Le féminisme, une révolution non-violente

Auteur

Florence Montreynaud

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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Florence Montreynaud revient sur les origines du mouvement féministe, la diversité des points de vues féministes, les combats essentiels au féminisme et enfin l'inscription du féminisme dans le concept de la non-violence.

ANV : Vous êtes historienne et aussi féministe active. Dans votre encyclopédie, Le XXe Siècle des femmes , vous avez traité de l’histoire du féminisme. Que signifie pour vous l’engagement féministe ?

Florence Montreynaud* : Agir en féministe, c’est œuvrer pour que femmes et hommes soient égaux en dignité et en droits, et pour que ces droits se traduisent dans les faits. C’est une démarche radicale, car elle vise les racines de l’inégalité dans notre société sexiste et patriarcale — dignité des femmes bafouée, partage injuste du pouvoir et des tâches domestiques, contrainte à l’hétérosexualité, violence sexuelle, etc.


ANV : Où s’enracine le féminisme, comment s’est-il développé au XXe siècle ?

F. M. : Depuis plus d’un siècle et demi, le féminisme s’affirme comme une résistance constructive au machisme, une révolution non-violente et usant d’humour. Même s’il concerne toute l’humanité, et est donc un humanisme, il doit son nom à sa demande initiale de droits pour les femmes, notamment le droit de vote ; vite devenu international, il a toujours été un mouvement mixte, à l’exception des années 1970 en Occident, période du Women’s Lib, du MLF (mouvement de libération des femmes), des « groupes femmes » et de nombreuses manifestations de femmes dans la rue.

Le mot « féminisme » dans son sens actuel date de la fin du XIXe siècle, mais le mouvement collectif avait été lancé dès 1848 en France et aux États-Unis.

La réalité de son exigence de justice est bien plus ancienne, et elle a été défendue par quelques esprits lucides, telle Christine de Pizan et son « Oser, moy, femme » (La Cité des Dames, 1405). Qu’osa cette grande écrivaine, il y a sept siècles ? Affirmer que les femmes doivent recevoir la même éducation que les hommes, dénoncer le viol et les « ruses » masculines pour séduire les femmes, proclamer la capacité des femmes à gouverner. Voilà qui reste d’actualité, tant les mentalités changent lentement, tant les traditions, notamment religieuses, s’opposent à l’égalité des êtres humains. 

 

ANV : Au regard de la diversité des courants actifs dans ce domaine, n’y a-t-il pas opposition entre des tendances ?

F. M. : Être féministe, c’est d’abord penser par soimême : « sapere aude — aie le courage de te servir de ton propre entendement ! », devise des Lumières selon Kant ; c’est travailler à sa libération pour pouvoir agir comme sujet de sa propre vie ; d’où la méfiance pour toute directive venue d’ailleurs, ce qu’illustre cette réplique des années 1970 : « Ne me libère pas, je m’en charge ! »

La situation du féminisme varie d’un pays à l’autre, et les courants sont multiples. En France, il me semble parfois qu’il y a autant de féminismes que de féministes ! Voyez la diversité des intellectuelles contemporaines : Christine Delphy, théoricienne du féminisme matérialiste ; Michelle Perrot qui a joué un rôle essentiel dans la constitution même de l’histoire des femmes ; Élisabeth Badinter qui a démontré le caractère culturel du prétendu « instinct » maternel ; Geneviève Fraisse et sa réflexion sur le pouvoir distinguant entre « gouverner » et « représenter » ; Françoise Héritier et son concept de « valence différentielle des sexes » ; Nicole-Claude Mathieu et son article fondateur « Quand céder n’est pas consentir » ; tant d’autres encore.

Dès qu’apparaît dans le débat public un sujet polémique (parité, voile islamique, prostitution, « mères porteuses », etc.), se font jour de nouvelles lignes de fracture entre féministes, ou des recompositions, avec des alliances tactiques.

Sans oublier que les médias, pour des raisons politiques ou circonstancielles, donnent avec complaisance la parole à des personnes se disant « féministes pro-sexe » pour mieux défendre la prostitution, ou privilégient certaines féministes, comme celles du mouvement Ni putes ni soumises, qui soutiennent des immigrées ou des descendantes d’immigrés subissant une double oppression.

