Camus, le journalisme et la non-violence

Auteur

Denise Brahimi

Localisation

Algérie

Année de publication

2013

Cet article est paru dans

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Le journalisme accompagne toutes les activités de Camus comme écrivain, homme politique et philosophe. C’est un métier[1] — il aime ce mot — pour lequel il a mobilisé toute son application à bien faire, et qu’il a intégré de plus en plus à la réflexion dont son œuvre se nourrit. Il y a certes vu un moyen de gagner sa vie — l’un des sens du mot métier — mais jamais aux dépens des messages qu’il voulait faire passer dans ses articles. Les exigences éthiques de la pratique journalistique prennent une place grandissante dans ses articles et contribuent à les intégrer au reste de son œuvre.

 

[1] On trouve dans La Peste cette belle formule : « L’essentiel était de bien faire son métier. »

Sans sous-estimer le nombre et la diversité des articles publiés par Camus, mais dans le souci d’une plus grande clarté, on examinera ici trois des moments où son activité journalistique a été particulièrement remarquable, et notamment pour souligner l’horreur de la violence qui s’y exprime.

Le premier moment se situe en 1938-1939 dans l’Algérie coloniale qu’il n’a pas encore quittée. Il écrit alors dans le journal Alger républicain, d’octobre 1938 à août 1939 puis dans les trois derniers mois de cette même année dans Le Soir républicain qui en a pris la suite. La caractéristique de cette période est sa pratique d’un journalisme « engagé » même si Sartre n’a pas encore mis le mot à la mode[1]. Cet engagement consiste alors à dénoncer la violence du système colonial, à travers certains de ses effets particulièrement injustes ou désastreux.

Le deuxième moment est celui où Camus écrit dans le journal Combat, dès la fin de la guerre en août 1944 et jusqu’au moment où il quitte le journal, approximativement en juin 1947. Le combat dont il est question dans le titre consiste à assurer la sauvegarde des idées nées pendant la Résistance : ne pas répondre par une même violence à la violence de l’ennemi, ne pas céder au désir de vengeance inévitable dans les après-guerres, ne pas renoncer aux idéaux de justice et de liberté qu’un nouveau journalisme tend à oublier au profit de pratiques plus rentables (ce qu’en termes capitalistes on appelle le profit).

Le troisième moment retenu se situe une dizaine d’années plus tard, de mai 1955 à août 1956, et c’est alors pour L’Express que Camus se remet au métier de journaliste. On sait que ce moment est celui où il apparaît que la violence d’une guerre est inévitable entre la France et l’Algérie[2], sous la forme du terrorisme et de sa répression. Camus est de ceux qui tenteront jusqu’au bout, même contre tout espoir, de s’opposer à la violence des partis extrêmes. Même quand il renonce à l’exercer, il continue à approfondir sa réflexion sur les règles éthiques que le journalisme devrait respecter; ce n’est pas une utopie mais plutôt le refus de céder à la pression des pratiques dominantes.

Alger républicain

Dans ce journal de gauche dirigé par Pascal Pia[3], qui sera longtemps son ami, Camus assure une rubrique littéraire, mais il est loin de s’en tenir là. Fin 1938-début 1939, sa grande préoccupation est l’écrasement des Républicains espagnols par le franquisme. L’indignation qu’il en ressent se retrouve dans la vigueur avec laquelle il dénonce des injustices commises en Algérie, par exemple à l’occasion de ce qu’on appelle l’affaire Hodent, de janvier à mars 1959. L’emploi du mot « affaire » est une référence plus ou moins consciente à la célèbre « affaire Callas », où Voltaire mit tout son talent au service de l’accusé du même nom. Camus de la même façon met sa plume au service de la victime, le modeste employé Hodent injustement accusé d’escroquerie. Le malheureux est en fait la cible de quelques féodaux et colons qui s’en prennent à travers lui aux avancées sociales de 1936.

Le cheikh El Okbi, accusé injustement d’un meurtre, donne au journaliste Camus une autre occasion de dénoncer les basses manœuvres dont sont victimes Français ou Musulmans libéraux.

Le plus important des procès de ce genre dénoncés par Albert Camus est l’affaire des « incendiaires » d’Auribeau, des ouvriers agricoles accusés d’avoir mis le feu à des gourbis de paille et que les articles de Camus parviennent à faire acquitter. Il y met l’accent sur l’extrême misère de ces hommes, soumis à une exploitation sans frein. Et c’est la même dénonciation qui anime ses articles du 5 au 15 juin 1939 ; regroupés sous le titre Misère de la Kabylie, ils constituent un reportage aussi bouleversant que ceux d’Albert Londres[4] une quinzaine d’années auparavant. Camus avait été envoyé par son journal dans cette région d’Algérie parce qu’une véritable famine y sévissait. Il en fait le constat, qui va certainement au-delà de tout ce que ses lecteurs imaginaient, et il s’emploie à analyser, de manière très précise, l’ensemble des raisons pour lesquelles on en est arrivé là. Cependant l’essentiel reste dans la force des images qu’il impose, sans rhétorique, en toute nudité : « Par un petit matin, j’ai vu à Tizi-Ouzou des enfants en loques disputer à des chiens kabyles le contenu d’une poubelle[5]. »

