L’aïkido, une place unique dans l’histoire des arts martiaux

Auteur

Vincent Roussel

Année de publication

2002

Cet article est paru dans

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Les arts martiaux tirent leurs origines des arts de la guerre, des religions et philosophies orientales. L’aïkido est-il vraiment non-violent ?

Les arts martiaux tirent leurs origines des arts de la guerre, des religions et philosophies orientales. L’aïkido est-il vraiment non-violent ?

Les arts martiaux pratiqués aujourd’hui sont extrêmement nombreux et variés. Pour ne citer que les plus connus, nommons, le tai-chi-chuan et le kung-fu d’origine chinoise, le karaté originaire de l’île Okinawa à une époque où elle n’était pas encore japonaise, le kendo, le sumo, le judo, l’aïkido d’origine japonaise, le taekwondo d’origine coréen- ne. Certains sont devenus des disciplines olympiques et réduits au statut d’activités sportives. Cependant il serait très réducteur de considérer les arts martiaux seulement comme une activité sportive de combat, au même titre que la boxe, ou la lutte ou à une activité de spectacle comme le catch. Les arts martiaux modernes sont héritiers d’une histoire multi- millénaire dans laquelle le pancrace (pankration) grec trouve sa place. Le pancrace est la première discipline de combat connue comportant des coups de pieds, des coups de poings ou des manchettes. Il fut introduit dans les jeux olympiques en 648 avant Jésus-Christ.

Les facteurs qui ont favorisé le développement des arts martiaux sont aussi variés que l’autodéfense, l’amélioration de la santé, la recherche de la longévité, la guerre, la recherche de la maîtrise de soi, de l’harmonie entre le corps et l’esprit, l’éducation des enfants, la recherche d’une sages- se universelle. La richesse de la recherche dans les arts mar- tiaux est telle que les écoles se sont multipliées introduisant d’innombrables variantes dans les techniques martiales. Par exemple, le kung-fu chinois est divisé en deux catégories : le kung-fu interne pour lequel il n’existe que trois styles à savoir le taï-chi-chuan, le pa-kua et le hsing-i et, d’autre part, le kung-fu externe pour lequel il existe au moins trois mille styles différents.

Au commencement, « l’alliance du sabre et du goupillon »

Dans les arts martiaux hérités de la Chine ou du Japon, religion et art de la guerre sont étroitement mêlés de façon étonnante. Le sabre et le « goupillon » ont l’air d’y être consubstantiels. Les arts martiaux avaient établi une tri- logie particulière, qui alliait le combat, la philosophie et la religion. Comme l’activité met en jeu la vie et la mort, que ce soit la sienne ou celle des autres, c’est naturellement que le guerrier se tourne vers la religion afin d’y trouver médita- tions et exercices pratiques qui l’aideront à conjurer son angoisse de la mort. Il va s’attacher non seulement à développer les techniques de maîtrise d’un adversaire mais aussi l’harmonie avec soi-même, avec la nature et avec l’univers tout entier. C’est en cela que les arts martiaux ont été une voie vers la sagesse universelle, voie qui a conduit maître Ueshiba, le fondateur de l’aïkido, à concevoir un art martial non-violent dans les années qui ont précédé la Deuxième Guerre mondiale.

