Les limites de la thèse de la décroissance

Auteur

Jean-Marie Harribey

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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Les thèses de la décroissance critiquent notamment la notion de développement soutenable et durable. Elles résultent avant tout d’un refus de la Raison, un phénomène qui n’est pas nouveau sous le soleil.

Les thèses de la décroissance critiquent notamment la notion de développement soutenable et durable. Elles résultent avant tout d’un refus de la Raison, un phénomène qui n’est pas nouveau sous le soleil.

Les critiques adressées à la thèse de la décroissance et du refus du développement n’invalident pas celles qui sont portées contre le productivisme. Mais elles visent à poser dans toutes leurs dimensions les termes d’un débat qui n’est à ce jour qu’amorcé. Les unes relèvent du registre économique, les autres, plus complexes, relèvent de la philosophie politique.

Quelles bornes à la décroissance ?

Si ce mot d’ordre était appliqué indistinctement, eta fortiori sans limite, à tous les types de productions et à toutes les populations du monde, il omettrait deux éléments essentiels : les tendances démographiques et les besoins humains.

Selon les projections moyennes aujourd’hui réa- lisables, la population mondiale augmentera de moitié dans les cinquante ans à venir. La croissance démographique n’est plus exponentielle puisqu’elle tendra à se stabiliser, mais la thèse de la surpopulation est tout de même, au moins implicitement, répandue parmi les partisans de la décroissance. Selon Naess, la diminution de la population mondiale est impérative. Jusqu’où ? La question n’a pas de réponse nette : Serge Latouche1 évoque le nombre de 3 milliards, celui de la population en 1960, date à laquelle l’humanité aurait dépassé une empreinte écologique de 100 %. Mais personne ne se risque à dire comment y parvenir, tellement le principe même de cette proposition va au-delà du malthusianis- me, remis au goût du jour par Paul Ehrlich2, pour rejoindre les thèses eugénistes.

Les partisans de la décroissance restent également évasifs sur le point jusqu’où il faudrait faire décroître la production. Seul Serge Latouche3 avance l’idée de revenir à « une production matérielle équivalente à celle des années 1960-70 ». S’il s’agit du niveau atteint à cette date par les pays riches, cela signifie que les pays pauvres auraient le droit de les rejoindre à ce niveau ; or Serge Latouche récuse le principe même de cette imitation, synonyme selon lui d’acculturation. Sans parler du fait que c’est le productivisme débridé enclenché pendant les Trente Glorieuses dont nous payons le prix aujourd’hui. [...]

L’opinion renvoyant l’extrême pauvreté à une simple projection des valeurs occidentales ou à un pur registre imaginaire est-elle recevable ? Dans l’état de dénuement d’une grande partie de la population mon- diale, sans eau potable, sans écoles, sans hôpitaux, il est faux d’opposer la qualité du bien-être à la quantité de biens disponibles si l’on appelle développement la possibilité pour tous les habitants de la terre d’accéder à l’eau potable, à une alimentation équilibrée, aux soins et à l’éducation. En récusant le concept de développement, les théoriciens de la décroissance s’éloignent d’ailleurs de leur inspirateur Georgescu-Roegen qui ne le confondait pas avec la croissance4. De même, la déconnexion du développement de la croissance est envisagée par H. E. Daly ou par les économistes d’Attac. Par ailleurs, les dégâts, en termes de dégradations et de pollution, occasionnés par le productivisme sont tels qu’ils nécessiteront des activités de réparation très importantes qui constitueront une occasion de croissance du PIB, sans qu’elle puisse être considérée comme une amélioration du bien-être par rapport à la situation précédant les dégâts, mais sans laquelle la diminution du bien-être serait indiscutable. La question des transitions pour modifier les sources énergétiques, les systèmes de transports, les modes de chauffage, l’habitat, l’urbanisme, etc., est évacuée. De plus, si la décroissance intervenait de manière globale dans les pays riches, l’impasse serait faite sur la précarisation du salariat intervenue au cours des trente dernières années et sur la recrudescence d’une pauvreté de masse.

Enfin, bien que le PIB soit critiquable en tant qu’indicateur de bien-être, il contient le produit non mar- chand (éducation, santé, etc.), vecteur d’une socialisa- tion d’une partie de la richesse produite et d’une redistribution, même si elle est modeste, des revenus. En France, un quart du PIB est socialisé sous forme de services non marchands et près d’un autre quart est redis- tribué sous forme de transferts sociaux. La réflexion sur l’utilité sociale de la production, c’est-à-dire sur son contenu, devrait s’inscrire dans un programme de recherche visant à réhabiliter la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange.

