Auteur

José Bové

Année de publication

2003

Cet article est paru dans

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ANV : Dans ton livre Paysan du monde, tu racontes qu’au moment où tu t’éveilles à la politique en 1970, tu découvres Thoreau, Gandhi et King. Peux-tu préciser dans quelles circonstances tu les découvres et ce qu’ils ont pu t’apporter de décisif à ce moment-là ?

José Bové : Dans ma famille, on a toujours beaucoup parlé de politique. À ce moment-là, la guerre d’Algérie était encore dans tous les esprits. En 1968, j’avais 15 ans, et j’étais en classe de troisième dans un pensionnat de curés. Un jour, les troisièmes organisent un sit-in sur le stade pour demander des droits. Le soir même, le lycée est fermé, car les autorités ont peur que le lycée technique d’en face soit entraîné dans la contestation. Alors, je retourne dans ma lointaine banlieue, coupé de tout, et j’écoute la radio.

Durant l’été 1968, dans un camp de vacances près de Bordeaux, je rencontre des jeunes socialistes allemands. J’y passe toutes mes soirées en discussions infinies. À la ren- trée, le décalage est complet entre ce que je viens de vivre pendant l’été et le pensionnat où il n’y a pas de journaux, de livres. Je me dis que « c’est incroyable tout ça » et que « la Déclaration des droits de l’Homme, ça existe ! » Je retrouve alors, dans un livre d’éducation civique, l’article qui stipule que chacun a le droit de dire ses opinions. Je le placarde sur un mur. Évidemment, on me tombe dessus !

Très rapidement, je suis attiré par les idées libertaires. Je ne suis pas très sensible aux idées d’extrême gauche, car ins- tinctivement je perçois dans ce discours que quelque chose ne va pas. Mais je n’arrive pas à définir quoi.

Ce sera d’abord la question de la bombe atomique qui me fait réagir. Dans une librairie libertaire, je trouve l’adresse de l’Union pacifiste de France (UPF), ainsi que ses brochures. Je découvre le Comité de soutien aux objecteurs (CSOC). Parmi les auteurs qui circulaient, on retrouvait Bakounine et Proudhon. Mais aussi, notamment dans le cadre de la contestation de la force nucléaire, la littérature sur la désobéissance civile, et bien évidemment l’essai de Thoreau sur le sujet.

La première action à laquelle je participe, c’est d’assister à des séances de projection du film de Peter Watkins sur la bombe. Je rencontre Maurice Montet, l’un des responsables de l’UPF, avec qui j’ai fait mes premières armes. Je découvre aussi la communauté de l’Arche, les livres de Lanza del Vasto, et bien sûr Gandhi.

ANV : Dans ton livre, tu écris que Thoreau, Gandhi et King t’ont vacciné contre les pseudo-pensées révolutionnaires, marxistes, maoïstes, etc. Tu ajoutes que ce qui est révo- lutionnaire, c’est de considérer que « les formes de résis- tance que l’on emploie portent en elles le type de société que l’on va construire ».

José Bové : La première réflexion que j’ai eue concernait l’opposition entre Marx et Bakounine, entre le socialis- me autoritaire et le socialisme non autoritaire. C’étaient deux formes d’organisation radicalement différentes, l’une partait de la base, l’autre prônait la prise du pouvoir à partir d’un système très vertical. Ensuite, Henri David Thoreau, qui dit non à l’État au nom de sa conscience, et qui démonte toute la logique du rapport de soumission de l’individu à l’État. Gandhi, lui, introduit la dimension de la fin et des moyens dans un mouvement de masse. Ce qui veut dire qu’on ne peut pas aller vers une société juste si l’on emploie des moyens qui vont à l’encontre de la justice. Avant même que le mouvement ait gagné, on peut déterminer, par l’étude des actions utilisées, quel sera le type d’autorité qui advien- dra. Il suffit d’observer les exemples chinois, russe et cubain. Toute personne qui veut transformer la société doit réfléchir à chaque action posée dans le court et le long termes. Il y a donc bien une dimension individuelle dans un mouvement de masse. Cela oblige également à réfléchir à ce que l’on doit construire, car on ne peut pas rester seulement dans le slogan et dans le jargon politique. De plus, la cri- tique et l’autocritique doivent être permanentes.