Cette recherche est inscrite dans la terminologie même. Les fondateurs d’écoles d’arts martiaux modernes au Japon ont préféré utiliser le suffixe Do (= la voie) au suffixe jutsu (= la technique, l’art). Le jujutsu (l’art de la souplesse) est devenu le judo (la voie de la souplesse), le kenjutsu est devenu le kendo (la voie du sabre) et l’aïkijutsu est devenu l’aïkido (la voie de l’harmonie et de l’énergie vitale). Les arts martiaux sont une des voies d’accès à la sagesse de la non-violence, même si le chemin emprunté y est rude et semé d’embûches. Les anciens samouraïs japonais étaient convaincus que savoir manier le sabre leur conférait le pou- voir surnaturel de chasser la peur au milieu des combats. Pour eux la maîtrise du sabre était un des chemins de la sagesse. Un grand sabreur avait pratiqué cet art durant la moitié de son existence. Il avait survécu à tous les combats. C’est alors qu’il prit conscience qu’il ne devait plus désor- mais tirer l’épée. Il découvrait que « l’âme » du sabre japo- nais devait se fonder sur les préceptes suivants : ne pas bles- ser l’adversaire, ne pas se laisser toucher soi-même, tenir l’ennemi en échec, maîtriser son propre esprit. C’est quand son esprit sut accepter l’éventualité d’une mort brutale qu’il put accéder à la sagesse de la non-violence. La dureté de la formation qu’ il avait reçue, les dangers mortels qu’ il avait affrontés dans les combats, l’avaient conduit à vouloir désormais vivre dans la paix universelle et l’harmonie intérieure. Il affirmait que c’était cela, la vérité du budo.

Où, comment et pourquoi les arts martiaux sont-ils apparus ?

Un aperçu historique rapide sur les arts martiaux permet de comprendre mieux les multiples facettes qui peuvent en constituer un approche aussi variée.

Les combats entre villages abondaient pendant l’antiqui- té chinoise. Les voyages étant interdits, les villageois et les citadins préféraient rester à l’intérieur des limites de leurs agglomérations, et seuls les moines et les hommes pieux pouvaient aller à l’étranger. À cause du danger que représen- taient les voleurs et bandits, ces prêtres-voyageurs apprirent des méthodes de combat à mains nues qu’ils enseignèrent ensuite à leurs disciples. De nombreuses formes de combats virent le jour peu à peu. C’est ainsi que les arts martiaux se développèrent au sein même des religions. Les arts martiaux chinois se sont élaborés à trois niveaux : le temple de Shaolin situé dans les montagnes du Songshan, influencé par les bouddhistes, le monastère du Wu Tang influencé par les taoïstes et les arts villageois que développèrent les paysans eux-mêmes. On dit que le kung-fu prit naissance au temple de Shaolin. À l’origine, Bodhidharma, ancien prince brah- mane du sud de l’Inde, devenu moine bouddhiste, trouva refuge au temple de Shaolin. Il y avait là quelques moines vivant misérablement. Il mit au point quelques exercices basés sur les techniques de respiration profonde du yoga dans le but d’améliorer la santé de ces moines. C’est ce qui servit plus tard de base au développement d’un véritable système d’autodéfense.

Le bouddhisme, né en Inde, en passant en Chine, se frag- menta en différentes sectes. L’une d’entre elles, le zen, devait avoir une grande influence sur les arts martiaux. Les adeptes du bouddhisme zen disent que le centre de la méditation et le siège des pouvoirs mentaux sont concentrés en un point du corps situé à quelques centimètres au-dessous du nombril appelé le tanden. En aïkido le seika tanden est d’une grande importance. Il est le centre de tout mouvement et le point de rencontre des énergies qui donneront puissance au mouvement. Le zen fournit la philosophie sous-jacente des arts martiaux. Le taoïsme repose sur le concept de l’esquive, de la non-action. Le symbole taoïste du yin et du yang se trouve illustré dans des mouvements où se retrouvent en opposition le dur et le mou, l’action et la non-action. À travers des techniques de méditation, on recherche la paix de l’esprit en éliminant les sentiments extrêmes de la colère ou de la jubilation. On cultive le concept d’harmonie : en affirmant que toutes les choses de l’univers s’harmonisent parfaitement.

La plupart des styles du kung-fu sont basés sur une observation minutieuse des combats d’animaux. Il y a par exemple le style du tigre, celui du serpent ; le style de la grue blanche fut inventé par un lama tibétain à partir de l’observation du combat d’une grue blanche contre un singe agressif ; le style de la mante religieuse est né au temple de Shaolin de l’observation du combat d’une mante religieuse avec une cigale beaucoup plus grosse qu’elle.

