en provenance d’Astapovo. Tolstoï s’éteint lentement dans la nuit du dimanche 7 novembre 1910.


Article écrit par Alain Refalo.

Article paru dans le numéro 153 d’Alternatives non-violentes.