ANV : Ces deux pôles, contestation et construction, étaient-ils au cœur de la lutte du Larzac (1971-1981) ?

José Bové : Ce qu’on savait, c’est qu’on ne voulait pas du camp militaire. Mais il n’y avait pas de projet. On n’a jamais élaboré, avant la fin de la lutte, un projet pour « l’après Larzac ». La question de la gestion collective des terres n’est venue qu’après 1981. Ce qui a été la grande vic- toire du Larzac, c’est que tous, paysans de souche, présents depuis le début de la lutte, et ceux qui venaient de l’extérieur comme moi, ont pu mener le combat sur place, selon des stratégies différentes. Les uns pensaient qu’on pouvait sauver du Larzac au moins toutes les exploitations existantes, ce qui aurait pu être dans les années 1976/77 une fin honorable ; les autres estimaient que la seule cohérence était : pas un mètre carré supplémentaire à l’armée ! La première stratégie permettait de gagner du temps, l’autre de radicaliser le mouvement. On oscillait en permanence entre ces deux stratégies qui se complétaient. Il n’ y avait pas d’ unité pour le choix d’une stratégie, mais il y avait un accord sur la non-violence. Lorsqu’on a gagné, il n’y a pas eu de rancœur, car tout le monde avait gagné. Mais ce n’est qu’après que s’est mise en place une autre gestion foncière qui est toujours unique en France. C’est cela la grande victoire du Larzac.

ANV : Tu utilises peu, notamment dans les grands médias, le mot « non-violence » ou l’expression « action non-violente ». Penses-tu que le terme est peu adapté pour qualifier tes actions, ou bien te semble-t-il ambigu ?

José Bové : Dans les longues interviews, je l’ai employé. Par contre, dans celles plus courtes, le mot est inutilisable, car il nécessite de le redéfinir. Le journaliste de base a une vision caricaturale de la non-violence. Dans le cas du démontage du McDo, lorsque tu as deux minutes d’antenne où la seule question est : « Oui, mais il y a eu violence parce que vous avez démonté quelque chose qui ne vous appartenait pas », tu es obligé de reprendre l’ensemble du processus de définition de l’action non-violente, de faire des rappels historiques et d’expliquer que la non-violence est toujours un combat, que ce n’est pas s’asseoir par terre en attendant la solution. La culture des journalistes est nulle par rapport au terme de « non-violence ».

ANV : Faire le service minimum sur l’usage du mot « non- violence » n’a-t-il pas contribué à fausser le débat autour de plusieurs actions auxquelles tu as participé, et que certains ont jugé violentes ?

José Bové : Lorsqu’on a démonté le McDo, nous avons dit que c’était une action non-violente. Mais la dépêche de l’AFP a parlé de « saccage ». Deux jours plus tard, sur France 3, dans une longue interview, j’ai pu expli- quer la stratégie et surtout la légitimité de l’action de déso- béissance qui était un acte symbolique pour une prise de conscience. À la différence des années 1970, où existait un mouvement non-violent reconnu, il y a peu de groupes ou de réseaux aujourd’hui qui se réclament de la non-violence et qui apparaissent dans le mouvement social de manière visible. Donc la référence à la non-violence est très difficile, particulièrement dans les médias. Cependant, j’ajoute que dans le règlement intérieur de la Confédération paysanne, depuis dix ans, il est indiqué que notre stratégie d’action s’inscrit en référence explicite à la non-violence.

ANV : Mais le mot « non-violence » est de plus en plus utilisé et passe de mieux en mieux, notamment dans des milieux comme l’Éducation nationale où la demande de formation des enseignants est très importante.

José Bové : Quand on parle de non-violence aujourd’hui, cela fait surtout référence à la médiation et à la gestion des conflits, et bien peu à la création de rapports de force. La médiation permet de sortir des situations de conflit entre deux groupes, mais ne se situe pas d’un côté du conflit. Dans le combat non-violent, on prend parti avec nos propres armes. Il y a donc eu une évolution, du combat non-violent à la gestion non-violente des conflits.

ANV : Certaines associations militantes comme le Dal sont dans l’action non-violente...

José Bové : Le Dal, ainsi que Droits devant ! sont des mouvements qui effectivement se situent dans le combat non-violent. Un certain nombre de militants non-violents, une fois terminées les questions de l’armée sur le Larzac et d’objection de conscience, se sont servis de leurs acquis et ont continué en investissant le champ social.

