Les travaux de l’Observatoire des armes nucléaires françaises

Auteur

Patrice Bouveret

Année de publication

2004

Cet article est paru dans

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Créé en 2000 à Lyon, l’Observatoire des armes nucléaires françaises occupe une place unique en France comme lieu d’expertise et d’aiguillon pour avancer sur le chemin d’un désarmement nucléaire progressif et contrôlé.

Créé en 2000 à Lyon, l’Observatoire des armes nucléaires françaises occupe une place unique en France comme lieu d’expertise et d’aiguillon pour avancer sur le chemin d’un désarmement nucléaire progressif et contrôlé.

Cet Observatoire indépendant, unique en France, s’ins- crit dans le champ des activités du Centre de docu- mentation et de recherche sur la paix et les conflits, le CDRPC, créé il y a maintenant vingt ans, au printemps 1984, par trois Lyonnais, impliqués alors dans la mouvance antimilitariste.

Un projet ambitieux, certes, que celui de vouloir insuffler au sein de la société française plus de transparence et un débat contradictoire sur les questions mili- taires à partir d’un travail de documentation et d’experti- se. D’autant que ce projet est né d’un constat de relatif échec du développement en France — comparativement aux autres pays européens — d’un fort mouvement d’op- position à la guerre en général et à l’armement nucléaire en particulier. En effet, la première moitié de la décennie des années 1980 avait vu se lever un fort mouvement d’opposition à l’implantation de nouvelles armes nucléaires en Europe. Cette mobilisation européenne s’inscrivait dans le contexte de la guerre froide entre les deux blocs et s’était focalisée alors sur la décision sovié- tique de déploiement des missiles SS20 et la « réponse » états-unienne d’installation des missiles Pershing dans plusieurs des États européens membres de l’Otan.

Ralliement derrière le champignon...

Certes, la France n’était pas directement concernée par cette double décision. Un argument souvent rétorqué lorsqu’on soulignait la faiblesse de la mobilisation française vis-à-vis des autres opinions publiques européennes. Sauf que le gouvernement français construisait et déployait dans le même temps des armes nucléaires de conception et d’objectifs similaires aux euromissiles : les Hadès et les Pluton... Armes qui auraient dû devenir une cible majeure de mobilisation de la société française. Or, cela n’a pas été le cas.

De manière plus profonde : la classe politique française, dans sa quasi-majorité, s’était ralliée à la stratégie nucléaire développée par le général Charles de Gaulle de manière secrète au sortir de la Seconde Guerre mondiale et surtout à partir des années 1960, une fois tournée la page des guerres coloniales. Jusqu’alors farouches opposants à la force de frappe, les socialistes et les communistes, à partir de la fin des années 1970, intègrent — non sans des débats houleux en leur sein — la stratégie de la dissuasion dans leur programme poli- tique. La hiérarchie de l’Église catholique française, avec quelques nuances, fait de même. De fait, le mouvement contre l’armement atomique — jusqu’alors capable, par exemple, de rassembler plusieurs dizaines de milliers de personnes — connaît un affaiblissement certain.

Sans doute d’ailleurs que, sans ce ralliement, François Mitterrand n’aurait pas pu accéder à la prési- dence de la République française le 10 mai 1981... Reste, qu’hormis quelques mesures prises dans la foulée de son élection — comme la suppression du projet d’extension du camp militaire du Larzac ou la quasi-suppression des tribunaux militaires — la nomination de Charles Hernu comme ministre de la Défense n’augurait pas de la remise à plat de la politique militaire française et de l’ouverture d’un large débat. Un consensus sur la défense — reposant pour l’essentiel justement sur l’absence d’un débat et d’un contrôle démocratique — allait pouvoir s’installer de manière efficace, aujourd’hui encore.

D’ailleurs, le pouvoir « socialiste » — par auto-intoxication sur la montée en puissance des actions pacifistes à l’encontre des essais nucléaires ou pour donner des gages aux militaires ? — coule, le 10 juillet 1985, le bâteau-amiral de Greenpeace, le Rainbow Warrior. Opération absurde — dans sa décision et dans son principe, de plus mal exécutée par les services secrets (la DGSE) et ensuite mal gérée par l’exécutif à base de déni et autres mensonges — s’il n’y avait la mort d’un homme, Fernando Pereira, un photographe portugais ! Charles Hernu « saute », servant de fusible au président Mitterrand... Occasion pour le CDRPC — à peine plus d’un an après sa création — de publier un dossier de presse sur cette affaire, permettant de mieux en mesurer les tenants et les aboutissements... et de faire connaître l’existence et les services mis à disposition du monde associatif et de la société civile par le Centre.

