Vivre simplement : un idéal moral et économique

Auteur

Michel Niqueux

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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Tolstoï a changé radicalement son mode de vie à partir de 1884, par exemple en distribuant le superflu matériel de ses propriétés (meubles, piano…) ou encore en adoptant des habitudes de la vie paysanne. Cette fascination pour un idéal de vie simple, au plus proche de la nature, constituait finalement pour lui une exigence morale, qui transparaît dans son œuvre. Véritable quête personnelle de l’auteur, il s’agit aussi pour Tolstoï d’une solution au problème de l’inégalité sociale. Michel Niqueux analyse les préceptes que Tolstoï suivait et qui l’ont conduit à faire de la non-violence et de l’autosuffisance une option d’une vie simple et d’une solution aux inégalités sociaux.

Tolstoï fauchant, Tolstoï labourant : tableaux et photographies ont figé l’écrivain dans la posture de l’aristocrate qui voulait s’« empaysanniser ». Mais, au-delà des clichés, quelles sont les raisons, quel est le sens profond de ce changement de vie radical, à partir des années 1880 ?

 

« Il a changé ses habitudes, écrit la comtesse Tolstoï à sa sœur, en 1884, tous les jours c’est quelque changement. Il se lève à sept heures, quand il fait encore nuit. Il va puiser l’eau pour tout le ménage. Il traîne un énorme cuveau d’eau sur un petit traîneau. Il scie du bois. Il fend les morceaux à coups de hache et les met en tas. Il ne mange plus de pain blanc et ne va plus nulle part 1. »

Ce sont ces manifestations d’un mode de vie simple qui sont désignées par les termes d’oprochtchenie (« simplification ») et oprostitsa (« se simplifier ») dans la plupart des études sur Tolstoï, mais que l’écrivain n’a jamais utilisés dans son œuvre littéraire ou ses articles : ce sont en effet des expressions ironiques et polémiques, « lancées » par Tourgueniev dans son roman Terres vierges (1877, chap. 27) pour désigner les efforts (vestimentaires, entre autres) de jeunes « nobles repentants » pour se rapprocher du peuple. Dostoïevski les jugeait ainsi :   N’imitez pas tels rêveurs, qui d’emblée saisissent la brouette, comme pour dire : “Je ne suis pas un seigneur, je veux travailler comme un moujik.” La brouette, c’est encore un uniforme. […] Quant à toute cette application à “se simplifier”, ce n’est que déguisement, qui insulte même au peuple et qui vous avilit. […] Soyez seulement sincère et d’âme simple : cela vaut mieux que toutes les “simplifications” 2. » Si donc Tolstoï n’utilise pas le mot de « simplification 3 », c’est parce que son but n’est pas celui des « populistes » des années 1870, qui allaient prêcher ou éduquer le peuple en tâchant de se fondre avec lui. Vivre simplement est d’abord pour Tolstoï une exigence morale, un idéal chrétien personnel (hors et contre l’Église institutionnalisée) qui remonte à la jeunesse de l’écrivain, mais qui va se radicaliser après la crise décrite dans Confession.

 

La « religion du pot de chambre »

Bien que Tolstoï ait d’abord vécu en seigneur éclairé mais soucieux de ses affaires (il achète des terres pour agrandir son patrimoine (en 1872, 1877), il négocie des droits d’auteur élevés), il a toujours été attiré par un idéal de vie naturelle 4 (sous l’influence, notamment, de Rousseau). Sa fille aînée témoigne : « Mon père fit, dès cette époque [1863], quelques essais pour introduire dans sa famille des mœurs plus simples et plus austères que celles en usage dans son monde. Essais malheureux, vite abandonnés. Il avait voulu que son premier-né fût élevé sans bonne. La maladie de la mère l’avait forcé à en prendre une, et, plus tard, on fit venir d’Angleterre une nurse. Le premier essai de promenade en télègue, inconfortable véhicule dont les paysans se servent pour leurs transports, fut peu heureux : les secousses ébranlèrent ma mère au point qu’elle tomba malade. Il fallut bien se procurer une calèche 5. »

 