ANV : Dans ton livre Paysan du monde, tu écris que « le combat ne revêt pas toujours une forme matérielle, mais épouse une forme spirituelle, et participe à la création de l’individu au fil des siècles et des millénaires ». Peux-tu préciser la part de spirituel qui entre dans ton combat aujourd’hui ?

José Bové : L ’ engagement dans l’ action non-violente implique l’ engagement de l’ individu de manière forte sur ce qu’il est prêt à assumer. Une réflexion intérieure est donc nécessaire pour savoir ce qui t’ amène à faire ça, et jusqu’ où tu es prêt à aller. Cela participe de l’unité de la personne en tant que corps et esprit. La non-violence permet à l’indivi- du, sous ces différents aspects, d’être un. Aujourd’hui, on est fortement dans l’émiettement de la personne humaine, notamment entre ce qu’il pense et ce qu’il fait. La non-vio- lence permet une cohérence entre l’engagement politique et la vie quotidienne, entre ce que tu penses et la façon dont tu agis dans la sphère privée et publique. Cette quête de l’unité de la personne, de la non-séparation de la personne, est indispensable.

ANV : Tu as participé en 2002 à deux missions civiles internationales en Palestine. Que retires-tu de cette expérience ?

José Bové : Quand les États et les institutions interna- tionales ne répondent pas aux besoins urgents d’un conflit — là il s’agissait du besoin d’une force de protection du peuple palestinien face à une agression coloniale —, c’est à la société civile et au mouvement social de les remplacer ou d’essayer d’intervenir jusqu’à ce que les institutions assument leurs responsabilités. C’est en même temps la volonté d’être acteur et d’agir concrètement pour tenter de créer un embryon de solidarité. L’originalité de ces missions a été d’être voulues et constituées de société civile à société civile. Ce qui est important, c’est que ces missions ont rassemblé des personnes de milieux très différents, se retrouvant sur cette notion d’intervention et de protection. Elles ont pris de multiples formes : actions sur des check-points pour faire valoir les droits des Palestiniens, actions de protection dans les villages, actions dans le cadre d’expulsions, pour mainte- nir la cueillette des olives, etc. Ces actions se sont faites avec toutes les forces de résistances de la société civile, palesti- nienne et israélienne. Ces missions civiles ont permis de faire sortir de l’ombre des groupes peu connus, comme les « refuzniks », qui étaient quatre cents l’an dernier et qui sont maintenant mille deux cents. Elles continuent à offrir une possibilité de sortie de crise, car elles maintiennent des liens entre Palestiniens et Israéliens anticoloniaux. Ces missions ont bien fonctionné en terme de message. Elles ont touché à un endroit qui fait mal, si l’on en juge par l’activisme phénoménal du service de propagande de l’État israélien qui a compris le danger de ces missions d’une autre nature que l’engagement traditionnel de soutien au peuple palestinien.

ANV : La répression est également sans précédent puisque plusieurs « internationaux » ont été tués ou blessés ces dernières semaines.

José Bové : Exactement, et de manière délibérée ! On constate une radicalisation de la répression, puisque la stra- tégie de l’armée israélienne intègre maintenant l’idée de tuer des intervenants civils internationaux ! Avec les missions civiles, on a franchi un degré d’intervention dans le mouvement social. Mais pour que cela soit efficace, il faut qu’en face il y ait une société civile, une opposition civile avec qui on puisse travailler. Je note au passage que c’est là le drame de l’Irak, une société civile n’a pas pu y exister sous Saddam.

ANV : Tu fais souvent référence à « l’état de nécessité » pour justifier la désobéissance civile, notamment dans le combat contre les OGM. Peux-tu préciser cette légiti- mation du recours à la désobéissance civile dans une démocratie, alors qu’il existe d’autres moyens légaux d’agir ?

José Bové : Ce qui m’a toujours frappé dans la déso- béissance civile, c’est qu’elle fait constamment référence au droit. Thoreau met en évidence que le seul lien qui existe entre l’individu et l’État, c’est l’impôt. Sa façon à lui de dire « non » à un projet gouvernemental, c’est de refuser de payer l’impôt. Il désobéit à une loi pour faire valoir le droit. Pour Gandhi, c’est la même chose. Le droit n’est jamais un absolu, c’est le résultat d’un rapport de forces. La désobéis- sance civile ne s’inscrit pas comme une négation de la nécessité du droit, mais elle montre que le droit peut servir une injustice.

