Georges Gagnaire est retraité, ex-directeur de Segpa en Zone d’éducation prioritaire, militant du Man St Étienne, bénévole à l’Ifman Co, membre du comité de rédaction d’ANV.
Des violences qui ne disent pas leur nom

Il est des violences qui ne font pas trop parler d’elles. Non pas qu’elles soient cachées à dessein, mais simplement parce que, ne rentrant pas dans le cadre agresseur·e/agressé·e habituel, elles passent bien souvent inaperçues. À tel point que les victimes ne sont pas toujours conscientes des violences qu’elles subissent et qu’il est bien souvent difficile de trouver l’auteur·e de ces violences. Ces violences portent pourtant un nom, et même plusieurs : violences structurelles, institutionnelles, symboliques, culturelles, systémiques, etc. La liste est longue et pas forcément exhaustive, ce qui ne facilite pas la prise de conscience de leur réalité !
Essayons d’y voir plus clair et dans cette typologie et dans les violences qui sont associées à chacun de ces mots, car il s’agit plus d’un continuum, d’une articulation dans le temps dans la prise de conscience de ces violences que de franches oppositions conceptuelles. Une précision tout d’abord : quand est employée l’expression « violences structurelles », il ne s’agit pas, à proprement parlé, des violences directes de la structure, de même que, les « violences institutionnelles » ne sont pas les violences assumées et bien effectives de certaines institutions ! Il s’agit, plus subtilement, d’un indiscernable, d’un indicible commun et néanmoins agissant.
Cette levée de l’invisibilisation, comme nous dirions aujourd’hui, démarre à la fin des années 1960 avec un article de Johan Galtung (1930-2024), sociologue norvégien à l’origine des études sur la paix (peace studies), qui introduit dans le champ social le concept de « violence structurelle » (structural violence). Pour Galtung, au-delà des violences directes, relativement faciles à percevoir, il existe des violences insidieuses, qui, bien qu’effectives, ne disent jamais leur nom, sont souvent plus omissions qu’actes intentionnels et ne sont pas perçues comme violentes dans la société car totalement intégrées par l’ensemble de ses acteur·es, victimes comprises. C’est la structure même de la société, par son organisation politique, économique, culturelle, religieuse, éducative, sociale, etc., qui limite le potentiel d’une partie de la population en créant des inégalités d’accès aux ressources, aux droits, au travail, au logement, à l’éducation, à la santé, à la culture, à la reconnaissance, etc., à la paix. Ces violences se traduisent pourtant, mais à bas bruit, par des morts, des souffrances, des blessures psychiques ou morales, des ségrégations, des injustices imputables à la structure, à l’institution et subies par une partie de leurs acteur·es. Pour Galtung, ces violences ont quatre caractéristiques fondamentales : l’absence d’acteur·es direct·es discernables ; une grande stabilité et permanence dans le temps dues à l’organisation de leur transmission d’une génération à l’autre ; une invisibilité, certes relative, mais efficace ; une distribution des pouvoirs inégale de manière générale, mais surtout, pour chaque acteur·e sur sa propre vie.
Dans les années 1990, Galtung précise sa vision des choses en introduisant le concept de « violences culturelles » justifiant et rendant acceptable la violence à travers les normes, les valeurs et les croyances d’une société donnée. Il propose alors un « triangle de la violence » faisant apparaître un lien de cause à effet entre les violences structurelles et culturelles, invisibles et un ensemble de violences directes, maintenant discernables. Il développe en parallèle la notion de « paix positive », qui, contrairement à la simple absence de guerre, est déterminée par la construction d’une société fondée sur la justice sociale et culturelle permettant l’épanouissement de chacun·e.
La reconnaissance de ces violences et de leurs conséquences, jusqu’alors au mieux minorées, déclenche la riche série d’appropriations, de précisions et d’appellations nouvelles que nous connaissons aujourd’hui. Les apports de Dom Hélder Câmara (1909 – 1999) puis d’Ivan Illich (1926 – 2002) sur les « violences institutionnelles », celles de Pierre Bourdieu (1930 – 2002) et Jean-Claude Passeron (1930 —) sur les « violences symboliques » ouvrent la voie à une prise de conscience nouvelle de leur prégnance et à une analyse approfondie de leurs modes de production. Les luttes féministes, antiracistes, décoloniales, puis le mouvement pour la reconnaissance des droits LGBT++ et les militant·es de la radicalité écologiste forgent alors le plus récent avatar de cette réalité « invisible » : les « violences systémiques ». Terme popularisé au tout début des années 2010 par le philosophe marxiste (et provocateur), Slavoj Žižek (1949-), très bien illustré par la phrase de couverture d’un de ces ouvrages : « La violence n'est pas un accident de nos systèmes, elle en est la fondation. » Plutôt que de tenter de définir ce que pourrait être le « système », mot fourre-tout souvent utilisé comme bouc émissaire de bon nombre de désarrois militants, une approche systémique des violences permet d’explorer ce qui, justement, « fait système » dans leur construction et leur dissimulation.
