Climat : portraits croisés de militants

Auteur

Alexandra Scappaticci-Martin

Année de publication

2019

Cet article est paru dans
193.jpg

Ils s’appellent Basile, Esther, Nazli, Alexis, Adèle, ils ont entre 16 et 19 ans et, comme des milliers de jeunes à travers le monde, ils se sont engagés pour le climat. Que ce soit auprès de Little Citizens for Climate, une association qui valorise et accompagne l’engagement de la jeunesse sur les préoccupations environnementales ; de Youth4Climate, un mouvement de jeunes qui se mobilisent pour le climat, l’environnement, et l’écologie ; d’ANV-Cop21, un mouvement citoyen qui s’oppose aux projets et aux politiques contribuant au dérèglement climatique en recourant principalement à des actions de désobéissance civile ou d’Extinction Rebellion (XR), un collectif qui milite pour le désobéissance civile de masse face au risque d’effondrement du vivant, ils ont en commun d’être rapidement passés à l’action.

ALEXANDRA SCAPPATICCI-MARTIN, rédactrice en chef d’ANV.

DU DÉCLIC À L’ACTION, PAS UNE MINUTE À PERDRE
 

Si leurs parents étaient déjà sensibilisés à l’écologie, aucun n’était militant. Leur déclic, ils l’ont eu tous seuls. Pour Basile, 17 ans, en classe préparatoire à Grenoble, ça a été une vidéo de l’astrophysicien Aurélien Barraut : « Il expliquait que si on n’agissait pas maintenant, il serait trop tard. Je ne connaissais pas les dangers liés au changement climatique et à la perte de biodiversité ». Alerté, le jeune homme tombe par hasard sur la page de Citoyens pour le climat, les contacte et prend directement part à l’organisation d’une manifestation à Grenoble. « J’ai ensuite été contacté par Little Citizens for Climate, dont je suis devenu ambassadeur. J’ai rejoint Youth4climate au niveau local, puis au niveau national à la coordination des groupes locaux. Nous avons organisé des marches, fait des réunions... », explique t-il. Des heures d’engagement journalier qui l’ont en- richi et sur lesquelles il revient avec plaisir : « J’ai beaucoup appris, ça a été une expérience très riche, la communication, l’organisation d’événements. Cette année, avec la prépa, j’ai dû lever le pied, mais je reste engagé chez Little Citizens. »

Pour Nazli, 16 ans, le point de départ de son engagement, c’est le tri des déchets. Elle est en première et vit à Alexandrie, en Égypte. Elle a été saisie par le contraste entre la France et son pays : « Il n’y a pas de tri mis en place. Donc j’ai appelé ma mère, elle a contacté une entreprise possèdant une usine de recyclage qui récolte auprès des écoles, des particuliers. À l’origine implantée au Caire, elle est maintenant à Alexandrie. J’ai fait de la sensibilisation dans les écoles, pour que les jeunes réfléchissent, qu’ils sachent qu’ils peuvent agir, qu’ils ne sont pas seuls. Une vidéo a été tournée et a circulé sur les réseaux sociaux. J’ai ensuite été contactée par Litlle Citizens for climate dont je suis maintenant am- bassadrice », raconte-t-elle. Très impressionnée par le mouvement de grève des jeunes pour le climat, Fridays for future, elle a voulu apporter sa pierre à l’édifice : « Le vendredi, on n’a pas cours, mais je me promenais avec une pancarte en nettoyant le jardin public, des passants venaient m’aider. »

Alexis a 19 ans, vit en Seine-et-Marne et passera cette an- née son bac Sanitaire et social. Lui aussi milite chez Little Citizens for Climate où il est engagé dans des missions de sensibilisation et d’information auprès des jeunes. Il est également délégué auprès du conseil académique de la vie lycéenne où il travaille sur des projets à portée écologique. C’est le simple constat de la pollution environnante qui l’a poussé à s’investir : Pour lui, « Ce qui est important c’est d’agir, de ne pas rester les bras croisés sans rien faire ».

À 17 ans, Adèle est en première année d’Arts appliqués. Elle a grandit en Aveyron dans la nature et souhaite sim- plement la protéger : « Je me suis engagée récemment chez Extinction Rebellion, j’en avais envie avant mais dans le petit village d’où je viens, il ne se passait rien. J’ai été formée à la désobéissance civile à la fin du mois de septembre, avant l’action au centre commercial Italie Deux et l’occupation de Châtelet, où j’avais le rôle de médiatrice ».

Esther, 18 ans, est étudiante en terminale option Arts du cirque à Châtellerault. Elle a commencé avec les marches pour le climat, en marchant, puis en participant à leur orga- nisation, à des groupes de parole, avant de créer un groupe local, puis d’organiser des actions avec Extinction Rebellion et les Gilets jaunes. Son déclic ? Greta Thunberg : « Je me disais que ce n’était pas à moi de le faire, que j’étais trop jeune, que ce n’était pas mon rôle. Elle m’a fait comprendre que j'avais tort ». Décrochage du portrait du Président dans sa mairie avec ANV-Cop21 dans le cadre de l’action de dé-

sobéissance civile « Décrochons Macron », participation au contre-sommet du G7 cet été... en quelques mois elle s’est beaucoup investie.