On voit ce qu’il en est du journalisme tel que conçu — mieux vaudrait dire vécu — par le journaliste Camus de 1939. Il s’agit de dénoncer les violences subies par des victimes qui n’ont aucun moyen de se défendre elles-mêmes. Le journaliste est seul à pouvoir pallier leur impuissance, substituant sa parole à leur silence forcé dont abusent les exploiteurs.

Combat

Dès la libération de Paris le 21 août 1944, Camus écrit dans Combat un article étonnamment prémonitoire, d’autant plus remarquable que son auteur ne fait pas profession d’être un théoricien marxiste. Terminant par un appel à ne pas baisser la garde : « Le combat continue », il nomme l’ennemi contre lequel il va falloir se battre désormais et c’est l’Argent avec un A, ce qui pourrait passer pour l’obsession anticapitaliste d’un communiste militant, ce que Camus n’est évidemment pas, même à cette époque. En fait, il parle ici en homme allergique à toutes les formes de pression (variante d’oppression) car qui dit pression dit violence.

Sa crainte est alors que celle des puissances d’argent se substitue à celle de l’occupant sous la botte duquel le pays a vécu. Dans l’esprit de Camus, il n’y a pas diabolisation de l’argent au sens où celui-ci serait l’incarnation maléfique des dangers du capitalisme, mais il y a la volonté de maintenir la liberté absolue de la presse contre tous les risques qu’elle court de se laisser acheter, y compris par le biais de la publicité. Le combat de Combat est d’abord et avant tout un combat pour la liberté de la presse — question qui ne se posait pas pendant la guerre, à l’époque où les Français résistants parlaient d’une même voix pour la défendre contre la censure nazie.

Dans les séquelles de la guerre, le journaliste de Combat ne pouvait manquer d’être confronté au problème moral posé par l’épuration, problème que d’ailleurs il retrouvera jusqu’à la fin de sa vie, que ce soit à propos du pouvoir révolutionnaire, du terrorisme ou de la peine de mort : a-t-on le droit de tuer au nom de quelque principe que ce soit ? Dans quelles circonstances (forcément exceptionnelles) cette violence inouïe est-elle admissible voire nécessaire ?

Le problème se pose dans la France libérée à propos du sort réservé aux anciens collaborateurs. À leur égard, Camus n’a d’abord qu’un principe : il faut que justice se fasse. En octobre 1944, il s’oppose sur ce point à Mauriac, qui invoque à la fois la charité et la nécessaire réconciliation entre Français, tandis que pour Camus, seule compte l’exigence de justice. Cependant, au fil des mois Camus réfléchit et ses débats de conscience l’amènent à changer d’avis. En janvier 1945, il considère que le temps de l’épuration est passé, que Mauriac avait sans doute raison et qu’on ne peut s’autoriser à tuer au nom de la justice. La surenchère des communistes n’est pas pour rien dans ce rapprochement : plutôt la charité que la « haine des hommes ». C’est dans cet esprit qu’à titre personnel et sans engager Combat avec lui, il signe une pétition pour obtenir la grâce de Robert Brasillach[6], par « horreur de la condamnation à mort » ; et que malgré sa virulente dénonciation du régime de Pétain, il n’estime pas la peine de mort souhaitable pour le maréchal Pétain.

Les positions qu’il prend alors sont définitives et déterminantes. On les retrouve dans l’un de ses textes journalistiques les plus importants, « Ni victimes ni bourreaux », série de huit articles écrits pour Combat du 19 au 30 novembre 1946 et republiés un an plus tard dans la revue Caliban fondée par Jean Daniel. La rupture de Camus avec les communistes est alors accomplie, il s’est tout à fait éloigné de l’idée que la violence révolutionnaire pourrait être légitime. Dans ce texte remarquable, il range aussi bien nazisme et marxisme dans ce qu’il appelle les « idéologies meurtrières », et c’est évidemment leur aboutissement dans la violence qu’il leur reproche — une violence prise en charge, légitimée et orchestrée par les institutions d’État : « En somme, les gens comme moi voudraient un monde, non pas où l’on ne se tue plus (nous ne sommes pas si fous !) mais où le meurtre ne soit pas légitimé[7]. » Seule une politique internationale empêcherait ces crimes que le nationalisme prône et permet. Camus va d’ailleurs assez loin dans sa conception de cette organisation internationale, qui se devrait d’être totalement démocratique.