Un tel mouvement, riche de sa diversité et fonctionnant par petits groupes, n’a rien d’un parti soucieux de cohérence, seul habilité à décerner le label et contraignant ses membres à une discipline. Dans le féminisme, ni hiérarchie, ni doctrine, ni dogme, et surtout pas de « Grande Cheffe bien-aimée », mais un foisonnement de tendances, de textes, d’actions, avec quelques rares points communs — la solidarité internationale, ou l’ironie, dont témoignent slogans et actions. [Voir l’article sur les Chiennes de garde dans ce numéro d’ANV.]


ANV : Mais n’y a-t-il pas un fossé entre deux approches opposées et difficilement conciliables du féminisme : l’une qui insiste sur l’aspect construit socialement et culturellement des différences sexuelles — et donc de la femme —, et l’autre qui essentialise une nature féminine ?

F. M. : En France, la grande majorité des féministes se reconnaissent dans les analyses de Simone de Beauvoir, notamment le concept-clef de son essai monumental Le Deuxième Sexe (1949) : « On ne naît pas femme, on le devient.» Le « deuxième sexe », c’est l’Autre par rapport à l’homme qui, à travers l’histoire et la philosophie, se pose en sujet et considère la femme comme un objet. Cette hiérarchisation et l’oppression des femmes qui en résulte n’ont rien de « naturel » : ce sont des faits socioculturels. La conclusion de Beauvoir conserve sa pertinence : la seule façon pour les femmes d’échapper à l’oppression masculine est l’indépendance économique. À méditer quand on entend des femmes revendiquer d’être « mère au foyer », c’est-à-dire de dépendre d’un homme assez riche pour les entretenir, en oubliant les risques de divorce, de chômage ou de veuvage !

Les héritières de Beauvoir, dont la plus célèbre est Élisabeth Badinter, sont parfois qualifiées d’« universalistes » par opposition à des féministes dites « essentialistes », comme Sylviane Agacinski ; cette première tendance, très minoritaire, est pourtant la seule connue dans les universités des États-Unis, où elle est qualifiée de « french feminism » ! La spécificité de la grossesse, ou la réceptivité du vagin justifient-elles la croyance en une « nature », une « essence » féminines ?

Depuis plus d’un siècle, l’alternative est ainsi posée : les femmes doivent-elles avoir des droits égaux aux hommes parce qu’elles sont des êtres humains (tendance universaliste ou égalitariste) ? Ou doivent-elles demander des droits spécifiques parce qu’elles sont différentes des hommes du fait de l’enfantement (tendance essentialiste, dite aussi naturaliste ou différentialiste) ?

En France, la situation se complique du fait que la plus médiatique des « essentialistes », la psychanalyste Antoinette Fouque, qui exalte la grossesse et l’accouchement comme « production de vivant », a toujours refusé le qualificatif de « féministe » ; cofondatrice du groupe Psychanalyse et politique, des Éditions des femmes et du groupe Alliance des femmes pour la démocratie, elle est honnie par les autres groupes, car elle a déposé en 1979 le sigle MLF comme une marque commerciale ; en outre, elle revendique d’avoir créé le MLF en 1968, ce qui est falsifier l’histoire. Le nom « Mouvement de libération des femmes » ou MLF n’apparaît dans la presse qu’après la manifestation fondatrice du 26 août 1970, où neuf femmes déposent sous l’Arc de triomphe une gerbe à la « femme du soldat inconnu ». 


ANV : Mais alors même que le combat pour la dignité et l’égalité des femmes requiert encore toutes nos énergies, ne trouvez-vous pas regrettable que les actrices du mouvement féministe soient si divisées ?

F. M. : Vous savez, la diversité des féministes, les oppositions politiques, les conflits personnels, les rivalités et même les haines : quoi de plus humain ! Après tout, les féministes sont des hommes comme les autres ! Néanmoins, le grand public ignore tout des tendances, courants et nuances : c’est ainsi que le concept de « genre » (construction sociale de la différence des sexes), venu des États-Unis (gender), reste cantonné aux milieux universitaires.