Dans ce cadre, H. E. Daly5 et les économistes d’Attac6 peuvent envisager de déconnecter le développement de la croissance. Au contraire, sortir de l’économie monétaire, comme le laissent entendre certains partisans de la décroissance, ne pourrait déboucher que sur un recul des solidarités collectives et un refuge dans les assistances individuelles, familiales ou communautaires, pendant que les compagnies d’assurances prospéreraient sur fond de désocialisation de la richesse.

Quelle épistémologie ?

Àtrop répéter que l’économie a été inventée par l’Occident, on risque de confondre l’acte de production — qui est une catégorie anthropologique — et les condi- tions sociales de sa réalisation — catégorie historique —, ou le « procès de travail en général » et le « procès de tra- vail capitaliste », comme disait Karl Marx. D’où les assimi- lations par certains théoriciens de la décroissance entre l’économie et le capitalisme, leur affirmation qu’avant le capitalisme il n’y avait pas d’économie, leur refus de considérer avec attention les expériences d’« économie solidaire » et plus généralement tout projet d’économie non capitaliste. Car tout raisonnement économique est jugé économiciste ; ainsi, l’opprobre est jeté sur tous les économistes, accusés d’avoir « bousillé la planète7 ». Selon cette thèse, l’« effondrement environnemental n’est que la conséquence de l’effondrement symbolique et institutionnel de la société8 » : tout se joue donc au niveau des représentations, tandis que les logiques matérielles et les rapports de force disparaissent.

Le paradoxe est que le courant de la décroissance adopte une posture très critique à l’égard du capitalisme. Mais la critique de celui-ci se fait le plus souvent au nom du passé. Les communautés traditionnelles sont magnifiées alors qu’elles connaissaient pour la plupart des phénomènes de domination, notamment des hommes sur les femmes. Bien que plusieurs théoriciens de la décroissance les plus en vue, notamment les théoriciens français, ne soient aucunement liés au courant de l’écologie profonde, les thèses de celle-ci voisinent avec celles de la décroissance. Si la Terre est un être vivant ressortissant à un ordre cosmique autonome et supérieur à l’espèce humaine, elle est sacralisée et l’ordre social est biologisé. La société est un corps biologique qui se décompose sous les coups de l’occidentalisation, rongée par le cancer de la modernité. Il y aurait donc une essence humaine dont la science et la modernité nous auraient dépossédés, en même temps qu’elles nous auraient fait quitter un ordre naturel qu’il s’agit de retrouver. Cyril Di Méo9 accuse cette vision biologisante de correspondre à une « rhétorique réactionnaire » (Hirschman) ou à une « pensée louche » (Pierre Bourdieu) dont la question démographique est une illustration : certains prônent un retour à Malthus, voire à l’eugénisme d’Alexis Carcel (1935). Cyril Di Méo avance l’hypothèse que la recherche d’un ordre supposé naturel rassurant est la transposition des angoisses devant le tragique de l’existence tel que le définit le philosophe Clément Rosset10 : le refus de la finitude de l’Homme dans un univers qui apparaît comme infini conduit à se réfugier dans des arrière-mondes religieux.

L’un des sous-courants de l’écologisme appelé « écoféminisme » associe la fertilité féminine à la fertilité biologique ; ainsi, les femmes sont-elles les mieux à même de respecter la nature malmenée par le système patriarcal et d’aller vers la décroissance. Cette vision naturalise la position de dominé(e) et est à l’opposé de l’idée de genre qui vise à analyser les constructions socioculturelles des rapports entre les sexes.

La naturalisation des conditions sociales et le retour du religieux vont de pair avec la délégitimation du politique. L’espace politique comme lieu de médiation et de transformation est répudié au nom d’une radicalité libertaire ou religieuse (Charbonneau, Ellul) et la méfiance s’installe vis-à-vis de l’État-providence et de ses institutions (voir Illich). L’espace individuel est conçu comme le seul espace possible de transformation sociale et nourrit la dépolitisation des sociétés individualistes, c’est-à-dire la crise du politique.

Sur quoi fonder l’écologie demande E. Goldsmith11 ? Pas sur la science mais sur la foi, répond-il. Il s’agit donc de réenchanter le monde. Alors que la modernité avait laïcisé la société, confinant la religion à la sphère privée, le religieux est réintroduit dans l’ordre politique pour détruire celui-ci comme lieu de construction de la cohabitation entre les humains. Nous sommes à l’opposé d’une conception tendant à concilier « écologie et politique » (André Gorz) ou bien à redéfinir la notion de progrès comme essaie de le faire Christian Coméliau12.