La première action de désobéissance civile à laquelle j’ai participé concernait l’objection de conscience. Une loi interdisait de faire de la publicité pour la loi sur l’objection de conscience. C’était une situation assez étonnante. Donc, j’ai participé à des actions illégales de collage de la loi sur les murs.

Aujourd’hui, si tu décortiques le droit en France, on se rend compte qu’il existe un article du code de procédure pénale, qui indique que quelqu’un peut agir en dehors de la loi s’il est face à une menace grave ou imminente. Quelqu’un peut être amené à commettre un délit lorsqu’il est confronté à cette situation. C’est l’histoire de la femme affamée qui a volé un pain et qui a été relaxée. C’est ce qui a permis au Dal de faire reconnaître par l’État un droit au logement, et donc à la légitimité d’une occupation d’un immeuble contre la propriété privée, en cas de vacance de l’immeuble, pour permettre à des gens de se loger.

ANV : Qu’est-ce qui justifiait le démontage du McDo de Millau ?

José Bové : Lorsqu’on a démonté le McDo, on était dans une situation où on avait épuisé tous les recours de droit, parce qu’ en fait on n’ en avait aucun. Cette action a permis une phénoménale prise de conscience sur le fait que l’alimentation dépendait maintenant du commerce international et de l’OMC, plutôt que du droit politique des États à légiférer sur ce qui est bon ou non pour leur population.

Dans la lutte contre les OGM, on est dans une situation plus classique d’état de nécessité puisqu’il y a un risque réel de contamination de l’environnement par les gènes généti- quement modifiés. On peut s’appuyer sur la Convention européenne des droits de l’Homme qui reconnaît aujourd’hui le droit à un environnement sain pour chaque personne et sa famille. Les déchets OGM sont une violation du droit européen. C’est pourquoi nous menons des actions de destruction d’essais en plein champ, au nom du droit européen et à partir du droit français sur l’état de nécessité. En menant ces actions, nous fabriquons des droits nouveaux.

ANV : La logique d’une désobéissance civile non-violente n’est-elle pas d’accepter les sanctions prévues par la loi ?

José Bové : En théorie, c’est parfaitement juste. Je l’ai affirmé à chaque fois devant les tribunaux, en reprenant la phrase de Gandhi devant ses juges : « Ou vous me mettez le maximum, ou vous me relaxez, il n’y a pas d’alternatives. » Ce propos embête évidemment les juges ! Sur un plan géné- ral, lorsqu’on mène une action de désobéissance civile, on sait à quoi on s’expose, et on l’assume individuellement et collectivement. Cependant, la question est de savoir com- ment ton action s’inscrit dans le champ social, quelle est la meilleure stratégie pour faire avancer le mouvement social. Il peut y avoir des différences d’approche entre tes propres positions et celles de ton syndicat ou des mouvements citoyens qui te soutiennent. Pour beaucoup de personnes, l’emprisonnement est inacceptable, inadmissible. Lorsque nous sommes descendus en cortège du Larzac sur des trac- teurs vers la prison de Villeuneuve-les-Maguelonne, où j’allais être incarcéré en 2002, nombreux ont été parmi les amis militants ceux qui n’ont pas compris le sens de cette action. Ils ne voulaient pas de cette incarcération, sans rien faire, sans rien dire. C’est ce qui nous a amenés à la réflexion autour de la question de la grâce présidentielle.

ANV : Si l’on refuse l’idée de sanctions, que reste-t-il comme choix à part la clandestinité pour y échapper ?

José Bové : En ce qui me concerne, j’assume complètement la sanction. C’est une question de cohérence. Je ne vais pas me cacher, ni prendre le maquis, ni partir en exil pour ne pas assumer ma responsabilité... Le problème est qu’en France il existe de fait une séparation des pouvoirs : les politiques disent toujours qu’ils ne veulent pas interférer avec la justice et ses décisions, alors que les raisons qui amènent les gens à aller en prison peuvent être politiques ! L’enjeu est donc de remettre le politique en situation d’assu- mer la responsabilité de l’incarcération de militants. Le débat est là. La désobéissance civile s’organise face au politique. Il faut trouver les moyens de créer un rapport de force pour que le politique prenne ses responsabilités. C’est ici qu’intervient la demande de grâce, car on a trouvé là la pos- sibilité de ramener le débat dans le champ du politique. La décision de m’incarcérer dépend du président de la République. Ce n’est pas à moi de décider, mais au chef de l’État ! On est dans un débat frontal entre le pouvoir exécutif et le mouvement citoyen.