L’île d’Okinawa, lieu d’escale pour un grand nombre de commerçants du Pacifique, est le lieu de naissance du karaté à une époque où elle était indépendante du Japon. L’influence des arts martiaux chinois se fit sentir à Okinawa dès le onzième siècle, grâce à des moines bouddhistes qui avaient découvert ce royaume insulaire. En 1470, un édit fut pro- mulgué dans l’île afin de bannir la possession d’armes pour éviter que des habitants ne puissent former des armées d’insurrection et détrôner le roi. L’île fut envahie en 1609 par les Japonais qui renforcèrent cet édit, interdisant même la possession d’outils agricoles ayant une lame. Les fermiers devaient emprunter les outils à l’administration japonaise le matin pour les rendre le soir après leur journée de travail. Les paysans entrèrent en rébellion. Les révoltés d’Okinawa persuadèrent les moines chinois de l’île de leur enseigner les méthodes de boxe chinoise à mains nues, c’est-à-dire le kung fu. Ils développèrent ensuite leur propre système : le karaté. Le mot kara signifiait « la Chine » ; puis il changea de signification (kara = vide et té = main. La karaté est l’art du com- bat à mains vides). Il s’agissait de mettre au point des techniques permettant de tuer les envahisseurs japonais d’un seul coup de leur main ou de leur pied. Ils remportèrent plusieurs victoires affrontant à mains nues les guerriers samouraïs pourtant bien entraînés et armés jusqu’aux dents. Mais fina- lement Okinawa fut annexé au Japon et intégré aussi bien politiquement que culturellement et les Japonais se mirent à étudier cette méthode non-armée qui pouvait donner une mort instantanée. Le karaté se développa au Japon grâce à Gichin Funakoshi à partir de 1917. On l’appelait l’Okinawate. Funakoshi appela son école Shoto-kan qui est le style de karaté le plus populaire dans le monde actuellement.

La plupart des armes utilisées dans les arts martiaux japonais sont originaires d’Okinawa. Il s’agissait initialement d’outils agricoles qui furent utilisés comme armes par les insulaires. Ainsi le tonfa, arme en bois munie d’une poignée latérale était à l’origine une poignée de moulin manuel pour écraser le riz. Il est aujourd’hui utilisé par la police américaine. Le kama est une faucille avec une lame en forme de croissant affûté ; utilisée par paire elle devient une arme redou- table. Les films de Bruce Lee ont popularisé le nunchaku dérivé du fléau à riz. Le saï est un poignard en forme de trident permettant de se protéger du sabre japonais. Il est lui aussi utilisé par paire, l’un d’eux étant passé dans la ceinture.

Dans le kung-fu, la force et la flexibilité sont d’une importance primordiale. Les muscles des épaules, des poi- gnets et des mains doivent être détendus afin de produire une puissance suffisante pour les coups et les blocages, à l’encontre de nombreux styles de karaté où les muscles sont verrouillés pour obtenir un impact maximum. Au karaté les combats consistent en un échange libre de coups, de blo- cages et de contre-attaques. Le pratiquant de karaté doit sans cesse développer la force de frappe de son coup de poing ou de son coup de pied. La recherche de cette puissance a donné naissance à des disciplines dérivées comme celles qui font partie du spectacle annuel qui se déroule à Bercy dans le cadre de la nuit des arts martiaux : il s’agit des démonstrations de casse où d’un coup de poing, d’un coup de coude, d’ un coup de talon, l’ exécutant casse une pile de briques. Cela s’appelle les techniques de tamasiwara.