 

UN ENGAGEMENT NON-VIOLENT, QUOTIDIEN ET RÉFLÉCHI
 

Tous ont choisi des organisations et modes d’action non-violents, parce qu’ils s’y sentent plus à l’aise et sont eux-mêmes non-violents, même si les avis et la perception de ce qu’est la violence divergent légèrement, comme de coutume. Si tous et toutes sont unanimes sur le respect de l’intégrité des personnes, les atteintes aux biens, le recours au sabotage par exemple, font débat.

Cet engagement, ils et elles le vivent aussi dans leur quotidien, en modifiant leurs habitudes de consommation : manger moins de viande, consommer plus local, acheter des vêtements d’occasion, se passer du plastique, éviter de prendre la voiture ou l’avion... Comme le dit Basile « C’est long de modifier ses habitudes, mais on pense à l’avenir de la planète! » Ils influent également sur les pratiques de leurs proches, familles, amis, camarades, en leur inculquant les éco-gestes.

Les soupçons de manipulation de la jeunesse émis par certains agacent : « C’est une prise de conscience, pas de la manipulation. Les adultes doivent comprendre que c’est notre futur dont il s’agit, on est concernés par ce qui arrive, on les invite à regarder les choses en face, à accepter et dire la vérité », assène Alexis. Pour Adèle, « Être jeune n’empêche pas de réfléchir. C’est triste de nous dévaloriser de cette manière ». Nazli ajoute : « Les remarques des adultes sont parfois agaçantes, on essaye juste de faire ce qu’ils n’ont pas fait ». Pour Basile, les choses sont claires : «. Si on est ma- nipulés, c’est par les scientifiques qui nous poussent à dire la vérité, à agir ». Esther, elle, s’impatiente : « On détourne les yeux du problème encore une fois, on parle de l’écologie sans entrer dans le vif du sujet. C’est de la perte de temps, là il faut vraiment agir, tout ça m’énerve. »

 

UNE VISION DE L’AVENIR ENTRE ANXIÉTÉ ET ESPOIR


Cette conscience de l’urgence climatique pèse sur leur vision de l’avenir, qu’ils ont du mal à envisager, et parfois même sur leur vision du présent auquel il est parfois difficile de trouver un sens. Alexis espère une prise de conscience globale qui influera sur l’état de la planète, comme Nazli qui sait qu’une partie de la biodiversité est déjà perdue mais espère que le maximum sera sauvé. Adèle, elle, essaye de rester positive : «J’ai des amies très alarmistes, elles parlent beaucoup de collapsologie. Moi je préfère être optimiste. On ne peut pas savoir ce qui va se passer, alors autant faire de notre mieux... Même si, quand on se retrouve avec un type d’Extinction Rebellion qui crie au mégaphone " Si vous avez moins de 40 ans, c’est pas gagné pour avoir un avenir ", c’est angoissant ». Cette anxiété, on la retrouve chez Esther : « C’est assez anxiogène de penser à l’avenir. J’essaye d’avancer sans réfle- chir. Quand je fais autre chose que militer je me dis que je perds mon temps, et d’un autre côté je me dis qu’il faut que je pense à moi, à ce que je veux faire. Je veux être artiste, ça demande un grand engagement. C’est compliqué de trouver un équilibre dans tout ça... » Basile résume cette dichoto- mie : « L’avenir ? C’est tellement imprévisible, c’est difficile de savoir.Tout peut aussi bien s’effondrer complètement.Ou alors se modifier, avoir une société plus résiliente, avec plus de lien social, des rapports plus locaux, moins mondialisés. On réussira peut-être la transition, même si le temps presse. La société va profondément changer, c’est obligatoire. La question c’est comment? Durable ou invivable après effon- drement ? Même dans le deuxième cas de figure, certains s’en sortiront toujours, mais tout sera mort autour d’eux »

Tous croient à la force de l’action collective et espèrent qu’un plus grand réveil des consciences parviendra à faire bouger les choses. « Là, il faut unir toutes les forces, utiliser toutes les formes de mobilisation sur la justice sociale et clima- tique, il faut des avocats, des politiques, les scientifiques du Giec, les militants... On ne résoudra pas la question climatique, ni la question sociale, sans forcer les politiques ! Ça passe aussi par la sensibilisation. Il faut taper de tous les côtés... La désobéissance civile, c’est bien, mais ça ne suffira pas. La mobilisation citoyenne peut changer les choses », espère Esther.

 


Article écrit par Alexandra Scappaticci-Martin.

Article paru dans le numéro 193 d’Alternatives non-violentes.