Les pouvoirs (magiques) de l’humour dans l’éducation

Auteur

Anne Férot-Vercoutère

Année de publication

2025

Cet article est paru dans
216.jpg

Anne Férot-Vercoutère a d’abord enseigné pendant 30 ans en école maternelle, primaire et Rased, avant de rejoindre l’équipe de Génération Médiateurs qui forme des enseignants en écoles, collèges et lycées à la gestion des conflits (voir www.gemediat.org). Elle a créé par ailleurs l’Atelier du lien qui transmet des outils de communication aux parents et professionnels de l’enfance (voir www.atelierdulien.com)

Commençons par une question toute simple et assez classique : Qu’est-ce que l’humour? Wikipédia nous dit : « L’humour est une forme d’esprit qui s’attache à souligner le caractère comique, ridicule, absurde ou insolite de certains aspects de la réalité, dans le but de faire rire ou de divertir un public. »

L’humour permet de « faire rire ou de divertir ». Il permet de déclencher le rire. Alors, il semble bien qu’humour et rire n’aillent pas l’un sans l’autre. C’est une évidence à ce jour : les différentes recherches menées sur l’humour et le rire attestent de la multiplicité de leurs bienfaits et bénéfices, tant sur notre santé physique et mentale, que sur notre humeur et notre moral, et même sur la qualité de nos relations car ils créent complicité, connivence et légèreté.

D’après de nombreuses études, l’humour et le rire :

 - renforcent le système immunitaire : augmentent le taux d’anticorps ;

 - diminuent le stress : détendent nos muscles, oxygènent le cerveau ;

 - réduisent les douleurs : libèrent des endorphines ;

 - activent la sécrétion de dopamine, l’hormone du plaisir, du bonheur, mais aussi de la motivation et de la concentration ;

 - renforcent les liens sociaux : améliorent et entretiennent des relations positives avec les autres ;

 - sont bons pour le cœur et le système cardio vasculaire : ralentissement de la fréquence cardiaque, détente des vaisseaux sanguins ;

 - améliorent la confiance en soi : permettent de mieux affronter les difficultés de la vie, l’auto-dérision nous aide à reconnaître nos erreurs sans se dénigrer pour autant ;

 - combattent la dépression : déclenchent la sécrétion de sérotonine qui régule l’humeur ;

 - aident à lutter contre la peur : la peur et le rire sont incompatibles, on ne peut pas rire et avoir peur en même temps ;

 - réduisent les tensions corporelles : détendent les muscles du corps.

La fonction libératrice de l’humour

L’humour donne ce pouvoir magique de tisser une relation de confiance et d’équivalence. Lorsque j’utilise l’humour, les rôles institutionnels s’estompent, l’identité réelle de chacun se dévoile. Le statut du parent et de l’enfant, comme celui de l’enseignant et de l’élève, s’estompe. L’adulte cesse de se cacher derrière un masque et offre la possibilité de tisser des liens différents. Il sort d’une posture de contrôle, d’une image autoritaire. L’humour permet d’instaurer une relation de confiance, il accroit le plaisir de vivre et la motivation, il suscite même l’envie d’apprendre.

La notion même d’humour trouve rarement sa place dans le monde de l’enseignement et au sein des parcours de formation des futurs enseignants. Quel sont les freins pour cette pratique en France ? Serait-ce notre incapacité à accepter un certain lâcher prise de notre statut ? En revanche, on constate que dans la sphère familiale et selon les milieux, l’humour y a davantage sa place. Il est même préconisé comme un outil de premier choix pour désamorcer des situations, ressentir des émotions agréables, rompre avec le quotidien parfois pesant et rempli d’obligations en tout genre…

Les risques et « mauvaises utilisations » de l’humour

L’humour est à double tranchant, à manier avec délicatesse, car il peut blesser involontairement : il doit être adapté à l’âge, et donc au stade de développement de l’enfant, à sa culture, car en effet, on ne rit pas tous des mêmes choses. Par exemple, l’autodérision ou l’exagération utilisées pour dédramatiser une situation ou une erreur, peut être mal comprises par l’enfant, voire blessant.

