Les résistances à la guerre de 1914

Auteur

Yvette Bailly

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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En cette année du centenaire, bon nombre de commémorations de la Grande Guerre mettront en avant les batailles militaires, la défense de la France, le patriotisme et la culture de violence. Mais cette page de l’histoire concerne aussi la société civile, et notamment les résistances de citoyens à la guerre.

Une guerre mondiale


Dans les années 1900, différents pays ont contracté des alliances : d’un côté, la Triple Alliance (Triplice) entre l’Empire allemand, l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman et, de l’autre côté, la Triple Entente entre la France, le Royaume-Uni et la Russie. La tension entre ces deux blocs ne cesse de croître, parallèlement à la montée des nationalismes et aux conflits coloniaux. Elle aboutit à la première guerre mondiale. Du fait de ces alliances diplomatiques et militaires, ce sont 22 pays qui sont en
gagés dans cette aventure meurtrière, sans oublier les nombreux ressortissants des empires coloniaux qui se sont trouvés enrôlés dans cette guerre : ceux de l’Algérie française, de l’Indochine française (Vietnam), de l’Afrique occidentale française (Mali, Sénégal), etc. ; du côté allemand, des ressortissants de la Tanzanie et de la Namibie.


Une guerre meurtrière


Généraux et politiques prétendaient que cette guerre serait expéditive et glorieuse, les « poilus » la subirent comme interminable et monstrueuse. Le nombre des victimes militaires et civiles s’élève à près de 40 millions de personnes. La France en sort effectivement victorieuse, mais profondément meurtrie. Cette guerre de tranchées a ravagé le quart nord-est de la France : 800 000 maisons détruites et 3 millions d’hectares devenus impropres à la culture. Près de 36 % des jeunes gens entre 19 et 22 ans en 1914 sont morts. Le bilan humain s’est élevé à 1,4 millions de tués et 3,5 millions de personnes blessées. En Allemagne, il y eut 2,4 millions de tués et 4,2 millions de personnes blessées. On évalue à 81 000 le nombre de décès de soldats issus de l’empire colonial français et à 17 000 ceux issus de l’empire colonial allemand. 1 

 

La guerre vue par les historiens au cours du siècle


Avec ces millions de morts, les « gueules cassées » qui portent dans leur chair les horreurs de la guerre, « les gazés », premières victimes d’une guerre qui fut aussi chimique, les pays ayant vécu la guerre subissent un deuil de masse pendant de longues années. Les poilus, traumatisés, ne sont pas en mesure de parler, les massacres de leurs copains de tranchées hantent leur sommeil. Les premières études historiques sont consacrées au récit strictement militaire des causes du conflit et aux aspects tactiques de la guerre de tranchées. Malgré la tentative d’exploiter stratégiquement l’histoire officielle de cette guerre, le monde de l’après-guerre s’affirme comme celui du « Plus jamais ça ! » et de « La derdes ders ». Il ferme les yeux sur les ferments d’une revanche et sur une crise mondiale qui fait déjà le lit des différents totalitarismes et le terreau de la prochaine guerre. Plus récemment des historiens se sont intéressés à la situation économique et sociale, et aux enjeux culturels de la Grande Guerre. Ils travaillent sur des mémoires de guerre qui mettent en exergue la souffrance des poilus, les excès du commandement, la sévérité et l’entêtement de la justice militaire. Les résistances à la guerre prennent place dans les travaux les plus récents. En effet, refusant cette guerre, certains ont dit « non » à sa préparation, d’autres ont refusé d’y participer. Voici quelques exemples d’actes de résistance.


Le pacifisme avant la guerre


À l’initiative de mouvements pacifistes, plusieurs conférences internationales se tiennent à la Haye entre 1894 et 1907. Elles élaborent un premier droit de la guerre et de la paix, il s’agit cependant moins d’empêcher la guerre que d’en limiter les maux. L’internationalisme prolétarien rejoint ce mouvement et se mobilise pour une grève générale en cas de déclenchement de la guerre. En France, le socialiste Jean Jaurès lance une campagne d’opposition à la guerre, il s’insurge contre la loi des trois ans de service militaire votée en 1913. Il tente d’infléchir la politique du gouvernement et de stopper le déclenchement des hostilités, mais il est assassiné le 31 juillet 1914 par un étudiant nationaliste, Raoul Villain (qui sera acquitté en 1919 dans un contexte de fort nationalisme). Cet assassinat facilite le ralliement de la gauche à l’« Union sacrée ». Mais, incapables d’arrêter la marche de la guerre considérée comme inéluctable, dirigeants et populations s’y résignent. Avec détermination ou sans enthousiasme, la plupart répondent à l’ordre de mobilisation.

Puis la grande guerre s’enlise, enterrant littéralement ses soldats debout dans la boue des tranchées, sous le feu de millions d’obus face aux champs de barbelés. Sur le front arrière, toutes ces familles qui travaillent dur pour remplacer les hommes absents et qui souffrent de pénurie sont effondrées par l’afflux des télégrammes annonçant la mort d’un père, d’un fils, d’un frère, d’un fiancé, d’un mari. Les mutineries, les fraternisations entre soldats, le désarroi, la haine montante pour les « massacreurs en chef » et pour les « profiteurs de la guerre » s’expriment haut et fort. Une désaffection générale et un désespoir contagieux se propagent.


