Auteur

Yvette Bailly

Année de publication

2017

Cet article est paru dans
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Yvette Bailly propose une réflexion sur la banalité du mal d’après Hannah Arendt à partir du livre Les origines du totalitarisme-Eichmann à Jérusalem (Collection Quarto, Gallimard, 2002). Il a été publié et traduit en 1963, après le procès d’Adolf Eichmann qu’elle a suivi à Jérusalem en 1961 comme envoyée spéciale de The New Yorker. Comment Eichmann, un homme ordinaire, est-il devenu complice actif de la mise à mort de millions de personnes ?

YVETTE BAILLY, membre du Mouvement pour une alternative non-violente (MAN-Lyon).

Le procès

C’est le lieutenant-colonel SS Adolf Eichmann qui fut chargé de l’expul- sion des juifs du Reich entre 1938 et 1941. De 1941 à 1945, il organisa la déportation des Juifs d’Europe ainsi que des Polonais, des Slovènes et des Tziganes. Ce logisticien en chef de la solution finale du problème juif s’est acquitté de sa mission avec une loyauté absolue. Capturé en 1960 à Buenos Aires par les services secrets israéliens, Eichmann comparait devant le tribunal de Jérusalem avec 15 chefs d’accusation dont crimes contre le peuple juif et crimes contre l’humanité. Il est condamné à mort et pendu en 1962. Il plaida non coupable car, dira son avocat, « il a été de son devoir d’obéir, il a commis des actes pour lesquels vous êtes décoré si vous êtes vainqueur et envoyé à l’échafaud si vous êtes vaincu ». Sa défense s’appuie sur son sen- timent « d’être un instrument dans les mains de forces supérieures, une goutte d’eau dans l’océan ».

Un fonctionnaire zélé

Ce nazi que le procureur présente comme l’incarnation du démon appa- raît plutôt à Hannah Arendt comme un fonctionnaire ambitieux et zélé, opportuniste, superficiel. Elle le décrit comme un homme banal, mais entièrement soumis à l’autorité du Führer. Pour elle, en un mélange de stratégie et de vide moral, Eichmann croit accomplir son devoir et suit les consignes en cessant de penser (Pour certains historiens qui contestent cette analyse, Eichmann aurait composé ce personnage de fonctionnaire zélé pour minimiser sa responsabilité. Quoi qu’il en soit, les travaux d’Hannah Arendt questionnent l’attitude de tout-un-chacun face à un régime totalitaire, et suggèrent les garde-fous qui per- mettent d’entrer en résistance.).

Elle avance l’idée que dans un régime totalitaire, l’idéologie, la propagande et la répression conduisent des hommes ordinaires à accomplir des actes monstrueux, plus préoccupés à « faire carrière » que par les conséquences de leurs agissements : « ce nouveau type de criminel, tout ennemi du genre humain qu’il soit, commet des crimes dans des circonstances telles qu’il lui est pour ainsi dire impossible de savoir ou sentir qu’il fait le mal. » Adolf Eichmann n’est pas sot mais le périmètre de son initiative se borne aux instructions qu’il reçoit, avalisées par sa hiérarchie. Il a mis ses grands talents de négociateur et d’organisateur au service de l’objectif de production de l’entreprise : durant 6 ans, il a organisé le rassemblement, le dépouillement et l’évacuation du « matériel biologique » (les Juifs d’Europe) qui lui était confié. Une fois livré, ce matériel a été soumis à un traitement spécial qu’il n’approuvait pas. Cette partie de la chaîne de production n’étant plus de sa compé- tence, ce dont il se réjouissait encore à la veille de sa mort, il estimait ne pas avoir à en juger. Par ailleurs, il ne supportait pas la vue du sang. Il aimait le travail bien fait, les formulaires et les statistiques. Les phrases toutes faites lui tenaient lieu de langage, le coupant de la réalité. Il s’agit de ne pas éprouver pour ne pas penser, et de ne pas penser pour ne pas éprouver.

Mal banal et extrême

Incapacité à voir les choses du point de vue de l’autre, incapacité à réflé- chir aux conséquences de ses actions, soumission à une autorité reconnue comme légitime, oubli de l’horreur, enfouie sous l’accumulation d’affaires courantes et de gestes banals, dont il devient aisé d’oublier la signification, l’activité destructrice peut se déployer sans frein et sans limite. H. Arendt, qui avait travaillé sur le mal dans Saint- Augustin, est passée de la notion de « mal radical » (en référence à Kant) à celle-ci : « Ma thèse est que le mal n’est jamais radical, qu’il est seulement extrême et qu’il ne possède ni profon- deur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il prolifère comme un champignon à la surface de la terre. »

Conséquence du totalitarisme

Hannah Arendt veut comprendre les sources et les mécanismes de la terreur : le fonctionnement d’Eichmann a été rendu possible par le na- zisme. L’univers totalitaire immunise contre l’expérience, le sens commun, et organise une sorte de déréalisation. Les camps d’extermination testent la croyance que tout est possible. Hannah Arendt a travaillé sur les origines du totalitarisme.

Et pourtant...

Comment des personnes (Rahel Varnhagen, Rosa Luxemburg et beau- coup d’autres à différentes périodes) ont pu continuer à juger droitement alors que les règles en vigueur autour d’eux étaient monstrueuses? Elles ont su faire travailler leur pensée, une pensée libre par rapport au pouvoir, une pensée dialogale, à la fois dans un rapport à soi distancié du monde et un rapport à la pluralité de ce monde. De quoi nous inciter à « nous penser face aux conséquences de nos actes » et à « penser global ».


Article écrit par Yvette Bailly.

Article paru dans le numéro 183 d’Alternatives non-violentes.