Une blague qui blesse n’est pas une blague, certaines formes d’humour sont même à éviter. Des entretiens menés auprès d’enseignants ont pu établir différents risques liés à l’usage de l’humour, certains remarquant que celui-ci peut heurter, être interprété comme une moquerie, voire comme un moyen de rabaisser l’élève, ou encore être trop personnel et s’immisçant dans l’intimité de l’enfant.

À éviter donc, à tout prix :

 - l’ironie ou le sarcasme. On critique, on se moque, voir on ridiculise l’enfant. À proscrire car cela dégrade l’estime de soi ;

 - les moqueries. La moquerie n’a rien à voir avec l’humour. Il s’agit d’un comportement toxique et délétère ;

 - un humour sans rapport avec le contexte ou l’apprentissage envisagé. L’étude de Mélissa B. Wanzer a démontré que l’utilisation d’un humour « hors sujet » n’a pas d’effet positif sur les apprentissages et sur la relation, sur la  mémorisation et agit à la fois en défaveur de l’émetteur et du destinataire ;

 - trop d’humour. Il est déconseillé d’utiliser l’humour en permanence. Utilisé trop fréquemment, il pourrait devenir lassant et facteur de distraction plutôt que facilitation.

Qu’est-ce qui fait sourire et rire un enfant?

Dès sa naissance et jusque vers 6 semaines, le bébé peut sourire. Cependant, ces sourires sont des réflexes. Ils ne sont pas produits de manière volontaire. Ce sont plutôt des sourires physiologiques de bien-être que le bébé peut faire après la tétée ou quand il vient de s’endormir.

Entre 6 et 8 semaines, le bébé commence à sourire en réaction à quelque chose qui se produit dans son environnement. Ce sourire conscient est habituellement une réaction à la vue du visage de ses parents. Par exemple, le bébé sourit parce qu’il imite ses parents qui lui sourient. Ses sourires expriment le plaisir de les voir et d’être avec eux.

Vers 4 mois, le bébé commence à rire. Parmi les choses qui peuvent le faire rire, il y a les chatouilles légères, les drôles de mimiques, les grimaces, les sons comiques, le jeu de la « bébête qui monte, qui monte… », etc. À cette étape, les rires sont surtout provoqués par les stimulations qui lui viennent de ses sens, soit la vue, l’audition ou le toucher.

Vers 8 ou 9 mois, le jeu de « coucou » l’amuse beaucoup. Le bébé rit lorsqu’il entend « coucou » et voit la personne réapparaître, car cela confirme ce qu’il pensait : la personne est toujours là, même lorsqu’il ne la voit plus. Il commence à comprendre que les objets et les gens existent toujours, même s’il ne les voit pas.

Vers 1 an, le tout-petit rit devant un comportement inattendu, par exemple si papa essaie de mettre un chapeau de bébé ou si maman marche à quatre pattes à ses côtés.

Vers 2 ans et demi ou 3 ans, avec le développement du langage, les mots peuvent provoquer les rires du petit, surtout lorsque le mauvais mot est utilisé pour désigner un objet. Par exemple, le parent dit : « Je vais aller chercher ton chapeau » et il revient avec une couche qu’il tente de lui mettre sur la tête. Les « saperlipopette » ou le fameux « pipi-caca-prout » le font aussi beaucoup rire.

Vers 4 et 5 ans, l’enfant a déjà commencé à regrouper les choses en fonction de différentes catégories (ex. : les animaux) et de sous-catégories (ex. : ceux qui volent, ceux qui courent). Un petit enfant peut donc trouver très drôles des situations qui ne respectent pas ces catégories. Par exemple, l’idée d’une girafe bleue qui vole dans le ciel ou d’un homme tout habillé qui prend son bain peut faire bien rire un enfant.

Vers 6 et 7 ans, l’enfant comprend mieux les jeux de mots et les devinettes. Il découvre alors que les mots peuvent avoir plusieurs sens et il s’amuse avec ceux-ci. Par exemple, il peut trouver cette devinette bien drôle : « Que dit une maman baleine à son petit qui bouge trop ? “ Cétacé ” (C’est assez !). » À cet âge, un enfant rit également des gestes maladroits des autres, tels que se prendre les pieds dans ses lacets, débouler les escaliers et renverser son jus.

Rire en famille permet de renforcer et de nourrir les liens qui unissent parents et enfants.

Développer le sens de l’humour de l’enfant?