ANV : Quels sont les recours possibles ?

José Bové : Il y a les recours de droit classique, l’appel, la cassation... La cassation n’a pas d’intérêt si ce n’est pour aller devant la Cour européenne des droits de l’ Homme. Si l’ on n’ a pas épuisé tous les recours du droit, on ne peut pas aller devant la Cour européenne. Pour faire reconnaître l’état de nécessité et se battre jusqu’à la Cour européenne, il faut donc aller en cassation. Lorsqu’on est condamné à une peine supérieure à un an, c’est la prison. Si elle est inférieure, il existe des possibilités d’aménagement de peine. Ce sont des droits. En tant que militant politique qui pratique la désobéissance civile, il faut pouvoir se situer par rapport à ces droits. Si on refuse tout aménagement, cela peut apparaître comme décalé. Certains diront « il est en pri- son parce qu’il n’a pas voulu accepter un aménagement de peine ». Cela peut affaiblir ton discours. C’est ce qui s’est passé l’été dernier, en 2002.

ANV : Après la confirmation de ta peine de quatorze mois de prison, tes amis, tes avocats ont organisé un mouvement pour obtenir ta grâce, pouvant laisser penser que justement tu ne voulais pas assumer la sanction.

José Bové : J’ai publié un communiqué très net pour dire qu’il n’était pas question pour moi de m’agenouiller devant le chef de l’État, et que je ne demandais absolument rien. Si la grâce est obtenue en 2003, ce sera en fait le résul- tat du mouvement citoyen. Dans le code de procédure péna- le, n’importe qui peut interpeller le chef de l’État pour dire qu’il n’est pas d’accord sur l’incarcération. Aujourd’hui, on est dans une situation assez extraordinaire où plus de six cent mille personnes ont écrit. Il semble que ce soit un chiffre minimum. Cette action a été relayée par un nombre inouï d’organisations syndicales, comme la CGT, l’Unsa, Attac, le G10, etc. Près de cent mille lettres sont venues de l’étranger, d’Italie, d’Espagne, de Hollande, du Mexique, du Honduras, du Japon... Lorsque le chef de l’État se pronon- cera, il répondra à chacune de ces personnes. On est en pré- sence d’ un mouvement de réappropriation d’ un droit réga- lien par les individus qui l’ont transformé en système de référendum. C’est une espèce d’aïkido juridique qui n’avait jamais été utilisé auparavant. C’est une avancée. On a inven- té un nouvel outil de réappropriation de la Constitution par les citoyens. Mais cela nécessite une explication pour ceux qui sont dans l’action. Il ne faut pas rester figé dans des dogmes concernant l’action, mais construire en fonction de la réalité du mouvement.

ANV : Si tu retournes en prison en 2003, que peuvent faire les citoyens pour manifester leur solidarité ? Tu te souviens de cette phrase fameuse de Thoreau qui influença tant Gandhi : « Sous un gouvernement qui emprisonne quiconque injustement, la véritable place de l’homme juste est aussi en prison. »

José Bové : Dans certains départements, des citoyens, des militants de la Confédération paysanne sont allés par groupe de cinquante dans les gendarmeries pour demander à être incarcérés, affirmant avoir arraché comme moi des OGM en plein champ. Parmi ces personnes, il y avait des élus, des artistes... Ils ont demandé à être empri- sonnés. Des actions ont eu lieu également devant des pri- sons. Le fond du problème est toujours de trouver la bonne action qui permette d’aller plus loin que ça, car là tu ne risques pas d’être incarcéré. Ce type d’action est facile, il n’engage pas totalement; on est dans la protestation symbolique, même si elle a son importance. Il nous faut imaginer des actions où les gens prennent vraiment un risque pour se retrouver en prison.

ANV : Peut-on imaginer que dans une forme de démocratie avancée et dans certaines circonstances, le droit à la désobéissance civile puisse être « légalisé », même si ça peut être paradoxal.

