Auteur

Mykaïa Tramoni Caparros

Année de publication

2021

Cet article est paru dans

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À la suite des attentats de Charlie Hebdo, l’Éducation nationale a fait appel à l’association Cartooning for peace dont le dessinateur de presse Mykaïa est membre, pour animer dans des collèges/lycées des ateliers pédagogiques, afin d’ouvrir des espaces d’échanges sur la culture de la paix et la liberté d’expression. Cartooning for peace est un réseau international de dessinateurs de presse qui luttent, avec humour, pour le respect des cultures et des libertés.

Mykaïa, comment se déroulent ces ateliers pédagogiques ?

L’idée de ces ateliers est de permettre aux jeunes de libérer leurs paroles et d’ouvrir un espace de réflexion. Ce que j’ai entendu de beaucoup de jeunes issus de l’immigration était pour moi effrayant. Beaucoup d’entre eux validaient le fait que les dessinateurs de Charlie Hebdo aient été tués, parce qu’ils avaient insulté le prophète, alors qu’ils n’avaient aucune connaissance ni de ce journal, ni de ce qu’était un dessin de presse. Tout mon travail a été d’essayer de les faire raisonner, non pas pour asséner des vérités mais pour les amener à se poser des questions. Très vite, ils ont été eux-mêmes déstabilisés. Je suis parti de leurs représentations : « Ils ont été tués parce qu’ils ont insulté les musulmans. Ils ont dessiné le prophète et on n’a pas le droit de le dessiner, etc. » Nous avons repris chacune de leurs idées en les décortiquant. Par exemple, je les ai informés que le prophète a été pendant des siècles représenté dans les enluminures persanes, et que c’est seulement aujourd’hui qu’un mouvement salafiste dur condamne la représentation de Mahomet. Je me suis basé aussi sur d’autres interdits musulmans (comme ne pas manger de porc par exemple) en leur demandant si selon eux, il fallait l’imposer à tous les non-musulmans.

Un jour un élève bouillonnait et s’est levé en me disant : « Je suis musulman et ce qui doit être sacré pour moi doit l’être pour vous ! » J’ai tenté l’humour en lui répondant : « Bravo ! Alors tu suis aussi les principes religieux des musulmans, des catholiques, des juifs ? Car ce qui est sacré pour l’autre doit aussi l’être pour toi ! » Il était bouche bée ! Je les pousse à aller au bout de leur logique. À partir de cela, je leur rappelle que le respect est le fait de respecter chacun dans ce qu’il croit, mais de ne pas l’imposer aux autres.

En vous écoutant, on comprend que ces ateliers soulèvent beaucoup de questions de fond. Comment utilisez-vous le dessin de presse comme support pédagogique à la réflexion et à la promotion de la liberté d’expression ?

Après tout ce travail de réflexion, je peux montrer aux élèves des dessins de presse, tel que celui de Cabu par exemple indiquant : « Mahomet débordé par les intégristes : c’est dur d’être aimé par des cons… ». À partir de cela, je fais de la pédagogie sur ce qu’est le dessin de presse : il y a un titre, un dessin, un contexte, etc.

Nous déconstruisons ensuite les amalgames en redéfinissant ce que n’est pas le dessin de presse : le dessin de presse ne crée pas de violence, mais plutôt met en lumière une violence existante pour la dénoncer. Je les interpelle : « Si les dessinateurs arrêtent leur travail, croyez-vous que cela va arrêter la violence ? » Je leur explique que le dessin de presse traite de l’actualité, et qu’il est là pour amener à réfléchir, ouvrir le débat, apporter un esprit critique, alerter, etc. Nous menons ce travail de réflexion et de compréhension auprès des jeunes, mais également auprès de professeurs qui veulent arrêter de traiter ces sujets parce qu’eux-mêmes ont peur et se sentent dépassés ! L’exemple tragique de Samuel Patty nous le montre bien. Les membres de Cartooning for peace font un travail exceptionnel depuis les attentats, pour porter une parole laïque et républicaine, et pour prôner « La liberté pour tout le monde ». Ces débats amènent alors à rappeler la nécessité de préserver la liberté d’expression, non pas seulement pour les dessinateurs de presse, mais pour l’ensemble de la population.

Vous considérez-vous comme un dessinateur militant ? Votre travail est-il maintenant davantage de dessiner dans la presse ou de faire de la pédagogie dans les collèges/lycées ?

Je me considère davantage comme un dessinateur engagé que militant. Militant, cela veut dire adhérer à un parti. Dans mon travail, je veux être libre d’aborder tous les sujets y compris ceux appartenant à ma famille de pensée. La base même de mon travail est de faire des dessins. Mais tout a changé depuis les attentats…

Les dessinateurs de Charlie Hebdo étaient des collègues mais aussi des amis intimes, comme Cabu et Charb. En mémoire de mes amis qui sont tombés, j’ai choisi maintenant de faire ce travail pédagogique pour défendre la liberté d’expression. Je suis inquiet car je vois peu d’enfants avec un discours rationnel. Je suis intimement persuadé qu’il faut distiller ces petites graines de réflexion, notamment auprès des jeunes, pour que par la rencontre, nous provoquions des petites étincelles, qui fassent réfléchir et rétablissent certaines vérités. L’humour prend la liberté de rire de ce qui n’est pas drôle. Il faut rire pour ne pas pleurer.

Cartooning for peace a choisi de développer des mallettes pédagogiques afin d’amener des échanges sur divers sujets de société. La mission éducative est au centre des activités de l’association depuis sa création.


Article écrit par Mykaïa Tramoni Caparros.

Article paru dans le numéro 200 d’Alternatives non-violentes.