Le bonheur familial, la gloire littéraire laissent Tolstoï insatisfait. La vie lui paraît absurde, il pense au suicide. C’est la découverte du monde des « croyants pauvres, des gens simples » qui le sauve. Alors, dit-il dans Confession, « la vie de notre milieu, des gens riches et savants me parut non seulement dégoûtante, mais elle perdit pour moi tout son sens 6 ». À partir de là (1877), Tolstoï, habitué, comme tous les nobles de son époque, à une nombreuse domesticité, ne veut plus vivre en « parasite ». Voici le projet de vie qu’il dresse en 1884 : « Vivre à Yasnaïa [sa propriété]. Céder le revenu de Samara [une autre propriété] pour les pauvres […] limiter autant que possible nos besoins et donner plus que recevoir. […] Éduquer les petits en sorte qu’ils s’habituent à moins demander à la vie. […] Ne garder de serviteurs qu’autant qu’il est nécessaire pour nous aider à nous transformer et pour nous enseigner. […] Vie, nourriture et vêtement tout ce qu’il y a de plus simples. Tout le superflu : piano, meubles, équipages — le vendre, le distribuer. En fait de science et d’art, ne s’adonner qu’à ceux qu’on peut partager avec tous. […] [Le] bonheur consiste à se contenter de peu et à faire du bien aux autres 7. » De là la pratique du travail manuel, « qui commence par les soins de sa propre personne » : Tolstoï fait sa chambre, vide lui-même son vase de nuit, en surmontant sa honte (20 et 24 mars 1884, I, 793, 795). C’est ce qu’il appelle, à la suite du peintre Nicolas Gay, la « religion du pot de chambre » (31 décembre 1894, II, 377). Il coud aussi des chaussures et des bottes, fend son bois, participe aux travaux de la campagne avec les paysans.

La vie simple fait partie du perfectionnement de soi, auquel Tolstoï s’applique depuis le milieu des années 1850, et qui consiste en « l’accroissement de la force spirituelle, de la libération par rapport au corps, du rapprochement avec Dieu » (10 novembre 1908, III, 445). La frugalité et le végétarisme ont une finalité autant physique que morale : « Depuis quatre jours je ne prends pas de sucre ni de pain blanc et je me sens très bien. La même chose que j’ai découverte sur la débauche sexuelle et la légitimité et la joie de la continence, la même chose aussi pour le manger — le jeûne. Et l’un est en liaison avec l’autre » (7 avril 1889, I, 940). Le « jeûne relatif » permet de « maîtriser ses passions » : il y a une « folie de l’accord du christianisme et de la vertu avec le bifteck », écrit-il dans un virulent article que lui inspira une visite à l’abattoir de Toula, en 1891 8.

« Ma nourriture principale consiste dans un gruau d’avoine que je prends chaud deux fois par jour avec du pain de froment (graham bread). Excepté cela, je dîne d’une soupe aux choux ou aux pommes de terre, d’un gruau de blé de sarrazin ou bien de pommes de terre cuites ou frites à l’huile de tournesol ou de moutarde, et d’une compote aux pruneaux et aux pommes […] j’ai abandonné le lait, le beurre et les œufs, ainsi que le sucre, le thé et le café 9. » Bref, « tout ce qui est superflu pour le corps est nuisible pour le corps et pour l’âme » (Le chemin de vie, 1910, chap. 7, « Le superflu »).

 

Sauver son âme, pour sauver le monde

La vie simple, qui n’était à l’origine qu’affaire de goût, puis une exigence morale, va devenir un modèle de comportement économique, une solution au problème de l’inégalité sociale. L’ampleur de celle-ci apparaît à Tolstoï en 1882, lorsqu’il participe au recensement de la population dans les bas-fonds de Moscou, expérience qui lui inspirera son grand traité éthique et économique, Que nous faut-il donc faire ? (1882-1886) 10. Que faire pour combler le fossé entre riches et pauvres ? Les trois moyens « inventés » jusqu’ici, sont « stupides tous les trois » : que ce soit la révolution (« détruire la classe supérieure »), la redistribution des richesses aussi bien que la philanthropie, ou encore « le principe communautaire » à la place du « principe individualiste » (10 avril 1890, II, 34-35). La seule solution est celle de la non-violence et de l’autosuffisance, qui supprime l’exploitation du travail d’autrui. Tolstoï reprend la prédication de Jean-Baptiste : « Ne pas avoir plus d’un habit et ne pas avoir d’argent, c’est-à-dire ne pas jouir du travail des autres. Et pour ne pas jouir du travail d’autrui, faire soi-même tout ce que l’on peut » (chap. 23). C’est la « solution russe du problème » économique que Dostoïevski préconisait dans son Journal d’un écrivain de février 1877.