José Bové : Le droit se construit par un rapport de forces. Dans chaque situation de droit, dans chaque pays, il existe des opportunités, comme en France avec « l’état de nécessité », qui est une reconnaissance de fait de la déso- béissance civile, du droit de sortir de la loi face à une menace. Mais dans le même article, qui est très ambigu, est reconnu le droit à la légitime défense. La question renvoie à l’organisation de la société. Nous ne sommes pas du tout dans un système de démocratie participative, car la logique de l’État est d’instituer un ordre et de maintenir cet ordre donné. Il ne peut se tirer des balles dans le pied et organiser sa propre destruction ! Cependant, le droit international offre des opportunités pour construire des résistances. LaDéclaration universelle des droits de l’Homme permet de faire référence aux droits civils et politiques. Avec la lutte contre l’OMC, nous menons des combats aux noms des droits économiques, sociaux et culturels qui sont des droits universels reconnus. Il est important que le combat par la désobéissance civile s’inscrive dans le cadre de droits reconnus. Thoreau et Gandhi, eux, ont mené leurs combats en dehors d’un cadre de droits universels. Thoreau se base sur le droit de l’individu à dire « non » à l’État, uniquement sur la base d’une conviction profonde, mais pas sur celle d’un droit construit. Gandhi inscrit son combat dans une culture où il fait référence aux grandes traditions spiri- tuelles. Aujourd’hui, une action locale peut s’inscrire dans un cadre universel. Cela est nouveau dans le droit. Je ne crois donc pas que la désobéissance civile puisse être reconnue comme un droit dans une société démocratique. Par contre, ce qui peut être reconnu, c’est la votation, comme en Suisse où cent mille personnes peuvent poser une question à laquelle tout le monde est invité à répondre. À partir de là, on peut modifier les lois. Les décisions de l’État peuvent être contestées. Cela a été fait sur le nucléai- re. Cela est en train de se faire sur les OGM et cela va à nouveau se faire sur la question du renoncement à l’armée. C’est un système de démocratie directe qui permet aux citoyens de s’organiser.

ANV : Est-ce que le mouvement altermondialisation, à l’échelle internationale, a fait le choix stratégique de la non-violence, ou cette question est-elle encore en débat ?

José Bové : Le mouvement se situe clairement dans une référence à la non-violence. Il ne se situe pas dans une logique de prise du pouvoir, mais au contraire dans une logique de transformation radicale du droit dans un combat qui s’articule du local au global, par des actions de désobéis- sance civile de masse sur tous les continents. Le mouvement le plus emblématique aujourd’hui est le mouvement des « sans terre » au Brésil. C’est un mouvement de masse pour la réappropriation de la terre face aux grands propriétaires. Il n’a jamais fait référence à la lutte de guérilla armée, bien que culturellement l’Amérique du Sud ait été très marquée par cette forme de résistance.

ANV : En Europe, il y a tout de même l’épine des Black Blocks qui souvent cherchent un affrontement violent dans les manifestations. Certains considèrent que leur action est complémentaire à l’action non-violente et que toutes les formes d’action participent d’un même combat. Qu’en penses-tu ?

José Bové : Il y a effectivement des résurgences de groupes qui se réclament de l’anarchie, ici violente, ou de l’autonomie telles qu’elles existaient dans les années 1970. C’est avant tout une nébuleuse, avec un comportement collectif de petits groupes qui refusent toute forme d’organisa- tion et de stratégie collectives. Ils sont dans l’action immé- diate, ponctuelle, et s’en prennent à des images, des représentations du pouvoir. Ils ne cherchent pas à s’intégrer dans le mouvement de l’altermondialisation. Ce qui leur donne une légitimité, c’est la façon dont le pouvoir répressif fonctionne. Le pouvoir politique et policier prend prétexte de leur action pour légitimer, comme à Gênes, la « bunkéri- sation » de la ville, ce qui n’avait pas de sens1.

ANV : Ils font quand même le jeu du pouvoir répressif...