Les communistes et leurs alliés accusent évidemment Camus de se réfugier dans la morale, aux dépens de la politique. Dans le débat qui s’ensuit, Camus dénonce sans ambages les camps soviétiques, exemples même de la violence organisée par l’appareil d’État, et sur lesquels sa rencontre avec Arthur Koestler[8] lui a apporté des témoignages de première main. On constate alors que Camus le journaliste se donne pour tâche principale de dénoncer la violence du communisme stalinien.

L’Express

Le troisième engagement journalistique de Camus est sa participation à L’Express, pour des articles évidemment très liés à la guerre d’Algérie, entre mai 1955 et janvier 1966. Le journaliste a dit clairement ce qu’il attendait de ses articles de l’époque ; il s’agissait pour lui de prôner le retour au pouvoir de Pierre Mendès-France, dont le journal L’Express avait fait son candidat. Dix ans auparavant, dans un article du 6 avril 1945 à Combat, Camus avait regretté la démission de l’homme politique pour lequel il avait une estime sans mélange, et le 30 décembre 1955, dans un éditorial de L’Express, « Explication de vote », il donne ses raisons de voter pour lui.

C’est à cause de sa collaboration à L’Express que ses amis libéraux d’Algérie lui demandent de venir prononcer un appel à la trêve civile, ce qu’il fait en effet, dans des circonstances difficiles et souvent racontées, en janvier 1956. Les Libéraux à cette époque n’étaient certainement pas indépendantistes[9], et Camus se fait leur porte-parole, en même temps qu’il exprime ses propres convictions qui resteront inchangées jusqu’à sa mort : il est rigoureusement inacceptable de tuer des civils innocents, quelles que soient les raisons des uns et des autres dans le conflit.

S’agissant de la politique en France et de ses théoriciens de gauche ou d’extrême gauche, grands donneurs de leçons, Camus est écœuré par leur adhésion à un fanatisme meurtrier, exprimé de loin et sans risque, ce qui rejoint ses très célèbres propos sur sa mère : n’est-elle pas l’exemple même des innocents sans défense qui vivent, eux, avec risque, et en Algérie ! La politique officielle de la France, à partir du 6 février 1956, lui fait perdre tout espoir d’éviter la violence et le sang versé, et son sentiment d’horreur autant que d’impuissance lui fait choisir le silence ou presque, à l’égard des « événements » dont la presse se repaît.

Pendant quelque temps, Camus apporte encore son soutien à L’espoir, journal des Libéraux, mais la montée du terrorisme lui est insupportable, et l’Algérie lui paraît vouée à l’enchaînement inéluctable du terrorisme et de la répression : « Chaque répression, mesurée ou démente, chaque torture policière comme chaque jugement légal, ont accentué le désespoir et la violence chez les militants frappés[10]. » La violence de l’histoire a envahi le champ politique et journalistique. Camus pressent des drames de plus en plus sanglants, et de manière prémonitoire parle aussi des massacres probables des Français entre eux.

Pour Camus, faire son métier d’homme, et son métier de journaliste, c’est employer toute sa force et toute son énergie à lutter contre la violence et à dire son horreur du sang versé. Cependant il est impossible de parler à cet égard d’idéalisme ni d’illusion, car nul n’est plus lucide que lui sur l’impossibilité de les éviter, en tout cas en Algérie, à la fin des années 50 du siècle dernier.

La violence qui surgit dans sa propre vie, sous la forme anecdotique d’un accident, est une tragique ironie du sort. Elle inspire ce même sentiment d’horreur et d’effroi qu’il a si souvent exprimé dans son œuvre.

 

[1] La définition qu’il en donne dans Les Temps modernes date de 1945.

[2] Voir le n° 161 de la revue Alternatives non-violentes et notamment l’article de Jean-Marie Muller « Albert Camus face à la guerre d’Algérie ».

[3] Pia, appelé à diriger Alger républicain, recrute Camus en 1938. À la Libération, il le nomme rédacteur en chef de Combat. Ils se brouillent au début de 1947.

[4] Grand reporter dans les années 1920, Albert Londres a dénoncé notamment les horreurs du bagne en Guyane. Il disait que le journalisme devait « porter la plume dans la plaie ».

[5] Misère de la Kabylie, « le dénuement », 6 juin 1939.

[6] Robert Brasillach n’en fut pas moins fusillé le 6 février 1945.

[7] Ni victimes ni bourreaux, « Sauver les corps », Combat, novembre 1946.

[8] Camus rencontre A. Koestler à Paris à l’automne 1946.

[9] Ils découvrirent par la suite que des membres du FLN s’étaient mêlés à leurs rangs.

[10] L’Express, 9 juillet 1955.


Article écrit par Denise Brahimi.

Article paru dans le numéro 167 d’Alternatives non-violentes.