Des victimes bien réelles
Ces violences ne frappent pas au hasard, mais visent les personnes en position de minorité, de marginalité ou/et de domination en raison d’une partie de ce qu’elles sont. Ceci se traduit pour les victimes de ces violences par de grandes vulnérabilités, des empêchements et des inégalités d’accès aux soins, à l’éducation, à la culture, à la justice, aux droits, au logement, au transport, au travail, à la reconnaissance de leurs compétences. Ces inégalités, surtout si elles sont cumulées, peuvent provoquer une dégradation importante de leur état de santé physique et mentale, de leur confiance en elles et en la société, renforçant ainsi leur marginalité, pouvant les assigner à la pauvreté, les exposant aux risques de conduites addictives, violentes, suicidaires. Les différentiels d’espérance de vie entre les personnes victimes de ces discriminations et celles qui y échappent sont éloquents. De plus, le cumul de plusieurs de ces vulnérabilités n’est pas simplement l’addition de chacune d’entre elles ! Comme l’a très bien démontré Kimberlé Crenshaw (1959-) en introduisant la notion d’intersectionnalité des luttes, la difficulté à vivre bien croît de manière exponentielle avec chaque stigmatisation supplémentaire.
Ces violences insidieuses peuvent aussi facilement basculer en « violences directes ». Qu’on pense aux violences faites aux femmes jusqu’au féminicide, aux violences subies par les enfants jusqu’à l’infanticide, aux ratonnades de toutes natures, aux agressions ciblées conduisant aux urgences, aux maltraitances dans les hôpitaux, les Ehpad, dans les institutions accueillant des personnes handicapées, mais aussi aux injures, blagues, propos xénophobes, racistes, sexistes, homophobes, aux petits gestes impossibles comme s’embrasser ou se tenir la main en public, l’impossibilité pour une personne en fauteuil d’entrer dans un bâtiment, un salle de concert, une église, ou de profiter des transports en commun… qui, accumulés rendent la vie, sinon impossible, du moins très difficile à celles et ceux qu’elles stigmatisent. Certaines de ces violences peuvent même être inscrites dans la loi ! Et il n’y a pas besoin de remonter au régime de Vichy ni de convoquer l’inconséquence de Trump pour trouver des exemples : le traitement des migrant·es en Europe est suffisant pour s’en convaincre, et il n’y a pas tant de kilomètres à parcourir pour se rendre dans des pays qui, légalement, enferment, torturent ou tuent journalistes et dissidents, lapident pour adultère, pendent pour homosexualité, instrumentalisent minorités ethniques ou religieuses pour mieux régner !
L’ensemble de ces violences ne sont ni des accidents malencontreux ni des dysfonctionnements de nos sociétés, mais sont bel et bien produites par notre façon de faire société. À tel point même que, face à ces violences, le sentiment de culpabilité est souvent renversé et que ce sont les victimes qui non seulement sont présentées comme fautives, mais se sentent coupables et responsables ! C’est en cela précisément que nous pouvons dire que ces violences « font système » et que chacun·e d’entre nous est impliqué·e dans celui-ci.
Et si la non-violence faisait système…
Les « violences systémiques » sont pérennes parce que, plus que d’être le fait d’acteur·es, de structures ou d’idéologies identifiables, elles sont un processus invisibilisé de création de normes. Le premier pas pour dénoncer ces violences est donc de les rendre visibles tant aux victimes qu’aux acteur.es. Il est fort à parier que la dénonciation de ces injustices les rend inacceptables, si ce n’est au plus grand nombre, tout du moins aux victimes et à leurs allié·es. Cette prise de conscience permettra ainsi aux victimes de se rassembler et ainsi de gagner en pouvoir d’agir pour revendiquer les moyens de vivre pleinement leurs vies, de défendre leurs droits et de participer aux décisions qui les concernent.
Pour que la non-violence puisse faire système, le mot clé dans le paragraphe précédent est « allié·e ». Il nous convoque à notre responsabilité en tant qu’appartenant au système et nous oblige à choisir entre entretenir une cécité complice face aux injustices ou contribuer à faire vivre une société où chaque être humain peut se réaliser pleinement. Cette alliance est possible ! Elle peut s’appuyer sur notre capacité à l’empathie et sur notre besoin fondamental de paix et de justice, sur les outils de la non-violence qui permettent de transformer un conflit en réelles chances de vivre mieux ensemble, sur la force de l’humour bien placé qui permet de retourner à l’envoyeur toute stigmatisation, sur les immenses capacités déjà déployées par les personnes stigmatisées pour survivre, sur leurs colères qui ne peuvent nous laisser indifférent·es, sur le courage que procure le sentiment de fraternité/sororité. Gageons que ces alliances soient aussi une source de joies, de bonheurs partagés et fassent, à leur tour, système. •
Slavoj Žižek, Violence. Six réflexions transversales, traduit de l’anglais par Nathalie Peronny, Au diable Vauvert, 2012, 310 pages.