Premiers contacts avec les Polynésiens

Un des premiers travaux de recherche conduits par le Centre sur les questions nucléaires a été réalisé à la demande du directeur de Greenpeace-France, Philippe Lequenne, tout juste embauché pour relancer l’organisation sur le territoire. Nous étions en 1990. Il s’agissait d’aller confirmer une série de témoignages recueillis en Polynésie en 1987 par un médecin suisse, alors membre de l’équipage du Rainbow Warrior. De là date les premiers contacts de Bruno Barrillot avec les Polynésiens, qui se poursuivent aujourd’hui encore et ont permis que les conséquences des essais effectués par la France, pour les populations locales et les personnels civils comme militaires, commencent aujourd’hui seulement à être connues !

Parallèlement, un important travail de recension et d’information sur un état des lieux de la force de frap- pe est entamé avec une première étude sur la fabrication de l’arme nucléaire (1991) et la publication d’un Guide des forces nucléaires (1992). Ces recherches — conduites essentiellement par Bruno Barrillot — ont pu être pour- suivies et développées grâce à l’octroi d’un soutien financier de la part de fondations principalement américaines. Car, malgré de nombreuses recherches, nous n’avons pas réussi à trouver en France de financements suffisants pour la réalisation d’études indépendantes sur la poli- tique militaire française...

Ainsi, successivement, des études ont été conduites sur les déchets nucléaires (avec Mary Davis en 1994), le programme des essais nucléaires (1996) ou le coût de la force de frappe (1999). Chacune de ces études a fait l’objet d’une publication éditée et diffusée par le Centre. Vous trouverez sur notre site internet (www.obsarm.org) la liste des ouvrages encore disponibles.

La mise en place en 2000 d’un Observatoire spé- cifique sur la question de l’armement nucléaire au sein du CDRPC — au côté de celui sur les transferts d’armes créé en 1994 — manifestait notre espoir et notre volonté d’ancrer ce travail dans la continuité avec notamment l’embauche d’un jeune chercheur. Cela a été le cas durant l’année 2002/2003 avec la présence de Jean-Marie Collin qui a permis d’élargir le champ d’intervention avec l’ébauche d’un agenda de désarmement nucléaire à par- tir d’un axe franco-britannique et de nouer des contacts au niveau international dans le cadre notamment du réseau Abolition 2000.

Prise de parole

Résumer vingt ans d’activités en quelques pages conduit forcément à de nombreux raccourcis et à des oublis. Mais s’il y a un domaine où le Centre avec son Observatoire des armes nucléaires a indéniablement joué un rôle irremplaçable et permis l’émergence d’une question enfouie dans les tréfonds de la conscience col- lective, c’est celui des « coûts » humains des essais nucléaires français. Un travail entamé en 1990 avec les Polynésiens et qui s’est étendu aux Algériens et aux Français avec notamment la création de deux associa- tions de vétérans des essais nucléaires (l’Aven et Moruroa e tatou), l’organisation de deux colloques à l’Assemblée nationale et au Sénat (voir l’article « Sortir de l’oubli », pp. 31-35). Une coordination internationale avec les vétérans anglais, néo-zélandais, etc., s’est éga- lement mise en place. Bref, cette prise de parole des vic- times — civiles et militaires confondues — des essais nucléaires, devrait permettre que l’État français leur rendent « vérités et justice ». Espérons-le, dans des délais les plus courts possibles.

Certes, la question militaire, ou nucléaire ne fait pas aujourd’hui l’objet d’un large débat au sein ni de la classe politique, ni de l’ensemble de la société française. Toutefois, l’utilité d’un organisme comme l’Observatoire peut aussi se mesurer au rôle qu’il joue auprès des médias voulant aborder ces sujets, pour qui nous sommes un point de passage quasi « obligé », en tout cas une référence importante, que ce soit les télévisions, les radios ou la presse écrite, française comme internationa- le d’ailleurs... Pas question ici d’en dresser une liste for- cément fastidieuse, mais rares sont les médias qui n’ont pas fait appel un jour ou l’autre au Centre ou utilisé — voire même parfois « pillé » — une de nos publications ou les informations mises en ligne sur le site internet...

Ce rôle, à la fois de conseil et d’aiguillon, peut également être étendu des médias aux différents organismes, groupes locaux, personnes se posant des ques- tions sur la place du nucléaire militaire dans notre socié- té et qui, un jour ou l’autre, se sont appuyés sur les tra- vaux, sur les personnes qui animent le Centre. ■

Patrice BOUVERET*

*Co-fondateur et actuel président du CDRPC. Animateur de la revue Damoclès.

Pour en savoir plus

Sur le site www.obsarm.org vous trouverez de nombreux documents et références sur les activités du Centre et l’armement nucléaire.

Sur la question des victimes des essais nucléaires, voir également : www.aven.org/.

Pour avoir un aperçu historique des actions contre l’armement nucléaire, voir le numéro spécial-bilan d’Alerte atomique : « 1963-1996, Du MCAA au MDPL. 33 ans d’actions et de réflexions », 1997, 100 pages.Disponible auprès du CDRPC, contre 12 euros (port compris)

 


Article écrit par Patrice Bouveret.

Article paru dans le numéro 130 d’Alternatives non-violentes.