José Bové : Tout à fait. Le pouvoir répressif les instrumentalise complètement. À Gênes, ce ne sont pas les Black Blocks qui ont subi la répression, mais surtout les Tutti Bianchi, parce que c’étaient eux qui, en tant que désobéis- sants, apparaissaient comme les plus dangereux. Ces der- niers jouent un rôle très important dans les centres sociaux autogérés ; ils organisent beaucoup de personnes à la base, notamment chez les exclus. Les Black Blocks ont un mode d’expression qui correspond à un certain « no future ». Je pense qu’il ne faut aucunement se focaliser sur eux, car c’est un phénomène relativement marginal. Même s’il faut tenter de dialoguer, notre stratégie ne doit pas se déterminer par rapport à eux.

ANV : En octobre 2000, tu as rencontré le syndicat des paysans indiens, le KRRS (Association des fermiers du Karnataka), un mouvement de plusieurs millions d’adhé- rents qui pratiquent la désobéissance civile dans l’esprit de Gandhi. Qu’as-tu appris à leur contact ?

José Bové : De nombreux mouvements sociaux en Inde font référence à l’action gandhienne de résistance. Actuellement, l’action se développe massivement autour des questions de la terre, des OGM, de l’industrialisation de l’agriculture, du rôle des multinationales. Je possède des pho- tos extraordinaires de manifestations avec le portrait de Gandhi, mais en même temps Gandhi est aussi sur les billets de banque ! Cependant, j’ai rarement vu un pays aussi violent que l’Inde. S’il y a un endroit où la non-violence ne devrait pas marcher, c’est là. Cela permet de réaliser l’immense travail réalisé par Gandhi, de réfléchir sur la dynamique sociale qu’il a construite, sur le mouvement qu’il a organisé à partir d’une méthode d’action qui n’était absolument pas culturelle- ment celle du pays. Quand ces paysans te parlent de « non- violence », au cœur de multiples tensions sociales, culturelles, religieuses, cela est assez étonnant. Cela a été une vraie prise de conscience pour moi de voir comment on pouvait dans ce cadre créer un mouvement de masse.

ANV : Cet exemple n’est-il pas la preuve que la seule lutte véritablement populaire est la lutte non-violente ? Il y a bien encore dans certains endroits toute une mythologie autour de Che Guevara, mais Gandhi a montré, comme tu le disais, comment construire une lutte où tout le monde peut participer, où chacun a un rôle spécifique à jouer, ce qui n’est pas le cas dans la lutte armée.

José Bové : En Inde, Gandhi est une vraie référence sociale de mouvement de masse car la libération a été victorieuse. Pour le milieu paysan, la société que Gandhi voulait construire était la république des villages. On se réfère à lui autant pour ses méthodes d’action que pour l’objectif du type de société qu’il souhaitait. La cohérence est totale. En Amérique du Sud, on est étonné de ressentir le sentiment collectif autour de Che Guevara, qui n’est pas ma tasse de thé, c’est-à-dire ma référence culturelle. Au Brésil, en Colombie, un peu partout chez les plus pauvres, existe cette référence à cette figure emblématique de la résistance à l’impérialisme. Ce qui reste de Che Guevara dans ces pays à culture chrétienne, c’est surtout le martyre christique. Il est donc un symbole de résistance que les foules se sont appropriées et dont il faut tenir compte pour construire des résistances. C’est à partir de ces réalités historiques et des symboles existants que l’on fait avancer les choses. Mais il faut être clair sur la façon dont on conçoit le combat.

ANV : Jamais on n’a vu autant de personnes se mobiliser pour s’opposer à une guerre, celle programmée en Irak. Qu’est-ce qui a manqué à ce mouvement international pour réellement enrayer la machine de guerre américaine, si tant est qu’on puisse enrayer une machine de guerre comme celle des États-Unis ?

José Bové : Je ne suis pas sûr que seul le mouvement citoyen pouvait réussir à atteindre cet objectif. Un certain nombre de pays ont joué un rôle moteur dans le cadre des institutions internationales, comme la France et l’Allemagne. Ce qui a manqué, c’est que ces coalitions auraient dû être plus larges, pour aller jusqu’au bout de la logique politique à l’intérieur des Nations unies. À part dire « non à la guerre », ces pays n’ont pas proposé d’alterna- tives à la guerre. Notamment pour une alternative politique en Irak. Il aurait fallu concevoir une intervention politique pour imposer un régime de transition et protéger les Irakiens face à une possible agression. D’autre part, la solidarité citoyenne ne pouvait suffire, car il manquait une opposition démocratique en Irak. En plus, les autorités religieuses ont condamné clairement la guerre, mais n’ont pas assumé leur rôle. Il aurait été cohérent que le pape et le Dalaï Lama se rendent en Irak. Avec cette guerre, la fiabilité de l’ONU est en question, particulièrement ses capacités d’intervention, de régulation des conflits et de reconstruction des institutions multilatérales. Ce qui est dangereux, c’est que l’ONU n’a quasiment plus aucun pouvoir et qu’elle laisse les autres institutions parallèles, notamment économiques et financières, comme l’OMC, le FMI et la Banque mondiale, prendre le dessus dans l’organisation de la planète.

