Action antipublicitaire des Reposeurs dans le métro parisien

Auteur

Françoise Bonde

Localisation

France métropolitaine

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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Du 13 au 26 octobre 2012, d’innombrables dispositifs publicitaires du métro parisien sont recouverts de papiers portant des slogans antipublicitaires. Cette action, typiquement non-violente, est signée d’un nouveau collectif : Les Reposeurs. Ils veulent un métro reposant, sans agression publicitaire. C’est pourquoi ils posent et reposent des papiers sur les affiches, sans commettre de dégradation.

Une rame de métro passe. Un écran lumineux de la RATP annonce la prochaine rame pour dans cinq minutes. Un voyageur, que rien ne distingue des autres, se lève tranquillement d’un siège du quai. Il sort de son sac des papiers confectionnés chez lui, un dévidoir de ruban adhésif, et le voici en train de poser ces papiers sur l’une des affiches du quai. Dès qu’une rame arrive, il arrête son recouvrement pour se rasseoir. Au départ de la rame, le « reposeur » reprend la pose de ses papiers.

C’est ainsi que des centaines d’affiches des quais du métro parisien ont été recouvertes de papiers portant des slogans antipublicitaires, du genre : « La pub fait dépenser », « Pub = agression », « Nous, vous, des cibles ? », « L’action non-violente, ça marche ! », « Sous l’appât, l’hameçon ! », « Qui paie la pub ? », « Pub = pollution visuelle », etc. Sur chacun de ces papiers figure l’indication du site des reposeurs : www.reposeurs.eu.org. Cette action a duré quinze jours parce qu’elle avait été conçue ainsi.

Pourquoi cette action ?

L’objectif des reposeurs est la dépose par Métrobus[1] de tous les dispositifs publicitaires actuels dans le métro parisien, sans exception. Une fois cela réalisé, il sera seulement autorisé des affiches de 50 x 70 cm, sur des panneaux de 2 m2, en nombre limité. Cela fera par station 8 m2 de publicité au lieu des 144 m2 en moyenne actuellement ! Le format 50 x 70 cm est celui autorisé à Paris pour l’affichage associatif. Il en sera alors terminé du matraquage publicitaire. Le métro sera enfin reposant ! Les personnes qui voudront lire ces affiches devront s’en approcher. Les reposeurs ne sont pas opposés aux informations culturelles et commerciales, mais à l’invasion publicitaire qui, par sa nature, vante une société de surconsommation et de gaspillage, déshabillant souvent femmes, hommes et enfants, encourageant de fait la spirale du surendettement, de la violence, du repli sur soi et du paraître à tout crin.

En réalité, les reposeurs n’ont pas réussi ce qu’ils espéraient, à savoir réveiller les Franciliens pour que quelques milliers d’entre eux passent à l’action. Les reposeurs n’ont été que quelques dizaines à opérer chaque jour. Les 4 millions d’usagers quotidiens du métro ne sont pas restés insensibles à cette nouvelle forme d’action antipublicitaire, mais très peu les ont suivis en fabriquant et posant eux-mêmes des papiers. Les signes de soutien ont été innombrables de la part des voyageurs, allant jusqu’à applaudir en public, mais ils n’ont pas emboîté le pas. Peut-être parce qu’entrer en dissidence, se dé-marquer, fait peur. Peut-être aussi parce que le site Internet des reposeurs n’a pas été assez explicite, avec notamment une vidéo parfois difficile d’accès. Puis cette action a été peu conçue pour faire du bourdonnement médiatique sur les réseaux sociaux, ce qui reste bien regrettable.

Elle avait été préparée pour durer quinze jours, demandant la mobilisation quotidienne de plusieurs personnes. Quinze jours n’ont pas suffi pour établir un rapport de forces suffisant pour que les pouvoirs publics prennent au sérieux la revendication des reposeurs. L’objectif final de ces derniers était pourtant précis, limité et atteignable, avec une vraie logique d’action non-violente ! Nul ne sait actuellement si les reposeurs réitéreront un jour leur action, à nouveaux frais, après avoir fait le bilan des points forts et des points faibles de leur action d’octobre 2012.