XIXe siècle : de la guerre aux arts martiaux

Au Japon, les arts martiaux sont dérivés des arts de la guerre développés par les samouraïs. Le budo (bu = guerre et do = la voie), c’est d’abord la voie du guerrier. Au Moyen-âge, les samouraïs engageaient leur vie pour témoigner de leur loyauté envers leur seigneur. Il n’existait pas pour eux de voies plus glorieuse que de se sacrifier pour leur maître. Le samouraï avait pour mission de défendre son seigneur contre toute attaque d’où qu’elle vienne. Pour être prêt à affronter guerres et insurrections, il passait ses journées à s’exercer à l’épée et à préparer son esprit. Le bushido (bushi = guerrier, do = la voie), la voie du guerrier, était le code de déontologie des samouraïs qui accordaient beaucoup d’importance à l’honneur, la loyauté, le devoir et l’obéissance. Cela ressemble beaucoup à notre Moyen-âge avec ses chevaliers parfaitement dévoués au service de leur prince.

Pour l’ancien samouraï, le katana, c’est-à-dire le sabre, était la principale arme et il avait pour elle un respect si profond qu’ on l’ appelait « l’ âme du guerrier ». Il était quasiment un objet de culte. En effet, le sabre japonais recèle dans sa lame un pouvoir extraordinaire, celui de décider de la vie ou de la mort. Un proverbe japonais affirmait que la vie de l’être humain avait la longueur du sabre. Aujourd’hui encore le forgeron s’applique à en parfaire le tranchant tout en priant pour que ce sabre ne connaisse que la paix et n’ait pas à verser le sang des hommes.

Le guerrier devait être en mesure, par son adresse, par sa technique et son expérience, d’affronter avec succès celui qui le menaçait. Pour le faire de la façon la plus efficace, il devait se rendre capable d’étouffer en lui toute crainte de la mort. Pour cela, il se tournait vers le bouddhisme zen. Il fallait résister toujours mieux à la douleur, à la souffrance, à l’angoisse, aux déceptions de la vie pour que s’établisse la paix intérieure. Par une ascèse rigoureuse, le zen permet d’accéder à cette acceptation de l’idée de défaite et de mort pour « s’ouvrir à l’amour infini du Bouddha ». Les samouraïs ont introduit le concept de mushin qui veut dire « absence de l’esprit » pour décrire cet état de détachement de leur « moi » des contraintes émotionnelles et matérielles. Pour celui qui maniait le sabre, cet état d’esprit pouvait faire la différence entre la vie et la mort. Ainsi se développe une sorte de sixième sens permettant de pressentir toute intention et toute action hostile et de les anticiper.

Du passage des arts de la guerre aux arts martiaux

Au Japon, le 9 novembre 1867, le dernier shogun remet ses pouvoirs au jeune empereur Meiji Mutsuhito qui s’installe à Tokyo. Il est alors âgé de quinze ans et il va régner jusqu’en 1912. L’ère Meiji commence. Elle sera marquée par l’ouverture au monde occidental et une mutation fondamentale va s’opérer. En 1889 le Japon se donne une constitution parlementaire. Le régime féodal est supprimé, le Japon entre dans l’ère moderne. Un édit royal interdit aux samouraïs de porter leur sabre. Le ken-jutsu (l’art du sabre) commence à décliner. Le kendo le remplace comme discipline éducative : le ministère de l’éducation japonais fait voter un règlement qui rend le kendo obligatoire dans toutes les écoles. les techniques de la guerre changent ; une aptitude au combat individuel n’est plus aussi nécessaire sur les champs de bataille. La majorité des arts martiaux issus des arts de guerre doivent commencer leur mutation. Leur finalité change. Elle peut s’appeler maintenant : autodéfense, éducation, discipline sportive, santé, maîtrise de son corps et de son esprit, spectacle, recherche d’harmonie et de sagesse. C’est dans ce contexte que naissent le judo et l’aïkido, héritiers des savoir-faire, des techniques et des recherches philosophiques et spirituelles des anciens arts de la guerre.