Propos recueillis le 21 avril 2003 par Alain Refalo.

Transcription : Cyril Gronneberg.

1) Les Black Blocks correspondent à des groupes affinitaires qui se forment au début d’un contre-sommet et se défont ensuuite. Présents à Seattle et à Québec, ils l’étaient cependant en moins grand nombre à Gênes, et pour ainsi dire absents à Evian. Les organisateurs ne les associent jamais aux préparatifs des manifestations. Ils surgissent toujours cagoulés pour en découdre avec les forces de l’ordre. Les altermondialistes ont appris maintenant à les isoler dans les manifestations, pour que les photographes ne fassent pas d’amalgame (NDLR).

 

José Bové 

Le bonhomme a beaucoup d’atouts pour plaire à nous autres, Gaulois. Sa bouille et son style, bien sûr. Moustache imposante, œil malicieux, langage direct, il tranche sur les clones du monde politique, économique ou même syndical, trop pareils dans leurs postures « énarques sympa » ou leurs discours « langue de bois ». Ses mains calleuses ou sa pipe bourrée au gris en disent plus long sur son rapport à la terre et à l’existence que les savantes études des sondeurs d’images. Et quand il parle, c’est à la fois simple et compréhensible. Un politologue, qui ne tient pas à être cité pour ne pas froisser sa clientèle, le résume ainsi : à la différence de beaucoup d’hommes politiques, il dit ce qu’il fait et il fait ce qu’il dit. C’est suffisamment rare, aujourd’hui, pour plaire au grand public. Mais derriè- re ce naturel plutôt sympathique et ce commentaire flatteur, il y a aussi l’expérience et la ruse d’un éternel opposant aux pouvoirs. La clandestinité — quand il était insoumis —, l’isolement — quand il bataillait pied à pied pour défendre la terre du Larzac — et la contestation — quand il participait à la création de la Confédération paysanne — lui ont appris l’art du rap- port de forces et de son bon usage. Pas naïf pour un sou, sachant manier parfois le simplisme et la mauvaise foi, José Bové n’est jamais complètement spontané. Ses actions, ses propos sont toujours pensés avec un temps d’avance, de manière à faire passer le bon message au bon moment. 

Extrait de La longue marche de José Bové, par Denis Pingaud, Éd. du Seuil, 2002, pp. 15-16.

 

Pour une rébellion non-violente

« Lorsqu’il ne vient pas de la gauche syndicale, le mouvement antimondialisation prend ses racines dans l’action directe non-violente, fonction- ne en petits groupes autonomes pratiquant le consensus décisionnel et utilise la désobéissance civile de masse en guise de protestation. Les petits groupes en question sont formés de jeunes mili- tants, étudiants pour la plupart, qui se définissent assez volontiers comme anarchistes. Cependant, plutôt que l’adhésion à l’idéologie anarchiste stricto sensu, il vaut mieux parler à leur endroit d’une sen- sibilité anarchiste autour de deux idées majeures : la décentralisation des structures organisationnelles et la création de groupes affinitaires, travaillant, sur des bases ad hoc, les prises de déci- sion consensuelles.

[...] La non-violence semble commencer à inter- roger une multitude de groupe qui, sans connaître Gandhi ou Martin Luther King, autrement que de nom, affichent la volonté de développer des formes d’action plus surprenantes, spectaculaires et colo- rées que violentes. C’est en tout cas le sens qu’il faut donner à l’idée d’action directe non-violente aujourd’hui. »

Extrait de la contribution « Pour une rébellion non-violente », de Marie Agnès Combesque, pp. 130-137, dans le livre Gandhi et Martin Luther King, Paris, Éd. Autrement, coll. Mémoires, 2002.


Article écrit par José Bové.

Article paru dans le numéro 126 d’Alternatives non-violentes.