 

Tolstoï dénonce ainsi ce qu’on n’appelait pas encore la société de consommation, et l’« ineptie du progrès » qui la sous-tend (20 mai 1862, I, 533) : « Non seulement je rêve, mais je m’efforce, à un autre progrès, le seul important — non pas l’électricité et le vol dans les airs, mais le progrès de la fraternité, de l’union, de l’amour, de l’établissement du Royaume de Dieu sur la terre » (25 avril 1895, II, 417-418). L’accroissement infini de la production des biens terrestres par des « esclaves » modernes (ouvriers, salariés, domestiques) ne saurait conduire au bien-être. « Levé tôt, fendu du bois, allumé le poêle et, couché au lit, pensé […]. On a aboli les esclaves — les titres de possession d’esclaves, mais malgré cela non seulement on change de linge chaque jour, on a fait des baignoires, on roule en équipages, on fait des repas de cinq plats, nous habitons dix pièces, etc. —, toutes choses qu’on ne peut faire sans esclaves » (27 janvier 1889, I, 903). Ses modèles sont Marc-Aurèle, « couché par terre sur un manteau », D. Thoreau, Bondarev, un paysan déporté en Sibérie, auteur d’un traité sur la « loi du travail » que Tolstoï fit publier en français en 1890 sous le titre Le travail, avec en exergue : « À la sueur de ton front, pétris ton pain 11. » Tolstoï reconnaît qu’il n’a rien inventé et cite les œuvres qui l’ont le plus « impressionné » dans sa vie : entre 14 et 20 ans : le Sermon sur la Montagne (Évangile de saint Matthieu), les Confessions et l’Émile de Rousseau ; de 50 à 63 ans : Epictète, Confucius, Mencius (Meng-Tseu), Bouddha, Lao-Tseu, les Pensées de Pascal, Progress and Poverty de Henry George 12.

 

Les personnages de Lévine, dans Anna Karénine (1873-1876), qui est tenté de se marier à une paysanne pour échapper à son « existence oisive, artificielle, égoïste » (chap. III, 12), puis de Nekhlioudov, dans Résurrection (1899) reflètent cette quête avant tout éthique et religieuse de Tolstoï.

 

Cependant, Tolstoï souffre du décalage entre son enseignement et sa propre vie, qui malgré la donation-partage de son domaine (1891) et l’abandon des droits d’auteur, reste celle d’un privilégié, d’autant plus qu’il s’est déchargé sur sa femme (et les domestiques) de tous les soucis terrestres (« des enfants, de la gérance des propriétés, des relations avec les gens, des affaires, de la maison, des éditions 13 » : « Le luxe de notre vie, le trop-manger me tourmente beaucoup » (3 avril 1909, III, 587 ; cf. III, 256). C’est essentiellement pour vivre enfin son idéal de simplicité qu’il quitte le domicile familial en novembre 1910, pour bientôt mourir après avoir pris froid. Il songeait à cette « fuite » depuis plus vingt ans.

 

Tolstoï est maximaliste, et le désir de « simplification » s’étend à l’art : il rejette tout ce qui n’est pas utile et compréhensible pour le peuple (Qu’est-ce que l’art ?, 1898), se met à écrire « simplement » des récits édifiants pour le peuple. C’est ce « nihilisme » qui lui sera surtout reproché, notamment par les philosophes chrétiens Nicolas Berdiaev et Serge Boulgakov. Celui-ci oppose simplification (oprochtchenie) tolstoïenne à simplicité (prostota) évangélique (celle des « petits enfants »). Tout en considérant la « simplification » comme l’« aspect le plus important et le plus intéressant de la conception du monde de Tolstoï », Serge Boulgakov en note l’ambiguïté : « En tant que motif religieux, la simplification n’est pas assez ascétique, car c’est en fin de compte une recette pour s’installer le mieux possible ici-bas […], et en tant que motif d’une philosophie religieuse de l’histoire, il est trop ascétique, car il déclare artificiel ou contre nature tout le développement historique. »

Par contre, la critique religieuse que Tolstoï fait de la civilisation et d’une culture petite-bourgeoise pourrie est une « action véritablement culturelle », menée au nom d’une haute culture spirituelle 14.

