Auteur

François Vaillant

Année de publication

2013

Cet article est paru dans

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Heureusement qu’il nous arrive d’avoir peur ! La peur nous sert d’alarme face à un danger, ainsi nous nous tenons « sur le qui-vive » lors d’un événement inquiétant. La peur nous alerte sur la nécessité de réagir, ce qu’on fait d’abord sans réfléchir. L’évitement, la fuite ou l’affrontement sont alors des réponses de survie quand par exemple je vois une tuile tomber du toit, un serpent se faufiler sur mon chemin ou encore une bande de gamins me jeter un pétard dans les jambes. Si la peur ne servait vraiment à rien, pourquoi existerait-elle dans toutes les espèces animales, et chez l’homme en particulier ?

Avoir peur est donc un phénomène naturel et indispensable. La peur fait partie des émotions comme la colère, la honte, la tristesse, le dégoût. La peur prévient d’un danger, le dégoût incite à se détourner d’une substance néfaste, la honte alerte sur le risque de compromettre sa place dans le groupe par une transgression, la tristesse témoigne d’un attachement mis à mal par la perte d’un ami, d’un souvenir… ou d’une illusion !

Pourquoi avoir peur de participer à une action non-violente, d’être flashé en voiture pour excès de vitesse ou d’être licencié de son travail ? En réalité, la peur désigne ici l’appréhension liée à des situations risquées ou contrariantes. Il arrive que ces peurs soient entretenues, avec l’apparition de pensées dont nous n’arrivons pas à nous défaire, avec une anticipation et parfois une exagération systématiques du risque encouru. Par extension, on arrive aux phobies, à ces peurs profondément enracinées dans la personne. Toutes ces peurs, si diverses, se compliquent de la peur d’avoir peur… Elles ne se vivent plus comme des émotions « signal-d’un-danger-déclenchement d’une réaction de régulation », mais comme des états répétitifs, dépendant d’expériences vécues dans un passé proche ou lointain, surtout lointain disent les psychologues.

La peur, les peurs, ont à voir avec l’attitude non-violente. Éprouver et savoir reconnaître une peur, la comprendre en prenant du recul, la domestiquer, cela apporte une réelle force quand il s’agit de réguler un conflit. Il est normal d’avoir peur d’un conflit, mais plus on y entre « préparé », plus on est capable de le transformer de manière positive, c’est-à-dire de façon à ce que les antagonistes en sortent gagnant-gagnant. Quand surgit une peur-signal-du-danger ou que réapparaît la toujours même peur d’avoir peur, il est bon d’avoir travaillé sur ses émotions, sur l’écoute de ses sensations corporelles, sur sa respiration, et de savoir prendre du recul pour réfléchir seul ou avec d’autres.

Que faire quand subitement la gorge se serre, les jambes flageolent, le visage devient tout rouge, quand une peur viscérale « saisit aux tripes » ? À chacun son truc. Martin Luther King a reçu plusieurs fois à son domicile des menaces de mort. La peur alors l’enveloppait, l’enserrait. Il se mettait le soir à écrire des pages entières dans un cahier pour se débarrasser de sa peur. Il écrivait des lettres fictives à ses adversaires pour leur dire qu’il les aimait, qu’il voulait les débarrasser de leurs peurs.

« Fais-moi peur », demandent les enfants désireux de découvrir et d’exercer leur capacité à réguler leur émotion. Les artisans de non-violence sont de grands enfants, on le savait déjà !


Article écrit par François Vaillant.

Article paru dans le numéro 166 d’Alternatives non-violentes.