Non-violence et féminisme, un combat commun

Auteurs

Marie Bohl et Pauline Boyer

Année de publication

2020

Cet article est paru dans

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La non-violence, c’est d’abord le refus de nuire à l’autre, le refus de toutes les formes de violence, qu’elle soit interpersonnelle — physique, verbale ou psychologique —, ou structurelle, c’est-à-dire engendrée par le système, le modèle de société construit collectivement. S’engager pour la non-violence, c’est donc s’engager à déconstruire toutes les formes de domination et à inventer un monde où chacune et chacun est respecté.e dans son individualité en tant que membre à part entière du collectif.


Il nous semble que le féminisme a le même objectif : mettre un terme à toutes les formes de violence sur lesquelles s’appuient les élites dominantes pour pérenniser un système économique et politique patriarcal, au profit d’une poignée d’ultra-riches et au mépris des conditions de vie matérielles et psychologiques de la grande majorité de la population. Les inégalités de traitement en droit ou en pratique (violences structurelles) et les violences sexistes, sexuelles, homophobes (etc.), qu’elles soient verbales, psychologiques ou physiques, sont profondément ancrées dans la société. Le féminisme porte une révolte contre ces souffrances imposées et refuse leur normalisation.
Nous mettons en perspective nos différentes luttes, au vu d’un modèle économique libéral mondialisé, pur produit des violences coloniales et père de la crise climatique et des injustices qui en résultent. Les femmes représentent 70 % de la population la plus pauvre et sont en première ligne des conséquences du dérèglement climatique, premières victimes de ce modèle patriarcal, destructeur de la nature et de nos personnes. La lutte pour une société soutenable et juste porte en son cœur la non-violence, repose sur le respect inconditionnel de chaque être humain et de la nature. L’égalité de traitement doit être réelle et pas seulement théorique, comme condition d’accès à une vie digne. Le féminisme, dans l’ensemble de ses courants, travaille à la mise en place de ce modèle de société.


Un projet de société inclusif et non restrictif


Le féminisme tente de construire une société inclusive, basée sur l’idée forte qu’aucune distinction de genre, de classe sociale, de race, d’orientation sexuelle, de religion, ou autre, ne peut justifier la domination d’un groupe sur un autre. Ce principe est au cœur de tout projet non-violent. En ce sens, inverser totalement le rapport des forces et créer une société où les femmes domineraient les hommes serait un non-sens. Notre combat collectif n’est pas la défense des femmes, ni la soumission des hommes, mais bien la revendication de l’égalité hommes-femmes. Ce projet profondément inclusif a d’ailleurs poussé les mouvements féministes à s’ouvrir à de nouvelles questions au fil du temps, telles que l’impact du modèle patriarcal et machiste sur les hommes ou l’intersectionnalité. Comment être féministe sans s’interroger sur les obstacles supplémentaires que rencontre une jeune femme noire ayant grandi dans un quartier populaire ou bien sur la haine et la peur que doit affronter une femme voilée dans son quotidien ? Quelle est ta couleur de peau ? Quelle religion pratiques-tu ? Dans quel genre te reconnais-tu ? Fais-tu partie de la communauté LGBT ? Souffres-tu d’un handicap ? Pour une même personne, plus les réponses diffèrent des normes sociétales et s’ajoutent, plus elle se trouve à l’intersection de différentes formes de violences. Les dominations se superposent alors et viennent limiter ses ressources et son pouvoir d’agir. C’est ce que signifie le mot « intersectionnalité ». Travailler sur cette notion permet de réfléchir à l’interdépendance des discriminations au sein de notre système de hiérarchisation sociale et d’identifier des rouages communs dans la production de souffrances et d’inégalités. Cette analyse crée de l’unité plutôt que de la division entre des luttes particulières.
Par ailleurs, la part des hommes est de plus en plus intégrée aux réflexions des courants féministes, non seulement sur le rôle qu’ils jouent individuellement, mais aussi sur l’influence et les conséquences que le système patriarcal et machiste a sur eux, particulièrement sur les jeunes hommes en construction. Le système sexiste impose aux hommes toutes sortes de normes : un certain rôle, une certaine forme de virilité, des attentes fortes de réussite professionnelle, etc. Prenons par exemple la violence symbolique de l’injonction faite aux petites filles (et aux plus grandes !) de ne pas se mettre en colère sous peine d’être qualifiées de capricieuses ou d’hystériques, alors que pleurer est normal et acceptable. L’injonction contraire est faite aux garçons de ne pas pleurer « comme une fillette » tandis que l’expression de la colère est valorisée comme force de caractère. Les luttes féministes viennent donc également questionner les hommes : quelle place, plus juste, plus adaptée, pour eux, dans la société, la famille, le couple ? Cette époque passionnante d’élaboration d’un nouveau rapport à l’autre et à soi est bien entendu porteuse de doutes et de peurs légitimes. La question de ce que signifie être féministe lorsqu’on est un homme est à creuser. L’excellent podcast Les couilles sur la table est une très bonne illustration de cette tendance.


