Auteur

François Vaillant

Année de publication

2004

Cet article est paru dans

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Il est aisé de nommer ceux qui, ces deux dernières années, se sont référés à la non-violence dans l’action politique : les Démo au Pays basque (cf. ANV n° 122), les antipub spécialistes du barbouillage au grand jour de panneaux publicitaires (cf. ANV n° 130), puis cet été lesFaucheurs volontaires et les acteurs du Jeûne vivre sans nucléaire. C’est peu me direz-vous, mais cela reste néanmoins beaucoup plus que les années précédentes. Assistons-nous à une recrudescence de l’action politique se référant à la non-violence ? C’est possible, mais il est trop tôt pour l’affirmer. Parallèlement, nous savons tous que les ressources de la non-violence se manifestent de plus en plus en éducation, sans tambour ni trompette.

Pourquoi un numéro sur l’action non-violente ? Tout d’abord parce que plusieurs lecteurs en manifestaient l’attente. Les petits mots que les abonnés mettent parfois sur leur bulletin de réabonnement sont de vrais baromètres !

Ce numéro veut refléter et stimuler la pratique de l’action non-violente, en conduisant une réflexion sur les caractéristiques propres à la montée en puissance de la non-violence, en s’appuyant sur des exemples historiques ou récents. On ne le dit jamais assez : c’est souvent en étant témoin d’une action non-violente exemplaire que nombre de personnes découvrent l’originalité et l’efficacité de la non-violence sur le terrain politique, et en deviennent par la suite des partisans.

En quoi peut-on dire qu’une action de protestation est non-violente ? Le premier critère est de remarquer si les acteurs d’une action font réellement une référence explicite à la non-violence. Une manifestation sans violence n’est pas une action non-violente, car les critères efficients de l’une et de l’autre ne sont pas identiques.

Une action non-violente obéit en effet à plusieurs critères. Il convient tout d’abord que l’objectif soit « clair, précis, limité et atteignable (Jean-Marie Muller) ». Il y a ensuite une logique entre la fin et les moyens utilisés, ce qu’ignorent les actions violentes. Par ailleurs, les auteurs doivent parvenir à rallier l’opinion publique par le biais des médias :

  • —  en étant formés à l’action non-violente, au respect des consignes, au rapport de forces, et aussi à la répression physique et/ou judiciaire ;

  • —  en manifestant un comportement respectueux à l’égard des personnes du « camp adverse », ce qui favorise par la suite l’ouverture de négociations, but de toute action non-violente ;

  • —  en comprenant que leur attitude corporelle et leurs propos doivent traduire une dignité apte à sou- lever l’estime de l’opinion publique, y compris au moment de l’éventuelle répression physique. « Faire le mort au sol » et se laisser embarquer en se faisant porter ou traîner par des CRS n’a pas la même signification que de lancer des projectiles sur les forces de l’ordre ;

  • —  en distinguant ce qui est légitime de ce qui est légal. Une atteinte éventuelle à des biens restent conditionnés au contexte global. Faire sauter un train de marchandises à l’arrêt, sous l’occupation allemande, n’est pas du même ordre que de couper de nos jours l’électricité dans une grande gare parisienne pour protester contre des baisses d’effectifs, ce qui consiste en réalité à prendre les usagers en otages, ce qui n’a rien de non-violent ;

  • —  en admettant au préalable le principe d’une évaluation collective de l’action, ce qui nécessite la capacité de faire sa propre autocritique.

    Il y a toujours des moments qu’il convient de prévoir et d’assumer dans une démonstration de force non-violente. Gandhi avait l’habitude de dire que, devant une action non-violente de grande envergure, le pouvoir en place commence par l’ignorer, puis ridiculise son objectif, pour s’inquiéter ensuite de l’effet contagieux de l’action, passant alors peu après à la répression physique et/ou judiciaire, pour arriver au final à la perspective d’une négociation sous la contrainte de l’opinion publique. Les temps n’ont pas changé.

    De nombreuses personnes, à l’époque de la lutte des paysans du Larzac, ont découvert la logique de la non-violence en action grâce à l’ouvrage de Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non-violente(Fayard, 1972 ; réédité au Seuil, 1981). Ce livre a été traduit en plusieurs langues. Il le fut même par des gens proches de Solidarnosc, sans que son auteur soit au courant de cette édition ! Cet écrit s’est alors mis à circuler sous le manteau dans toute la Pologne, alimentant la réflexion de dissidents qui en ont profité pour se lancer courageusement dans d’innombrables actions de contestation à l’ordre communiste. En reprenant partiellement, et à nouveaux frais, la problématique de ce livre, tout en l’actualisant, on peut espérer que ce présent numéro d’ANV va concourir à faire se lever une nouvelle génération d’acteurs non- violents, c’est-à-dire des hommes et des femmes pour qui l’éthique propre à la non-violence mérite d’être traduite en actions politiques, pour que grandissent le respect des droits de l’Homme et la démocratie, avec des moyens qui ne les contredisent pas, et qui, au contraire, les affermissent.

François VAILLANT


Article écrit par François Vaillant.

Article paru dans le numéro 132 d’Alternatives non-violentes.