Cette méconnaissance générale s’explique, car l’histoire des droits des femmes n’est pas enseignée. On apprend aux enfants français que le « suffrage universel » a été obtenu en 1848, sans préciser qu’il est resté masculin pendant près d’un siècle : qui sait que Marie Curie, scientifique de génie et deux fois prix Nobel, n’avait pas le droit de voter, car le suffrage est devenu universel en 1944 seulement (et en 1971 en Suisse) ? Les médias répètent les mêmes erreurs : non, les féministes n’ont jamais brûlé leur soutien-gorge ! Enfin, dans le pays qui prétend être celui de la galanterie, les misogynes ont toute latitude pour éructer publiquement leur haine. Si les hommes féministes échappent à l’opprobre, c’est qu’on n’imagine même pas qu’ils puissent exister ! Mais les femmes qui osent se dire féministes font l’objet d’attaques sur leur physique ou leur sexualité, auxquelles échappent d’autres militantes, telles les antiracistes ou les écologistes. Traiter une féministe de « puritaine », voire de « frustrée » ou de « mal-baisée », n’a pourtant aucun rapport avec sa demande politique de justice et d’égalité !


ANV : Puisque vous parlez des médias, il semble y avoir un problème à ce niveau. On sait que le rôle des femmes a été minoré dans l’histoire officielle, mais que pensez-vous de la place et de la représentation des femmes dans les médias contemporains ?

F. M. : La situation française est consternante ! Les femmes continuent à être jugées sur leur physique ou leur apparence, avec cruauté et condescendance. Que de commentaires aussi oiseux que sexistes sur la coiffure, les vêtements ou la diction d’une ministre, voire d’une candidate à la présidence de la République ! Ceux qui se permettent des jugements sur le physique plus ou moins « sexy » d’une postulante à l’embauche dans une entreprise sont-ils donc des Adonis, des arbitres des élégances ?

C’est le système « deux poids deux mesures » : aux qualités qu’on exige d’une femme (elle doit être bonne à tout faire — l’amour, les enfants, le travail salarié payé en moyenne 20 % de moins qu’un homme, et la tarte aux pommes), combien d’hommes passeraient l’épreuve !

Il se double de la règle de la fausse alternative machiste, ainsi formulée par Isabelle Alonso, seule féministe déclarée à être très présente dans les médias : « Pile, je gagne, et face, tu perds ! » Par exemple, une femme qui assume ses désirs est une « salope », mais celle qui refuse une invite sexuelle est une « coincée ».


ANV : La situation n’est-elle pas en train d’évoluer ?

F. M. : Avec une lenteur phénoménale ! Les médias portent au pinacle quelques femmes, pour mieux en critiquer d’autres ou occulter leur importance. Le cas de Simone Veil, avec la loi de 1975 qui porte son nom (loi libéralisant l’avortement, appelé par euphémisme IVG, ou « interruption volontaire de grossesse »), est exemplaire : ce n’est pas diminuer son courage face à des attaques indignes de députés que d’associer son action à celles qui l’ont rendue possible — les manifestations du MLF réclamant dès 1971 l’« avortement libre et gratuit », ou la défense magistrale de l’avocate Gisèle Halimi lors du procès de Bobigny (1972), qui se termina par l’acquittement de l’adolescente accusée. Sans le scandale du Manifeste signé par 343 femmes déclarant « Je me suis fait avorter » à la une du Nouvel Observateur (5 avril 1971), sans les actions illégales du mouvement des femmes (avortements par la méthode Karman), sans les risques pris par des médecins et des avocates, jamais le président Giscard d’Estaing n’aurait proposé une telle loi dès son élection !

Le temps passe, les esprits évoluent, mais les représentations de femmes dans l’espace public en France (affiches publicitaires, couvertures de magazines) restent d’un conformisme désolant.

Toujours la primauté de l’apparence, et le diktat « Sois belle et tais-toi ! » Un hebdomadaire fait sa « une » sur « les intellectuels français », avec uniquement des photos d’hommes, tandis que les publicitaires imposent leur sexisme rétrograde, répartissant les images de femmes en « mamans » ou « putains », utilisant des rondeurs féminines ou des allusions lourdement sexuelles pour vendre n’importe quoi !

 

ANV : Parmi les différentes facettes de ce sexisme dont vous parlez, vous avez entre autres travaillé sur la question de la prostitution. Quel rôle joue celle-ci dans notre société ?

F. M. : La prostitution joue un rôle crucial dans notre monde dominé par la marchandisation. Non seulement le système prostitutionnel est au fondement de la domination masculine mais, en associant sexualité, violence et argent, il pervertit toutes les relations entre les êtres humains.