 

Tolstoï, précurseur des décroissants

L’appel de Tolstoï à une vie simple, et son exemple, n’en a pas moins eu une grande influence : de nombreuses communautés « tolstoïennes », en Russie et dans d’autres pays (dont la France) ont mis en pratique les préceptes de Tolstoï, en tâchant de vivre en autarcie, autosuffisance et sans violence. En URSS, à la fin des années 1920, ces communautés seront liquidées par les bolcheviks qui ne pouvaient admettre le rejet du service militaire et de l’enseignement public (athée). Mais on peut établir toute une descendance du tolstoïsme, de Gandhi jusqu’aux Communautés de l’Arche de Lanza del Vasto et à la « restriction volontaire » (étendue à la politique) de Soljénitsyne. Il est difficile de dire si les partisans de la « simplicité volontaire 15 » et de la « décroissance 16 », du small is beautiful de E. F. Schumacher 17, si Jacques Ellul ou Ivan Illich ont lu les écrits engagés de Tolstoï (non réédités pour la plupart), mais il est, avec ou sans sa dimension spirituelle, l’un de leurs précurseurs.

 

1) Cité par Tatiana Tolstoï, Sur mon père. Paris, Institut d’études slaves, 1960, p. 40.

2) Dostoïevski, Journal d’un écrivain (éd. G. Aucouturier). Gallimard (Pléiade), 1972, pp. 917-918 (février 1877, chap. II, 4).

3) Il utilise une fois ouprochtchenie (Journal du 12 mars 1909), qui n’a pas de connotation « populiste ». On trouve oprochtchenie une seule fois, dans le Journal, à la date du 8 juin 1909, dans un contexte négatif.

4) Cf. Jeunesse (1855), chap. 3.

5) T. Tolstoï, Sur mon père, p. 24

6) L. Tolstoï, Confession, suivi de Quelle est ma foi ? et de Pensées sur Dieu. Textes présentés et traduits par Luba Jurgenson. Pygmalion, 1998, p. 84.

7) Léon Tolstoï, Journaux et carnets. Textes traduits et annotés par Gustave Aucouturier. Gallimard (Pléiade), t. 1, 1979, pp. 860-861 (les références à cette édition seront désormais indiquées dans le texte avec le tome en chiffres romains suivi de la page).

8) L. Tolstoï, « Les mangeurs de viande » (en russe : « Pervaïa stoupen », « La première marche »)  in L. Tolstoï, Plaisirs cruels. Trad. de E. Halpérine-Kaminski. Paris, 1895, pp. 123-124

(http://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File%3ATolstoï_-Plaisirs_cruels.djvu&page=1). Un autre recueil d’articles (contre l’alcool, le tabac, le sexe) avait été traduit en 1892 sous le titre Plaisirs vicieux. C’est le 2 juin 1884 qu’il note : « Deuxième jour que j’ai commencé à ne pas manger de viande » (I, 834).

9) L. Tolstoï, Lettres II. 1880-1910 (éd. R. F. Christian, trad. Bernadette du Crest). Gallimard, 1986, p. 172 (lettre en français du 8 février 1894).

10) Le titre reprend la question posée à Jean-Baptiste (Luc 3, 10). La première traduction française date de 1888. Retraduit en 1903 (Stock) par J. W. Bienstock (Que devons-nous faire ?).

11) Léon Tolstoï et Timothée Bondareff. Le travail. Traduit du russe par B. Tseytline et A. Pagès, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, [1890] (disponible sur http://gallica.bnf.fr/).

12) L. Tolstoï, Lettres II, p. 157-158, lettre à M. M. Lederlé, 25 octobre 1891 ; cf. pp. 114, 116.

13) Journal de la comtesse Léon Tolstoï, t. 2, p. 117 (4 août 1894).

14) S. Bulgakov, « Prostota i oprochtchenie » (1912),

http://russianway.rchgi.spb.ru/Tolstoy/bulgakov_3.html (chap. 6).

15) Titre d’un livre de Duan Elgin, Voluntary Simplicity : Toward a Way of Life That Is Outwardly Simple, Inwardly Rich. Quill, New York, 1981.

16) Cf. Éric Dupin, « La décroissance, une idée qui chemine sous la récession », Le Monde diplomatique, août 2009, pp. 20-21.

17) Pour le monde américain, voir l’article « Simple living » de l’encyclopédie Wikipedia (http://en.wikipedia.org/wiki/Simple_living). Voir aussi l’article « Simplicité volontaire ».


Article écrit par Michel Niqueux.

Article paru dans le numéro 153 d’Alternatives non-violentes.