Les fusillés pour l’exemple


740 « fusillés pour l’exemple » accentuent le sentiment profond d’absurdité de cette guerre. Parmi ces soldats, beaucoup s’étaient mutilés, se tirant une balle dans la main dans l’espoir de quitter l’enfer des tranchées. Ils sont jugés et exécutés pour abandon de poste devant l’ennemi. Certains généraux font du zèle et l’armée a carte blanche pour donner l’exemple : procès bâclés, jugements expéditifs. La discipline, dont la rigueur n’avait d’égale que la dureté des combats, doit régner à tout prix. L’entêtement et l’incompétence de l’état-major militaire sont fortement critiqués ainsi que la complaisance de la classe politique.


Leur réhabilitation, une cause en France pour cette année 2014 ?


Il y avait bien parmi ces fusillés quelques délinquants de droit commun arrêtés pour meurtre ou viol. Mais la plupart étaient « épuisés par des attaques condamnées d’avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond, ils refusèrent d’être sacrifiés » : ce sont les propos tenus par Lionel Jospin en novembre 1998 lors de sa visite à Craonne dans l’Aisne sur le Chemin des Dames. « Beaucoup de ceux qui furent exécutés ne s’étaient pas déshonorés, n’avaient pas été des lâches, mais simplement ils étaient allés à l’extrême limite de leurs forces » : ces propos sont tenus par Nicolas Sarkozy lors de sa visite au fort de Douaumont en novembre 2008. Des actions collectives sont menées pour demander la réhabilitation de ces fusillés pour l’exemple, ce qui est chose faite en Nouvelle-Zélande, au Canada et au Royaume-Uni. Un rapport sur ce sujet 2 réalisé par Antoine Prost, président du Conseil scientifique de la mission du centenaire de la première guerre mondiale, a été remis le 1er octobre 2013 à Kader Arif, ministre délégué aux Anciens combattants. Beaucoup espèrent voir enfin aboutir, en cette année de commémoration, la réhabilitation de ces fusillés pour l’exemple.

 

Les fraternisations


La proximité des lignes permet de brefs et officieux cessez-le-feu, avec des ententes tacites pour ne pas tirer, le temps d’enterrer ses morts ou même pour de véritables échanges de paroles, de cigarettes ou d’alcool entre les adversaires qui sortent des tranchées. C’est notamment le cas au moment de Noël en 1914 et 1915 entre les troupes allemandes, britanniques et françaises. Malgré la volonté d’effacer toute trace de ces événements émouvants, certaines photos arrivent à Londres et font la une de journaux, dont celle du Daily Mirror, le 8 janvier 1915. Aucun média allemand ou français ne relate ces trêves. L’état-major fait donner l’artillerie les jours suivants pour disperser les groupes fraternisant et fait déplacer les unités « contaminées » sur les zones des combats les plus durs.


Les mutineries


En 1917, l’armée française lance des offensives qui sont des échecs, comme au Chemin des Dames, dans l’Aisne. Face à l’entêtement offensif de l’état-major, environ 25 000 hommes refusent d’obéir, manifestent, crient « À bas la guerre ». Des soldats de plusieurs régiments refusent de monter en ligne. Ils acceptent de conserver les positions, mais pas de participer à de nouvelles attaques qui permettraient au mieux de gagner quelques centaines de mètres de terrain sur l’adversaire. Environ 3 500 condamnations seront prononcées par les conseils de guerre : travaux forcés, longues peines de prison, soldats dégradés, humiliés, ou envoyés à une mort certaine dans des assauts impossibles... 554 condamnations à mort seront prononcées, dont 49 effectives. Le traitement des mutineries par la hiérarchie a contribué aux séquelles psychologiques de cette 
guerre.


Rencontres Internationales pour la Paix organisées à Sarajevo


Cette ville a été choisie symboliquement puisque c’est à Sarajevo qu’a eu lieu le 28 juillet 1914, l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand d’Autriche. Ce fut en quelque sorte le premier coup de feu de la guerre. Du 6 au 10 juin 2014, ces Rencontres Internationales pour la Paix seront l’occasion de faire le point sur les différentes initiatives de paix aujourd’hui.



Envie d’approfondir ?

• Alternatives Non-violentes, La guerre, no 168, sept. 2013.

• Jeanneney Jean-Noël, La grande guerre si loin si proche : réflexions sur un centenaire, Paris, Seuil, 2013, 158 p.

• Lemaître Pierre, Au revoir là-haut, Paris, Albin Michel, 2013, 568 p.

• L’Express, La grande guerre : quatre années d’enfer, hors série de janvier 2014.

• Loez André et Offenstadt Nicolas, La grande guerre : carnet du centenaire, Paris, Albin Michel, 2013, 256 p.

• Pédroncini Guy, Les mutineries de 1917, Paris, Puf, 1999, 87 p.

• Union pacifiste, no 514 et 515 de nov. et déc. 2013.

 

1. Un article plus détaillé est disponible sur le site du MAN, avec en particulier les données chiffrées issues du rapport du député Marin en 1921, et confirmées par les recherches de l’historien russe Vadim Erlikman en 2004.

2. Prost Antoine, Le rapport Mission centenaire 14-18, oct. 2013.
 


Article écrit par Yvette Bailly.

Article paru dans le numéro 170 d’Alternatives non-violentes.