Un gigantesque trafic de chair humaine est organisé au profit d’hommes qui paient pour des actes sexuels, et abusent ainsi de la détresse et du dénuement de millions de femmes et d’enfants, filles et garçons. Tant qu’on trouvera légitime que l’argent donne accès au sexe d’êtres humains particulièrement vulnérables ; tant qu’on acceptera que la sexualité soit utilisée, dans la prostitution comme dans la pornographie, pour instrumentaliser et déshumaniser l’autre ; tant qu’on mettra l’accent sur la souffrance, la solitude, les prétendus « besoins sexuels » de ceux qui paient, plutôt que sur la dévastation des personnes prostituées, nos sociétés ne se donneront pas les moyens d’une analyse politique de cette exploitation mondialisée.

Pendant des siècles, personne n’a contesté la légitimité de l’esclavage ; il a fini par être critiqué dans son fondement et aboli en droit, même si la traduction dans les faits est loin d’être achevée partout ; on pourrait aussi citer la peine de mort, ou les châtiments corporels infligés aux enfants.

Pour que le rêve d’un monde sans prostitution puisse se réaliser, il faut qu’on prenne conscience que cette exploitation est injustifiable, et ne provoque que des maux : ravages de toutes sortes chez les personnes prostituées, dégradation de l’image des femmes et de la sexualité, réduction de corps humains à l’état de marchandise et pérennisation de la domination masculine.


ANV : Comment vous situez-vous dans l’actuel débat sur la réouverture des maisons closes ?

F. M. : Je suis contre. L’hypocrisie entoure ce sujet, surtout en France. Des femmes politiques (Michèle Barzach, Françoise de Panafieu, Christine Boutin et dernièrement Chantal Brunel) ont proposé d’ouvrir des bordels légaux : ce sont donc des femmes qui demandent l’enfermement d’autres femmes pour satisfaire les prétendus « besoins sexuels » de certains hommes ! Pourtant, l’échec de la légalisation allemande ou néerlandaise a démontré que la prostitution officielle ne fait diminuer ni le viol, ni les violences, ni la prostitution clandestine ; en outre, elle donne aux proxénètes le statut de chefs d’entreprise ! Quant aux personnes prostituées, elles sont opposées à cette solution, qui arrange seulement les riverains des rues de prostitution et motive donc les politiques soucieux de leur réélection !

 

ANV : Face à ce que vous analysez comme un échec, quelle attitude avoir contre l’exploitation sexuelle, qui est la réalité la plus courante de la prostitution ?

F. M. : La France, qui a ratifié la Convention de 1949 sur l’abolition de la réglementation de la prostitution, est de ce fait un État abolitionniste, où la prostitution n’est ni interdite ni réglementée ; c’est le proxénétisme qui est interdit, et le racolage passible d’amendes. Néanmoins, depuis la loi sur la Sécurité intérieure, votée en 2003 à l’initiative de Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, des personnes prostituées peuvent être emprisonnées pour racolage. La première a été une réfugiée kossovare de 19 ans, condamnée à deux mois de prison ferme — démonstration que la France est bien le pays des droits de « l’homme » : en effet, les centaines d’hommes (au moins 20 par nuit) qui l’avaient payée pour une « pipe » ou pour « l’amour » (pénétration vaginale), c’est-à-dire qui avaient abusé de sa détresse et de son isolement, ont continué à dormir dans leur lit, à côté de leur femme pour la plupart (la majorité des hommes qui paient sont mariés ou en ménage).

Que faire ? Opérer un changement radical, de point de vue et de politique. Cesser de harceler les personnes prostituées. Leur venir en aide, et non les persécuter en ajoutant des violences légales à celles qu’elles ont déjà subies, pour la grande majorité, dès l’enfance, et à ce qu’elles vivent au quotidien — des actes sexuels non désirés et répétés, et les violences qui les accompagnent.

Réprimer le proxénétisme sous toutes ses formes, des plus criminelles et spectaculaires (les préférées des médias) aux mieux intégrées socialement, comme les pages de petites annonces de « rencontres » dans les périodiques locaux.

Considérer le rôle de ceux pour qui ce trafic est organisé : les hommes qui paient. Infligeant des violences de toutes sortes à des personnes vulnérables, ils abusent de leur pouvoir, de leur argent, de leur statut de dominant. Ils doivent être sanctionnés.

Organiser une éducation sexuelle digne de ce nom, adaptée à chaque classe d’âge, aidant à réfléchir au désir, au plaisir, à l’intime, et aussi à assimiler les notions de responsabilité et de respect de l’autre.