Pour les théoriciens de la décroissance et du refus du développement, la coupable est finalement la Raison, confondue avec la rationalité capitaliste, qui a désacralisé, « désenchanté » le monde. La nécessaire critique de l’instrumentalisation de la Raison tombe alors dans un relativisme qui met sur le même plan la science et la croyance. Or, s’il existe des croyances au sein de la science — l’économie en est un bel exemple —, la science possède des garde-fous — la Raison précisément et la vérification — qui lui évitent de se perdre dans la crédulité. Derrière la critique de la Raison, il y a le rejet des Lumières et de l’idée même que puissent être construits des droits universellement respectés pour tous les humains.

Le début de succès des thèses en faveur de la décroissance est dû, au moins en partie, aux échecs des expériences du XXe siècle et notamment à la difficile prise en compte par les mouvements sociaux et le marxisme traditionnel de la dimension de l’écologie. Celle-ci est devenue un impératif. Son inscription dans le champ social et politique en est un autre. Mais elle implique l’abandon de l’idée qu’il existe un ordre social naturel. La synthèse entre des objectifs sociaux (un développement au service de tous) et des préoccupations écologiques (une soutenabilité de ce développement) est à ce prix. La nature ne peut être ni objet, comme dans le capitalisme productiviste, ni sujet, théorisé par l’écologie profonde, mais un projet puisque l’Homme porte seul la responsabilité de le penser. Tel serait un humanisme renouvelé à propos d’un développement véritablement soutenable, socialement et écologiquement, alliant l’équité intra-générationnelle et l’équité inter-générationnelle. 

Jean-Marie HARRIBEY*

*Économiste, maître de conférences à l’Université Bordeaux IV, membre du Conseil scientifique d’Attac-France, auteur de nombreux ouvrages, dont Le Développement soutenable, Paris, Économica, 1998.

Cet article dans ANV est un extrait de la longue étude de l’auteur, « Les théories de la décroissance : enjeux et limites », parue dans les Cahiers français, « Développement et environnement »,
n° 337, mars-avril 2007.

1) Cf. Serge Latouche, Le Pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006, p. 144.

2) Cf. Paul Ehrlich, La Bombe P, Paris, Fayard, 1972.

3) Serge Latouche, op. cit., p. 261.

4) Cf. Georgescu-Roegen, La Décroissance : entropie-écologie- économie, Paris, Sang de la terre, 1995 (2e éd.), p. 104.

5) H. E. Daly, « Il n’y a pas de croissance durable », paru dans Transversalles Sciences/Culture, n° 13, 1996, pp. 10-11.
H. E. Daly écrit, p. 11, que « le développement durable doit être un développement sans croissance ».

6) « L’orientation adoptée ici est donc celle du refus du développement actuel totalement disqualifié et d’un choix en faveur d’un développement radicalement requalifié autour de : 1) la priorité donnée aux besoins essentiels et au respect des droits universels indivisibles ; 2) l’évolution vers une décélération progressive et raisonnée de la croissance matérielle, sous conditions sociales précises, comme première étape vers la décroissance de toutes les formes de production dévastatrices et prédatrices ; 3) une nouvelle conception de la richesse réhabilitant la valeur d’usage en lieu et place de la marchandisation capitaliste », dans Attac (dir. J.-M. Harribey),
« Le développement a-t-il un avenir ? Pour une société solidaire et économe », Paris, Mille et une nuits, 2004, pp. 205-206.

7) Cf. Paul Ariès, Décroissance ou barbarie, Villeurbanne, éd. Golias, 2005, p. 83.

8) Paul Ariès, idem, p. 35.

9) Cf. Cyril Di Méo, La Face cachée de la décroissance.
La décroissance : une réelle solution face à la crise écologique ?,Paris, L’Harmattan, 2006, p. 26.

10) Cf. Clément Rosset, Logique du pire, Paris, Puf, 1993.

11) Cf. E. Goldsmith, Le Tao et l’écologie, Monaco, éd. du Rocher, 2002.

12) Cf. Christian Coméliau, La Croissance ou le progrès ? Croissance, décroissance et développement durable, Paris, Seuil, 2006.


Article écrit par Jean-Marie Harribey.

Article paru dans le numéro 144 d’Alternatives non-violentes.