O sensei Ueshiba Morihei, fondateur de l’aïkido

Le fondateur de l’aïkido, maître Morihei Ueshiba, est né en 1883 à Tanabe au Japon. À sa mort en 1969 il a donc l’âge de quatre-vingt-cinq ans. Dans sa jeunesse, il est de santé fragile. Alors qu’il a douze ans, il voit son père, membre du conseil municipal, rossé par des « gros bras » du groupe adverse, pour des questions politiques. Il ressent alors le besoin d’étudier le bujutsu. Est-ce cet événement qui forgera en lui cette volonté inflexible qui le fera se consacrer toute sa vie à la pratique du budo ?

Il étudiera la plupart des arts martiaux auprès des meilleurs experts du Japon, que ce soit le jujutsu, l’art du sabre, l’art du bâton, l’art de la lance qu’il pratiquera de façon intense. Particulièrement doué, il maîtrisera rapidement toutes ces disciplines avant de faire sa propre synthèse, l’aïkido dont le nom apparaît pour la première fois en 1942. Dans les années 1930, Jigoro Kano, le fondateur du judo rend visite à Morihei Ueshiba et, séduit par sa pratique, lui enverra ses meilleurs élèves.

Deux hommes vont le marquer profondément. Il s’agit de Sokaku Takeda, sur le plan des techniques de combat et de Wanisaburo Deguchi, sur le plan spirituel. Sokaku Takeda peut être considéré comme le dernier guerrier des temps anciens. En 1888, à l’âge de trente ans, il s’était forgé la réputation d’être le plus grand maître d’arts martiaux. Petit et menu il n’en était pas moins redoutable et avait acquis la maîtrise de sa technique au cours d’innombrables combats. Il avait passé sa jeunesse à se battre dans les rues. C’est en 1915 que Morihei Ueshiba fait sa rencontre dans l’île d’Hokkaido qui venait d’être ouverte à la colonisation. Sokaku y entraîne les officiers de police. Morihei arrive comme pionnier, entraînant quelque quatre-vingts personnes à sa suite pour y développer l’agriculture dans des terres ingrates. Il y fonde le village de Shirataki. Il devient disciple du maître Sokaku et étudie le Daito Ryu Jujutsu du nom de l’école d’art martiaux fondée par ce dernier. C’est là qu’il va apprendre les formes techniques que plus tard il adaptera et fera évoluer pour en faire les techniques de l’aïkido. Morihei va rester huit ans en Hokkaido. Il quitte brusquement l’île en apprenant l’imminence de la mort de son père. Son admira- tion pour Sankaku tire à sa fin ; il prendra progressivement ses distances avec son ancien maître. Sankaku s’était forgé une redoutable réputation notamment en s’attaquant aux gangsters et aux bandits de grands chemins attirés par l’ouverture de la frontière nord à la colonisation un peu à la manière d’un Marshall aux États-Unis de la conquête du lointain Far-West. En revanche, il avait développé une véritable psychose de la menace. Il vivait en permanence dans la peur de ses ennemis. « Il ne mangeait ni ne buvait avant que l’un de ses élèves n’ait au préalable goûté les aliments de peur qu’ils ne soient empoisonnés. Il dormait avec un poignard et un éventail de combat et changeait plusieurs fois par nuit de lit pour confondre d’éventuels attaquants. Pendant son sommeil, il hurlait fréquemment de terreur, hanté par les visages des hommes qu’il avait tué. »1


Budo et bujutsu

On traduit généralement Budo par « la voie de la guerre » ou « art martial ». Alors que le mot bujutsu met l’accent essentiellement sur les techniques (jutsu), le mot budo met l’accent sur la voie (do) et élargit donc la notion vers un épanouissement de la personne. Le mot bu, communément désigne tout ce qui a trait à la classe militaire dans la culture traditionnelle japonaise. Il est possible néanmoins de donner à ce terme une compréhension différente.

