Auteur

Alain Refalo

Année de publication

2021

Cet article est paru dans

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Comparaison des luttes de résistance civile, violentes et non-violentes

Ils sont rares les ouvrages de recherche en langue anglaise sur la non-violence à être traduits et publiés en France. L'éditeur Calmann Lévy l'a fait pour le livre Why civil resistance works (2011) des deux chercheuses américaines en sciences politiques Erica Chenoweth et Maria J. Stephan. Cet ouvrage remarqué et plusieurs fois primé aux Etats-Unis est publié sous le titre Pouvoir de la non-violence : Pourquoi la résistance civile est efficace, avec une préface de Jacques Sémelin.

Les deux chercheuses ont constitué une base de données recensant et décrivant 323 campagnes de résistance violentes et non-violentes entre 1900 et 2006. Elles les ont classées en fonction de leur nature (violente ou non-violente), de leur résultat (objectif atteint ou non), et des différents objectifs de campagne fixés (pour un changement de régime, contre une occupation étrangère ou pour la sécession d'un territoire). Ce travail exceptionnel de comparaison est une première dans le monde de la recherche sur la résistance civile et le livre expose les résultats du traitement statistique de la base de données.

 

Analyse d’un succès

Le résultat principal est que "de 1900 à 2006, les campagnes de résistance non-violentes parviennent, totalement ou partiellement, à leurs objectifs deux fois plus souvent que leurs équivalentes violentes" (53% contre 26%). Le taux de succès est de 60% contre 30% lorsque l'objectif concerne un changement de régime ou la libération d'un territoire. Par contre, qu'elles soient violentes ou non-violentes, les campagnes sécessionnistes se caractérisent par un taux de réussite faible (25%). 

Au-delà des résultats quantitatifs de cette recherche, les auteures s'attachent à répondre à deux questions essentielles: Pourquoi les mouvements de résistance non-violents réussissent-ils plus souvent que les résistances armées et à quelles conditions un mouvement non-violent parvient-il au succès ou à l'échec ? D'autres chercheurs avaient déjà formulé des hypothèses de réponse sur la base de l'analyse de multiples cas de résistance civile. La nouveauté ici vient de la capacité à chiffrer, à comparer et à prouver les éléments de réponse grace à l'analyse statistique.

 

Force du nombre, non-collaboration collective avec le pouvoir, désobéissance civile, etc.

Les campagnes non-violentes mobilisent davantage que les campagnes violentes et elles rassemblent une diversité plus grande de participants. Ces deux éléments sont les principaux facteurs de leur succès. Comme le souligne Jacques Sémelin, "les deux auteures valident ici l'une des affirmations les plus importantes des travaux qui les ont précédées : c'est sur la force du nombre, organisée sur la base d'une non-coopération collective avec le pouvoir, que se fonde une stratégie non-violente".  Très souvent, cette stratégie parvient à susciter de la division au sein du pouvoir adverse, ce que la résistance violente est généralement incapable de réaliser. Au final, c'est la forte contrainte exercée sur le pouvoir qui sera décisive. "Le pouvoir de coercition de la résistance non-violente, écrivent les auteures, vient du fait que ses actions répétées de protestation ou de désobéissance civile finissent par couper le pouvoir de ses ressources stratégiques". Le régime se voit privé du soutien du peuple et d'autres acteurs, dans les domaines économique, politique et social, parfois militaire.

Un autre élément d'explication de la réussite concerne la capacité du mouvement non-violent a encaisser la répression, parfois brutale du pouvoir adverse. L'analyse de nombreux cas montre que très souvent la répression se retourne contre ce dernier. "Face à la répression, affirment les auteures, une stratégie non-violente a plus de chances de l'emporter qu'une stratégie violente". De plus, à l'international, les soutiens sont plus fréquents lorsqu'il s'agit d'une résistance non-violente, même si cela n'est pas automatique, comme on a pu le voir ces dernières années en Syrie. A l'inverse, les campagnes violentes entraîneront une répression accrue du pouvoir qui aura réussi à resserrer ses liens.

 

Analyse de campagnes violentes et non-violentes, répercussions au long terme

Les auteures exposent quatre études de cas, fort instructives, dans la mesure où cela leur permet de préciser les conditions de réussite ou d'échec d'une campagne non-violente : la révolution iranienne (1977-1979) qui a renversé le shah (succès), la première intifada en Palestine (1987-1992) qui a obtenu des résultats significatifs, mais qui a finalement échoué (succès partiel), le mouvement du pouvoir du peuple aux Philippines (1983-1986) qui a renversé Marcos (succès) et le soulèvement démocratique en Birmanie (1988) qui a été un échec. L'analyse de ces campagnes montrent que leur succès (total ou partiel), au-delà d'une large mobilisation, provient de la capacité de la résistance non-violente à susciter des défections au sein du régime adverse, prélude à leur échec.

Un autre élément d'analyse est particulièrement intéressant. Il concerne les conséquences des résistances violentes ou non-violentes sur la nature du régime qui advient quand le conflit est terminé. Le résultat est clair : les campagnes non-violentes victorieuses augmentent de plus de 50% les chances d'instauration d'un régime démocratique que les campagnes violentes victorieuses. Ainsi, une résistance non-violente conduit plus sûrement à la démocratie et à la paix civile. A l'inverse, le succès d'une campagne violente augmente les risques de guerre civile dans les années qui suivent.

Impossible de résumer en quelques lignes l'ensemble des résultats et des analyses de cet ouvrage passionnant de 480 pages. Cette somme considérable et désormais indispensable fait date. Il appartient aux chercheurs et aux militants de se l'approprier pour affiner encore ces recherches ou pour les utiliser dans le cadre de l'action concrète. Soulignons, pour terminer, le choix judicieux du titre de l'édition française : Pouvoir de la non-violence. La non-violence est bien un pouvoir et elle donne du pouvoir aux citoyens. Le véritable pouvoir, comme le soulignait déjà Hannah Arendt, repose effectivement sur la non-violence. Le travail remarquable exposé dans ce livre renforce cette conviction.

Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, Pouvoir de la non-violence : Pourquoi la résistance civile est efficace, Ed. Calmann-Lévy, 2021, 482 p.


Article écrit par Alain Refalo.

Article paru dans le numéro 199 d’Alternatives non-violentes.