Donner sa juste place à la sexualité humaine ; cesser de s’en servir pour salir ou dominer l’autre, dans le réel ou le symbolique (par exemple, en utilisant l’insulte « con », qui est le nom ancien du sexe féminin) ; exalter les plaisirs magnifiques qu’apporte une sexualité pleinement humaine, fondée sur la réciprocité des désirs et la gratuité du don.


ANV : La non-violence peut être définie comme la résistance active à toute forme de violence et de domination par d’autres moyens que la violence, ou encore comme une éthique et une méthode de résolution des conflits et d’action collective. Pensez-vous que le féminisme entretienne des affinités avec la non-violence, sur les plans pratique et/ou philosophique ? Lesquelles ?

F. M. : Depuis des siècles, on parle de « guerre des sexes », expression dont l’origine est inconnue. Depuis le début du XXe siècle, on accuse les féministes de la perpétuer, et on les taxe d’agressivité, alors qu’elles et ils demandent, par des moyens toujours pacifiques, l’égalité et le respect. Nul ne sait qui a déclaré cette prétendue guerre, mais force est de le constater : ce sont des femmes qui en meurent.

Le féminisme relève-t-il de la non-violence ? C’est mon avis d’historienne et de femme engagée — il suffit de citer les grèves de la faim de suffragistes britanniques au début du XXe siècle, même si certaines ont commis des violences contre des biens —, mais puis-je répondre pour les multiples tendances du féminisme français contemporain ? Beaucoup de militantes restent ancrées dans une culture d’extrême gauche, avec son vocabulaire militaire : combat, conquêtes, luttes, ennemi, armes, avant-garde, etc. Je préfère les concepts de dialogue, écoute, pédagogie, bienveillance et amour (au sens du mot grec agape, comme l’explique Martin Luther King 1 ). Pour moi, le féminisme, seule révolution pacifique de l’humanité, est une utopie, fondée sur la justice, l’égalité et le plaisir partagé ; les féministes travaillent à un monde meilleur, à la fois en aidant des victimes du machisme — dans un foyer sur dix, un homme est violent avec sa femme —, en élevant le niveau de conscience politique et en faisant preuve d’humour. Oui, un autre monde est possible, et les couples féministes le démontrent en vivant l’égalité au quotidien.

 

ANV : N’y a-t-il pas aussi, parfois, une certaine violence du côté féministe ?

F. M. : Laquelle ? Ceux qui nous qualifient d’« extrémistes », ou critiquent les prétendus « excès » des féministes sont bien incapables d’en citer un seul qui ait fait couler le sang. Si quelques machos médiatiques ont des difficultés d’érection face à la nouvelle assurance de femmes ayant acquis assez d’estime de soi pour pouvoir « oser être », que pèse leur mal-être par rapport à ce qu’endurent les 2 millions de petites filles excisées chaque année dans le monde ?

Selon la pertinente observation de l’écrivaine Benoîte Groult, « le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours » (devise des Chiennes de garde). Face à la violence extrême du système machiste, qui blesse, viole, torture, excise, prostitue, assassine des femmes parce qu’elles sont des femmes, la révolution féministe relève de la non-violence et se réfère au sens de la justice, au devoir d’égalité et de respect entre humains. Les premières féministes ont aussi été des défenseures des animaux et des précurseures de l’écologie, car leur respect de l’autre ne se limite pas au genre humain.

Depuis Flora Tristan ou Hubertine Auclert, les féministes françaises en appellent, pacifiquement et avec humour, à l’intelligence, à la raison, au droit. Alliant poésie et politique, elles utilisent les ressources de la langue, ses jeux et ses images : ainsi, la belle formule de Josy Thibaut pour dénoncer l’oppression spécifique des lesbiennes — « Quand les femmes s’aiment, les hommes ne récoltent pas. » Ou cette métaphore culinaire développée par les candidates aux élections législatives de 1978 avec le mouvement Choisir, de Gisèle Halimi : « Certes, nous voulons la moitié du gâteau, et ce n’est que justice, mais nous voulons en changer la recette, et donc commencer par en discuter entre femmes et hommes. » Bon appétit !


Entretien réalisé par Guillaume GAMBLIN et François VAILLANT.