Pour maître Tamura : « Bu naît en même temps que l’Univers. Il est à la fois force de création, de développement et d’anéantissement. Nous pou- vons donc dire que Bu est la force agissante de l’univers. De la naissance de l’Univers, Morihei Ueshiba dit : “Cette naissance est comme un point, soudain, dans le chaos.” [...] La voie de notre Bu est la voie de l’origine de toutes choses, la voie qui est le commencement de l’ordre du monde, au départ de l’ordre universel. Nous Orientaux, à cette force qui emplit l’Univers, qui est la force primordiale, qui crée et anime toutes choses, nous don- nons le nom de ki. Sa vibration entraîne la création et la destruction dans l’Univers. » 1 Ainsi le budo prend une signification radicalement différente pour Morihei Ueshiba : « Budo ne signifie pas vaincre l’adversaire par la force. Ce n’est pas non plus une arme de destruction. Le véritable budo consiste d’abord à accepter l’esprit de l’Univers, à sauvegarder la paix en ce monde, à protéger et à favoriser l’épanouissement de tous les êtres. » 2

1) Nobuyoshi Tamura, Aïkido, FFAB, 1986, p. 6.
2) Saotomé, Aïkido, Nature et Harmonie, Sedirep, 1985, p. 21.


Wanisaburo Degushi était l’organisateur et le maître spirituel d’un mouvement shintoïste appelée Omoto-kyo. Le terme shinto ou shintoïsme ne servit à désigner la vieille reli- gion animiste japonaise que du jour où elle se vit concurrencée par le bouddhisme, introduit vers le cinquième siècle. Dans le shinto, les dieux sont des personnifications des forces naturelles comme Amaterasu le soleil, Susanoo la tempête, Tsukigomi la lune. Les esprits des ancêtres sont considérés comme des dieux (les Kamis). Les cérémonies shintoïstes primitives ont consisté surtout en ablutions et en purifications. À partir du sixième siècle, le contact entre le bouddhisme et le shintoïsme modifie profondément les deux religions. Les bouddhistes adoptent les divinités shintoïstes et considèrent les pratiques rituelles du shintoïsme comme des moyens possibles d’atteindre l’illumination. Ce n’est qu’au dix-septième siècle que de nouvelles sectes shintoïstes déclarent refuser toute compromission avec une religion étrangère. En 1868, le gouvernement de Meiji, désirant renforcer les liens de l’empereur avec son peuple, sépare officiellement le shintoïsme des autres cultes, faisant de celui-ci une sorte de religion d’État caractérisé par l’adoration de l’empereur dieu et par l’affirmation de la grandeur de la race japonaise.

C’est en réaction à ce shintoïsme impérial que naît Omoto Ryo, au début du vingtième siècle. Nao Degushi, l’inspiratrice du mouvement écrit : « Le temps est venu et pour être réformé, le monde a besoin d’être entièrement lavé de toutes ses souillures ! Les empereurs, les rois et les autres formes artificielles de gouvernement doivent être balayés pour établir l’égalité entre tous, abolir le capitalis- me, revenir à la terre et ne pas laisser l’égoïste et l’envieux prospérer aux dépens du droit et du juste. » 2 Sur le chemin qui l’emmène de l’île d’Hokkaido au chevet de son père, Morihei Ueshiba fait un détour pour rencontrer à Ayabe le révérend Degushi. Il est fasciné. Peu de temps après, il vient s’installer à Ayabe ou il enseignera son art aux membres d’Omoto Ryo. Avec le révérend Duguchi il partira en Mongolie dans un rêve idéaliste d’y créer un paradis sur terre. Ce sera un épisode rocambolesque. Après avoir été jetés en prison, condamnés à mort, graciés au tout dernier moment, ils rentrèrent au Japon.

