Auteur

Clara Lebreton

Année de publication

2024

Cet article est paru dans
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Clara Lebreton, militante des droits humains.


Ce nom désigne un village. Il s’écrit avec des mots hébreux et arabes indissociables. Neve Shalom/Wahat as-Salam se traduit des deux langues par « L’oasis de Paix ». Ce village est situé en Israël, à égale distance entre Jérusalem et Tel Aviv. Il veut montrer qu’Arabes et Juifs peuvent vivre ensemble.

 

En 2024, 250 personnes y habitent. 50  juives, 50  arabes. Il ne s’agit pas d’une coexistence, mais d’un véritable vivre ensemble. 
Le signe le plus éclatant de cette réalité est l’action pédagogique pour les enfants dès la crèche où l’arabe et l’hébreu sont parlés. Cela se poursuit à l’école primaire, unique dans son genre en Israël. Elle s’appelle « L’école de la paix ». Son programme d’enseignement officiel est associé à des activités éducatives originales appropriées à la poursuite des objectifs du village. Il s’agit d’une école reconnue seulement depuis 2015, après des dizaines d’années de demande. Ce qui est mis en place à Neve Shalom/Wahat as-Salam a pour but de faire comprendre que les différences sont une richesse à surtout ne pas nier ou effacer.


Depuis le drame du 7 octobre
Dès les tueries et la prise d’otages par le Hamas, les habitants de Neve Shalom/Wahat as-Salam comprennent qu’il leur faut affronter la situation. Les uns ont des proches assassinés ou kidnappés, d’autres ont de la famille à Gaza où leur existence est mise en péril. Avec l’aide de médiateurs professionnels de l’École de la Paix, ils organisent dans un premier temps deux réunions distinctes pour regrouper séparément Juifs et Palestiniens, suivies de deux réunions communes. Ils y partagent leurs douleurs incommensurables. L’empathie pour autrui est de mise.
À l’École de la Paix, les enseignants donnent la priorité au bien-être des enfants. Plutôt que de reprendre les programmes, ils préfèrent laisser les élèves s’exprimer librement pour mieux comprendre et partager leurs sentiments et leurs émotions. Malgré ce contexte difficile, les enfants sont trop heureux de se retrouver et de jouer ensemble. Ce sont des moments de détente importants. Au fil des jours, les enseignants sont de plus en plus fatigués, mais ils demeurent investis pour protéger leurs élèves, même si tous pensent que la guerre sera longue.
Puis arrive le temps où des colons juifs entreprennent des destructions et des assassinats de Palestiniens en Cisjordanie, en toute impunité. L’écœurement et la peur s’installent au village de Neve Shalom/Wahat as-Salam. Mais les résidents continuent à croire aux valeurs d’un vivre ensemble et ils le manifestent lors des cercles de parole de plus en plus nombreux. Il n’existe pas pour eux d’autre solution que l’avènement d’une société égalitaire, juste et démocratique où Juifs et Palestiniens vivront ensemble. Pour manifester cette vision, plusieurs habitants juifs et arabes de Neve Shalom/Wahat as-Salam sont allés aider des agriculteurs des territoires occupés pour la récolte des olives.
Tout en se sachant durement critiquée par des Palestiniens qui soutiennent le Hamas et par des Israéliens qui applaudissent le génocide à Gaza, l’École de la paix ne craint pas de rappeler ses fondamentaux pour la paix à construire. C’est ainsi qu’elle signe un appel à la communauté internationale pour attirer l’attention sur la violence des colons « soutenus par l’État » contre les communautés palestiniennes en Cisjordanie. « Cette violence pousse les communautés palestiniennes à la limite du déplacement forcé et a déjà réussi à chasser plusieurs communautés », peut-on lire dans cet appel publié le 31 octobre dans le journal Haaretz. Cet appel est également signé par Rabbins pour les droits de l’homme, Amnesty international, Machsom Watch… En plus de cet appel, l’École de la Paix a signé bien d’autres textes pour la libération des otages et un vrai cessez-le-feu dans la bande de Gaza martyrisée.

La non-violence chevillée au corps
L’existence de Neve Shalom/Wahat as-Salam dérange depuis longtemps. Le village est régulièrement la cible d’attaques. Il arrive que des vandales se glissent pendant la nuit dans le village pour y crever les pneux des voitures et taguer des slogans anti-arabes sur les murs. Récemment, le bâtiment administratif du village a été brûlé une nuit par un inconnu qui a lancé un cocktail Molotov. Chaque fois, tout est réparé séance tenante.
Et aujourd’hui ?
Pour Roi Silbeberg, directeur de l’École de la Paix : « Même si nous ne sommes qu’une goutte d’eau dans une mer déchaînée, nous continuons à nous battre pour une société juste et démocratique. […] Il importe peu que vivre ensemble soit difficile ou non, ce qui compte c’est que ce soit possible. C’est le message que nous ne nous lassons pas de répéter. »
Pour Roi Silberberg, il est impossible de prédire les conséquences des événements du 7 octobre et du génocide en cours à Gaza, mais, explique-t-il, « nous avons le doigt sur le pouls de la situation et nous travaillons d’abord à évaluer les effets sur les relations judéo-palestiniennes. La priorité pour nous est maintenant d’identifier les bonnes stratégies pour réorienter nos actions et augmenter leur efficacité. »


Comment est né Neve Shalom/Wahat as-Salam ?
C’est l’histoire d’une utopie animée par deux personnes, Bruno Hussar et Anne Le Meignen. Elle, Israélienne, assistante sociale et non-violente, attachée au mouvement des « femmes en noir »  lui, Juif franco-hongrois, né en Égypte, ingénieur de formation puis entré dans l’Ordre des Frères prêcheurs. Ils reposent au petit cimetière du village.
Dans les années 1970, ils initient tous deux des rencontres judéo-chrétiennes-musulmanes près du monastère de Latroun, en Israël. C’est là, au milieu de nulle part, sans eau ni électricité, dans de simples caravanes, que le village Neve Shalom/Wahat as-Salam voit le jour en 1974… Actuellement, plus de 200 familles juives et palestiniennes sont sur liste d’attente pour venir vivre à Neve Shalom/Wahat as-Salam, mais l’État israélien refuse toujours l’agrandissement de ce village. •


Article écrit par Clara Lebreton.

Article paru dans le numéro 210 d’Alternatives non-violentes.