* Féministe, historienne, auteure de nombreux ouvrages, dont : Dictionnaire des citations, Paris, Nathan, 1989 ; Le XXe Siècle des femmes, Paris, Nathan, 2001 ; Amours à vendre. Les dessous de la prostitution, Paris, Glénat, 1993 ; Bienvenue dans la meute, Paris, La Découverte, 2001 ; Appeler une chatte. Mots et plaisirs du sexe, Paris, coll. Petite Bibliothèque, Payot, 2005 ; Le féminisme n’a jamais tué personne, Montréal, Fidès, 2004 ; L’aventure des femmes. XXe-XXIe siècle, Paris, Nathan, 2006 ; Un siècle d’amour. De 1900 à aujourd’hui, Paris, Nathan, 2009.

1) « Agape n’évoque rien de sentimental ni de foncièrement affectueux, mais une compréhension, une bonne volonté rédemptrice envers tous les hommes, un flot d’amour qui ne demande rien en retour. » Martin Luther King, « Non-violence et justice raciale », 1957, in Je fais un rêve, trad. Marc Saporta, Bayard, 1987, p. 28.


 

Qu’est-ce que le sexisme ?

« Le sexisme est une attitude hostile ou discriminatoire envers une ou des personnes en raison de leur sexe : comme dans le racisme, l’autre est vu comme inférieur. Le sexisme dirigé contre les femmes et les filles, soit la moitié de l’humanité, est un ensemble de pratiques qui normalisent et banalisent au quotidien le machisme et la haine des femmes (misogynie). Il est à la fois la matrice de tous les racismes, le plus répandu et le moins contesté. »


Qu’est-ce que le machisme ?

« Le machisme (de l’espagnol macho, mâle) est un système de domination et d’exploitation ; il repose sur la soumission de femmes qui assurent gratuitement l’entretien de la maison, ainsi que les soins aux enfants et autres personnes dépendantes, selon la tradition qui assigne des rôles déterminés à chaque sexe. « Quel est le féminin de “assis devant la télé” ?, demande la blague féministe. Réponse : “debout dans la cuisine” ! »

Selon des données établies par l’ONU en 1985 pour l’ensemble du monde et toujours valables, les femmes font les deux tiers des heures de travail, reçoivent un tiers des salaires et possèdent 1 % des terres.

Dans le tiers-monde, des femmes pauvres, harassées de travail, sont privées de droits humains élémentaires, alors que les hommes les plus misérables peuvent se sentir supérieurs en dominant des femmes de leur entourage. Dans les pays les plus pauvres, les garçons étudient plus que les filles : dans le monde, les deux tiers des analphabètes sont des femmes et des filles. »

[extraits condensés de : Florence Montreynaud, Bienvenue dans la meute !, Paris, La Découverte, 2001]

 

Comment le machisme intervient-il dans la sexualité humaine ?


« Les hommes machistes séparent l’amour du désir : ils ne peuvent pas aimer la femme qu’ils désirent (une « salope »), ni désirer celle qu’ils aiment (ils n’osent pas proposer une fellation à leur femme, respectée en tant que la « mère de mes enfants »). Souvent fascinés par des femmes très « sexe », ils craignent de n’être pas « à la hauteur », et masquent leur angoisse par des insultes : celle qui aime le plaisir est une « pute » !

Le désir et le plaisir sexuels sont accessibles seulement à une toute petite minorité de femmes dans le monde, les autres ne pouvant imaginer de « se refuser » à un mari qu’elles n’ont le plus souvent pas choisi. Même dans les pays riches où des femmes ont conquis un peu de liberté sexuelle, combien osent dire NON à un rapport sexuel qu’elles ne désirent pas et qui leur est imposé, ou à une pénétration sans préservatif ? »


Quel est le lien entre machisme et violence ?


« Pour conserver leur pouvoir, les hommes machistes, cherchant à consolider leur estime de soi, utilisent la violence, physique, verbale, psychologique ou sexuelle.

L’expression de la violence est culturelle, et beaucoup d’hommes ont appris à traduire sur ce mode leurs peurs, angoisses ou colère. La violence machiste résulte de l’éducation traditionnelle que reçoivent les garçons pour devenir des hommes, du fonctionnement des groupes masculins, de la façon dont les hommes apprennent à affirmer ou à exprimer leur masculinité dans leurs relations avec les autres. »


[extraits condensés de : Florence Montreynaud, Bienvenue dans la meute !, Paris, La Découverte, 2001]


Article écrit par Florence Montreynaud.

Article paru dans le numéro 155 d’Alternatives non-violentes.