Cohérence entre les moyens et la fin : être féministe et non-violent.e au quotidien


Par ce travail de déconstruction des mécanismes de violence et de réinvention d’un autre rapport à l’autre dans une philosophie inclusive, la non-violence ne peut qu’être féministe. Tout d’abord dans nos modes d’action : un des principes clés de l’action directe non-violente est de permettre à chacun et chacune d’y participer d’une manière adaptée à ses attentes, ses capacités et son envie. Il existe différents rôles dans une action non-violente, et chaque personne a quelque chose à apporter au collectif. Par exemple, Srdja Popovic témoigne que les barricades des jeunes serbes s’opposant au régime de Milosevic n’auraient jamais tenu sans les grands-mères qui préparaient des soupes chaudes, permettant ainsi de se restaurer sans abandonner le terrain.1
Une lutte collective a plus de chances d’aboutir quand elle passe par des actions variées et complémentaires. Le slogan féministe « If I can’t dance, I don’t want to be in your revolution » (Si je ne peux pas danser, je ne veux pas être dans votre révolution)2 est une belle illustration de la nécessité de penser et de mettre en pratique l’inclusivité dans nos mobilisations, pour travailler à la transformation en cohérence avec la société que nous visons.
Cette exigence de cohérence entre les moyens et la fin recherchée, entre ce que nous prônons et ce que nous faisons, s’applique également aux fonctionnements internes de nos mouvements : bienveillance, respect inconditionnel des personnes, mise en place d’un cadre de régulation de la parole, des relations et des conflits. Il est urgent de travailler activement à réparer les déséquilibres existants dans la société et qui se reflètent inexorablement dans nos organisations. Les femmes, encore trop souvent, doutent a priori de leurs idées, intuitions, capacités, ce qui peut les amener à moins prendre la parole en public, à ne pas oser se présenter aux postes à responsabilité. Pour rectifier les pratiques, il est important d’agir tant sur les règles de fonctionnement collectif (parité, mesure des temps de parole, etc.) que sur les compétences personnelles (formations sur le fond et sur la forme). Il s’agit bien de construire à travers nos pratiques cette culture de l’égalité hommes-femmes, jusqu’à ce que celle-ci devienne une parfaite évidence.
Pour œuvrer à un changement de fond dans la société, la non-violence nous enseigne l’importance de travailler sur tous les plans en même temps : dénoncer les violences, mener des combats pour obtenir des avancées, et sans attendre, donner à voir par nos pratiques l’alternative que nous proposons. La stratégie de lutte non-violente consiste à faire éclore un conflit sous-jacent pour dénoncer une situation anormale et convaincre, ou à défaut contraindre nos adversaires à améliorer leur comportement. Elle est constamment utilisée dans le milieu féministe, pour obtenir des modifications de lois (droit de vote, droit à l’avortement, etc.), et pour faire évoluer les consciences (la bombe #Metoo, les collages en lettres capitales dans les rues dénonçant les féminicides, etc.) La transformation des mentalités passe par plusieurs canaux : rendre visible le problème (ex : le blog PayeTaSchneck, #PépitesSexistes), informer et sensibiliser (ex. : les podcasts La poudre ou Kiffe ta race), incarner nos principes dans nos luttes et au sein des organisations et enfin éduquer les jeunes générations (ex. : proposition d’un brevet de la non-violence3).
En tant que jeunes femmes féministes et engagées pour la non-violence, il nous semble que ces deux combats sont étroitement liés. Notre arrivée au Comité d’orientation de la revue Alternatives Non-violentes est le fruit d’une démarche proactive de rééquilibrage (entre hommes et femmes, et entre jeunes et plus anciens). Pour nous, s’engager pour la non-violence, c’est choisir, entre autres, d’être féministes !

 


Article écrit par Marie Bohl et Pauline Boyer.

Article paru dans le numéro 194 d’Alternatives non-violentes.