Figures : Anna Massina, le souffle de la non-violence

Auteur

Guillaume Gamblin

Année de publication

2013

Cet article est paru dans
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Le 15 février 2013 nous a quittés Anna Massina, compagne de l’Arche et infatigable témoin de la non-violence.

Guillaume GAMBLIN, Membre du Man-Lyon, rédacteur à la revue Silence, site : www.revuesilence.net/

Celles et ceux qui ont croisé un jour le chemin d’Anna Massina, garderont un souvenir marquant de sa chaleur humaine peu commune, sa fermeté d’esprit et son grand respect envers toute personne. Anna avait l’habitude de dire qu’elle n’était pas une intellectuelle. C’est dans la qualité de la relation à autrui qu’elle souhaitait porter toute son attention.

La rencontre avec l’Arche

Écoutons encore une fois la saveur de sa parole à travers son témoignage donné en 2006 1 :

« Je m’appelle Anna Massina, je suis italo-française, je vis en France depuis 37 ans et depuis 30 ans dans la communauté de l’Arche de Lanza del Vasto. Je suis mère de 2 filles adultes et grand-mère de quatre petits enfants, en Italie et en France. J’avais 25 ans (en 1969) quand j’ai connu Lanza del Vasto et, avec lui, Gandhi, la non-violence et l’Arche. Mon mari gagnait beaucoup d’argent et nous avions une vie très agréable.

Mais... plus le temps passait et plus la vie que nous menions prenait la direction tout à fait opposée à celle de nos idées, nos idéaux, notre recherche spirituelle, notre soif de cohérence et de justice. Nous en sommes arrivés à ne plus supporter que la plus grande partie de ce que nous possédions était gagné sur le dos et à la sueur du front des plus pauvres.

Nous n’avions pas la prétention de changer le monde, mais nous avions la conviction que nous, nous pouvions changer : assumer nos responsabilités est devenu une exigence de vie.

En 1976 nous avons tout quitté et nous nous sommes engagés dans la communauté de l’Arche : travail sur sa propre violence, vie spirituelle, vie simple, travail manuel, solidarité, partage, service, recherche de la justice, apprentissage de la non-violence, action non-violente. L’Arche a donné un sens à ma vie : je m’y suis engagé avec enthousiasme et passion et aujourd’hui cet enthousiasme et cette passion sont encore là ».

Un parcours de révolte et de désobéissance

« La décision de rejoindre l’Arche à ce moment-là fut, en ce qui me concerne, un acte de désobéissance civile : je désobéissais ainsi à toute une société et à ses lois économiques et sociales, à ses règles bien établies, je désobéissais à mes parents qui étaient tellement heureux de me voir bien installée.

De toutes les années d’enfance et d’adolescence, je suis sortie révoltée : révoltée contre l’hypocrisie, contre le mensonge, contre les discriminations raciales et religieuses, contre les privilèges des puissants et des petits chefs, contre le fossé qui sépare l’enseignement religieux avec ses pratiques spirituelles de la vie de tous les jours, où, en famille, au travail, en société on nous demande une seule chose : tais-toi et obéis!

La non-violence est un chemin ardu et complexe sur lequel l’idéal et l’absolu se heurtent à mes résistances, mes contradictions, mes peurs, mes doutes, mes échecs, mes désillusions, mes déceptions, mais surtout au mystère de l’autre, de la conscience de l’autre : entre le noir de la violence et le blanc de la non-violence, existent une palette infinie de nuances de gris encore à explorer avec plein de questionnements à se poser et sur lesquels réfléchir ».

« Grand-mère part faucher ! »

Anna dénonçait « l’arrogance avec laquelle des multinationales agro-alimentaires polluent par les OGM en plein champ nos cultures traditionnelles et biologiques, l’esprit de gain et de domination avec lequel elles prennent possession du vivant en le manipulant, le stérilisant, le brevetant, en affamant les paysans les plus pauvres, en prenant des risques encore inconnus pour nous, nos enfants, nos petits-enfants, avec en plus la permission et la bénédiction de nos plus hautes autorités, malgré le principe de précaution ».

« Là, encore une fois, explique-t-elle, on me demande d’obéir : “tais-toi, tu ne sais rien, il y a des experts, des savants, des scientifiques, des économistes, des politiques... qui en savent plus que toi”.

Mes tripes de femme et de mère se tordent devant tant d’insanités, devant tant de mépris.

Non, je ne peux pas obéir : se renier et être complice ? Non, je ne peux pas. Mettre ma conscience en porte-à-faux ? Non, je ne peux pas. Ne penser qu’à mon bien-être personnel, mettre de côté ma responsabilité ? Non, je ne peux pas. Il y a un seul moyen pour s’en sortir : désobéir ».

En tant que faucheuse volontaire, Anna Massina a beaucoup été dans l’action et elle a été responsable durant plusieurs années la Canva, Coordination pour l’action non-violente de l’Arche. Elle a eu à subir une épreuve difficile, lorsque, le 11 janvier 2006 à l’aube, elle a été interpellée à son domicile par la police et placée en garde-à-vue dans le cadre d’une commission rogatoire contre les Faucheurs volontaires pour « association de malfaiteurs ».

« Si c’était à refaire, je le referais »

Anna aura également livré avec les Faucheurs l’un des plus beaux témoignages de non-violence existants, avec sa « Lettre aux paysans chez qui je suis allée faucher des OGM cet été », qui commence ainsi :

« Chers ami(e)s, je vous appelle mes ami(e)s car vous n’êtes pas mes ennemi(e)s, je ne vous ai jamais considé- rés comme tels, même si je désapprouve le fait que vous cultiviez sur vos terres des OGM. Je désapprouve vos cultures génétiquement modifiées sans pour autant condamner votre travail, vos efforts de tous les jours, l’amour que vous portez à votre terre, vos soucis économiques et familiaux. »

Et elle continue : « Je ne suis pas contre vous. Je vous respecte. Et je continue d’apprécier et d’admirer le métier de paysan. » Son empathie ne l’empêche pas d’être ferme : « Vous avez fait vos choix, en semant et en cultivant des OGM, et moi j’ai fait les miens. (...) J’ai eu mal pour vous. Je me suis demandé si vous pourrez, un jour, nous pardonner. Mais les raisons qui m’ont poussée à arracher votre maïs OGM étaient plus fortes que mes considérations. (...) Je me bats pour que la vie gagne, toujours. J’ai des enfants et des petits-enfants, je me bats pour leur vie, aussi. Et, pour le moment, les plants OGM dans vos champs sembleraient plutôt nous pousser vers une certaine mort. Je me dois de me battre, je vous dois de me battre. Je sais avoir enfreint la loi, j’en assume la responsabilité. J’assume aussi la responsabilité d’être arrivée chez vous comme une voleuse. Mais si c’était à refaire, je le referais. »

« I have a dream », écrivait-elle le 12 mars 2006 : « Je veux laisser à mes enfants et à mes petits-enfants le souvenir d’une mère et d’une grand-mère qui savait dire “non” ». Et quel souvenir ! I

1) Lors d’un colloque sur la désobéissance civile organisé par le Man-Lyon et la Confédération Paysanne, et lisible dans son intégralité sur le site : www.desobeissancecivile.org.


Article écrit par Guillaume Gamblin.

Article paru dans le numéro 167 d’Alternatives non-violentes.