Morihei avait une foi profonde depuis l’enfance. Elle est renforcée par la rencontre de ce maître. Wanisaburo a des opinions pacifistes et anticapitalistes qui ne plaisent pas aux bellicistes du gouvernement. L’organisation est inquiétée une première fois en 1921 pour crimes de lèse-majesté et Wanisaburo est condamné une première fois à cinq ans de pri- son. Le deuxième incident de l’Omoto-Kyo a lieu le 8 décembre 1935. Les principaux leaders de l’organisation sont arrêtés et l’Omoto-Kyo est dissoute pour crimes de lèse-majesté et sous l’accusation, fausse, d’avoir fomenté une rébellion armée. En particulier, le centre d’entraînement qu’animait Morihei est en accusation. Heureusement, celui-ci est absent d’Ayabe lors des arrestations et, par la suite, il sera sauvé par le chef de la police d’Osaka qui était un de ses disciples. À ses protecteurs qui lui demandent de dénoncer le révérend Deguchi, il répondra : « Wanisaburo est mon maître, je ne le dénoncerai jamais même pour sauver ma peau. »

Seul l’aïkido est spécifiquement non-violent

L’aïkido, dans ses sources mêmes, se démarque radicalement des perspectives agressives et de la volonté de domination d’un adversaire pour devenir un art de défense non-violent. Cette orientation nouvelle trouve sa source dans une expérience spirituelle qui va marquer profondément le fondateur. Cela se passe au printemps 1925 alors qu’il a quarante-deux ans. Un jour de cette année-là, il est défié par un officier de marine instructeur de sabre et qu’il affronte à mains nues. L’officier est incapable de le toucher. Le combat cesse lorsque l’officier, épuisé, finit par admettre sa défaite. O sensei va se laver au puits et fait quelques pas dans son jardin. C’est alors qu’il connaît cette expérience intérieure très forte qui marquera l’esprit qu’il donnera à l’aïkido. Dans le numéro 4 de la revue Bushido, M.-F. Duvauchelle rapporte comment Ueshiba lui-même a raconté cette expérience : « J’ eus la sensation que soudainement l’ univers tremblait et qu’ une énergie spirituelle, couleur d’ or , s’ élevait de la terre, entourait mon corps d’un voile, le transformait en corps d’or. À cet instant, mon corps et mon esprit devinrent lumi- neux. Je pouvais comprendre le babillement des oiseaux et je pouvais comprendre la pensée de “Dieu créateur de l’Univers”. [...] Depuis lors, j’ai compris que la terre toute entière est ma maison, que le soleil, la lune et les étoiles sont toutes, choses miennes. Je fus libéré de tous désirs, non seulement pour ma situation, la renommée ou la postérité, mais aussi de celui d’être le plus fort. Je compris que le budo ne consiste pas à faire tomber l’adversaire par la force, qu’il n’est pas non plus un instrument pour porter le monde à sa destruction par les armes. Le pur esprit du budo consiste à accepter l’esprit de l’univers, à répandre la paix dans le monde, à parler correctement, à protéger et à honorer tous les êtres de la nature. Je compris que la nature du budo est l’amour de Dieu, amoureuse protection des êtres. Des larmes de joie coulèrent sans fin sur mes joues. »

Morihei Ueshiba était devenu un pacifiste. Pendant la dernière guerre mondiale, toute forme de budo passe sous la coupe du gouvernement. O sensei est alors profondément ulcéré de la situation internationale. Saotomé rapporte ces réflexions de O sensei : « L’armée comporte un nombre croissant d’individus qui se servent aveuglément de leur pouvoir. Ils ont oublié qu’il faut porter secours à ceux qui souffrent. Ils sont une poignée de fous qui défilent en exhi- bant leur violence, leur intolérance et leur amour de la destruction. Il faut être vraiment stupide pour aller ainsi contre la nature et contre la volonté du Kami. [...] La voie du Budo insuffle une vie nouvelle dans cette force universelle qui donne naissance à toute chose. L’harmonie, l’amour et la courtoisie sont les éléments essentiels du véritable Budo, mais ceux qui détiennent le pouvoir de nos jours ne pensent qu’à jouer avec des armes. Ils considèrent à tort le Budo comme un instrument de violence et de destruction et voudraient se servir de moi à ces fins. Je suis las de cette stupidité et n’ai aucune intention de devenir un instrument entre leurs mains. La retraite est ma seule issue. »3