Les spécificités non-violentes dans cette action

Les reposeurs n’ont pas atteint leur objectif intermédiaire : réveiller les Franciliens de leur apathie face au matraquage de la publicité dans le métro. Mais ils n’ont pas perdu. Seulement 20 à 50 stations, sur les 340 existantes, ont été l’objet de poses de papiers, allant de simples papillons repositionnables à des feuilles A4 et A3 souvent de couleur, à des affichettes de 50 x 70 cm, en passant par des calicots de 3,50 m de long réalisés avec du papier kraft, qui est un papier biodégradable très résistant notamment quand on écrit dessus avec de la peinture à l’eau. Tous ces papiers sont restés en place le plus souvent jusqu’au lendemain matin, ils ont fait réfléchir et sourire les voyageurs en attente sur les quais. Les grincheux et défenseurs de l’invasion publicitaire ont été une infime minorité.

Ce qui étonne l’observateur est la préparation de l’action des reposeurs. Nous avons appris que cette préparation a duré plusieurs mois. Pour s’attirer la sympathie des voyageurs, ils ont choisi un mode d’action non dégradant : la pose de papiers avec un ruban adhésif repositionnable. Leurs papiers furent le plus souvent retirés au petit matin, à l’heure du passage des employés de Métrobus qui surveillent les dispositifs publicitaires. Les reposeurs savaient que cette tâche n’entrait pas dans les prérogatives des nettoyeurs du métro, qui ont, du reste, souvent manifesté de la sympathie pour l’action des reposeurs, comme également plusieurs conducteurs de rame.

Les caméras de vidéo-surveillance sont partout dans les couloirs et en station, mais les reposeurs ont découvert qu’aucune n’est tournée vers les murs des stations où sont les affiches. Ils agissaient donc sans être repérés des centraux de vidéosurveillance. Si un reposeur venait à être pris en flagrante pose de papiers par la police ou des agents de sécurité, le site du collectif expliquait fort bien la marche à suivre : demeurer d’une courtoisie exemplaire, présenter sa carte d’identité si elle était demandée, et proposer de retirer soi-même les papiers posés avec du ruban adhésif repositionnable. Le coup de génie des reposeurs est là ! Ils utilisaient un ruban adhésif dit « Magic invisible », que l’on trouve partout en papeterie. Il a pour avantage de ne laisser aucune trace sur l’affiche quand on retire délicatement son papier. Il n’y avait donc aucune dégradation. Seulement trois fois, des reposeurs ont été interpellés par la police. Ils ont toujours agi joyeusement, comme cela était préconisé. Résultat : aucun n’a eu la moindre amende ! La non-violence, ça marche !

Les reposeurs ont tenu une conférence de presse, avec notamment la présence de l’AFP. Là, l’institut CSA a donné les résultats d’un sondage exclusif[2] : 57 % des Franciliens disent « oui » à la disparition de tous les dispositifs publicitaires dans le métro au profit du 50 x 70 cm en nombre limité. À cette question, 65 % des 18-25 ans répondent « oui » ! Seulement 4 % des sondés disent n’être « pas du tout d’accord » ; incroyable mais vrai ! Quel pouvoir politique oserait ne pas prendre en considération cette volonté populaire ? Le problème est qu’il n’y a pas eu un rapport de forces suffisant en octobre pour la faire valoir, avec trop peu d’acteurs en train de mettre des papiers dans le métro.

Nous aimerions que l’action des reposeurs n’en soit qu’à son début. Elle est appelée à rebondir, mais cela ne pourra advenir que si les frais engagés en octobre, plusieurs milliers d’euros, sont épongés à court terme.

 

[1] Métrobus est la société qui gère toutes les publicités du métro parisien. Elle appartient pour 67 % à Publicis et 33 % à

JCDecaux. Métrobus gagne plus de 100 millions d’euros par an. C’est une « pépite d’or », selon l’expression de Publicis qui voit

son chiffre d’affaires augmenter d’année en année, avec des publicités toujours plus nombreuses.

[2] Tous les résultats de ce sondage sont accessibles gratuitement en allant sur le site du CSA : http://www.csa.eu/fr/s26/nos-sondages-publies.aspx


Article écrit par Françoise Bonde.

Article paru dans le numéro 165 d’Alternatives non-violentes.