O sensei se retire à Iwama où il avait acheté, vers 1935, des terres incultes avec le rêve d'y conjuguer l'étude du budo et la culture de la terre. Il ouvre un dojo de plein air et y travaille au développement constant de l’aïkido. Les Américains occupent le Japon en 1945 et le commandant suprême des Forces alliées, le général Douglas Mac-Arthur, interdit tout entraînement dans les arts martiaux. À Iwama pourtant, il n'y aura aucune coupure jusqu'à la levée de l'interdiction en 1948.

En forgeant le mot "aïkido", Morihei Ueshiba le définit littéralement comme étant la voie (Do) de l'harmonie (Aï) et de l'énergie vitale (Ki). Le ki est une notion qui n'est pas familière aux occidentaux. Maître Tamura en parle ainsi : "Nous, Orientaux, à cette force qui emplit l'Univers, qui est la force primordiale, qui crée et anime toutes chose, nous donnons le nom de ki. Sa vibration entraîne la création et la destruction dans l'Univers". Cette énergie vitale n'est cependant pas une abstraction. Les Orientaux savent qu'elle est présente en chaque être. Développée convenablement, elle permet de réaliser des choses assez inhabituelles. Morihei Ueshiba, l'enfant malingre qui avait vu son père tabassé devient, à force de volonté et d'entraînement soutenu, un homme vigoureux malgré sa petite taille et rempli de cette énergie vitale, de ce ki. De multiples témoignages prouvent l'extrême vigueur dont il pouvait faire preuve, réalisant parfois des prouesses étonnantes. scotome qui apprit l'aïkido sous sa direction pendant de longues années rapporte cette anecdote : "O sensei lui avait demandé de rapprocher une marche de pierre de la maison. le bloc de marbre faisait deux mètres de long, et comme il estimait que deux hommes ne parviendraient pas à le déplacer, il alla chercher un levier pour le faire. C'est alors que d'un geste impatient, O sensei l'écarta et saisit une des extrémités du bloc de marbre. Il le souleva, le déplaçà de quinze centimètres puis procéda de même de l'autre côté."  Saotomé avait alors vingt ans. Il était fort et musclé et s'entraînait plusieurs heures par jour. Il avoue : "Je n'aurais jamais pû bouger d'un pouce la marche de marbre que cet homme de 1,50 m et âgé de 78 ans avait déplacé si facilement." La puissance inhérente à chaque individu est phénoménale. Les Chinois connaissent cette énergie depuis trois mille ans. L'acupuncture est basée sur le traitement des centres de ki qui se trouvent dans le corps sur des lignes appelées méridiens de circulation de l'énergie. Au moyen de techniques de respiration et de mouvements corporels, le flot de l'énergie du ki augmente à l'intérieur du corps.

En 1961, il a alors soixante-dix-huit ans, il entreprend sa première tournée à l’étranger. Il fait une démonstration de l’aïkido à Hawaii qui, depuis 1959, est devenu le cinquantiè- me état des États-Unis. Ses disciples japonais vont alors se disperser dans le monde entier et l’aïkido va se faire connaître et apprécier dans de nombreux pays. Le message qu’il demande de transmettre au monde est le suivant : « Ce n’est pas votre épée qu’il faut lancer, mais votre cœur. »

VINCENT ROUSSEL*

* Directeur du mensuel Non-Violence Actualité, lié au Centre de ressources sur la prévention des violences et la résolution non-violente des conflits. BP. 241, 45202 Montargis Cedex. Professeur d’aïkido.

 


Article écrit par Vincent Roussel.

Article paru dans le numéro 122 d’Alternatives non-violentes.