Tout comme le langage et la marche, l’humour s’apprend ! Les enfants ont tous de l’humour, mais leurs capacités humoristiques varient, essentiellement selon leur environnement familial et culturel.

Oui, la famille est un endroit idéal pour apprendre à devenir drôle. La première chose à faire pour stimuler le sens de l’humour de votre enfant est d’être drôle vous-même, car l’enfant développe son sens de l’humour par imitation.

Le sens de l’humour de l’enfant se développe en fonction de vos réactions à ses grimaces et à ses blagues. Vous, parents, êtes son meilleur public. Si vous ne riez jamais des pitreries de votre enfant ou s’il est puni ou réprimandé dès qu’il expérimente des choses, il va cesser de vouloir faire rire.

C’est pourquoi, riez de ses blagues même si vous ne les trouvez pas toujours drôles. Et s’il fait une blague inappropriée ou déplacée, évitez de rire et expliquez-lui que certains mots peuvent choquer ou blesser. Votre enfant a besoin que vous l’accompagniez dans son apprentissage de l’humour.

Les habitudes familiales et le comportement des parents jouent un rôle primordial, transmettent une tournure d’esprit, un regard particulier, une agilité des mots. Par exemple : les enfants sont souvent friands du comique de répétition et peuvent rire 20 fois de la même blague comme si c’était la première fois, alors allons-y ! La répétition les rassure, l’aspect incongru ou cocasse les enchante. On renforce ainsi le lien, on crée une culture commune, on se sent faire partie de cette famille.

Montrez-vous capable de rire des petits problèmes de la vie (un vêtement taché, un vase cassé, une recette ratée, etc.). Votre enfant découvre ainsi que l’on peut vivre des échecs avec sérénité. Votre réaction l’aide à prendre avec humour ses propres déceptions.

Un enfant qui a le sens de l’humour est plus confiant : confiance en soi, en l’autre, en la vie. Cela peut l’aider à mieux réagir s’il se fait taquiner ou chahuter par d’autres enfants. Au lieu de se battre ou de s’isoler, il peut utiliser des réparties humoristiques pour se faire accepter, éviter l’escalade et tisser des liens.

Par ailleurs, rire peut diminuer le stress et certaines peurs. Ainsi, un enfant qui n’arrive pas à mettre son sweat-shirt peut dire en riant : « Maman, je crois que la machine à laver a fait rapetisser mon pull ! » au lieu de se mettre en colère, ce qui diminue la tension.

Chez l’enfant, l’humour est associé à la créativité, car il permet de combiner des idées ou des objets de façon originale. Cela aide donc l’enfant à envisager une situation de différentes façons ou à trouver plusieurs solutions à un problème.

Rire, faire rire et rire de soi sont des habiletés essentielles, car encourager et développer le sens de l’humour d’un enfant, c’est lui donner un atout pour sa vie.

Et pour rire en famille?

Plus c’est rigolo, plus c’est farfelu, décalé, fantaisiste, plus ce sera efficace pour dépasser les blocages ou les oppositions chez les enfants comme chez les ados. Utiliser l’humour peut paraître déplacé, long, fastidieux et même disproportionné, pourtant, perdre du temps, c’est en gagner, finalement !

Adel Faber et Elaine Mazlish, dans Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent, listent une série d’idées. Osons, soyons créatif !

Parler avec une voix différente : voix de robot, voix de Donald Duck, voix d’aéroport, de présentatrice télé, accent anglais, marseillais, etc.

Faire l’inverse de la norme : enfiler ses chaussettes sur les mains, lui interdire formellement de ranger quelque chose et ajouter un petit clin d’œil, etc.

Utiliser des objets comme intermédiaires : un dé que l’on lance et on range le nombre d’objets indiqués par le dé, des cartes à tirer qui désignent des actions à faire, etc.

Chanter, théâtraliser, imiter, faire semblant : donner des consignes ou faire des demandes à ses enfants, en chantant, en dramatisant, faire semblant de ne pas voir quelque chose qui est juste devant soi, imiter des bruits d’animaux, etc.

Incarner un personnage : à la tour de contrôle d’un avion, une hôtesse de l’air, sans parole avec des gestes, pour sortir du bain, se mettre au travail, partir à l’école ou mettre ses chaussures.

Faire parler les objets : la brosse à dents s’anime et appelle les enfants car elle s’ennuie et cherche des dents à brosser, le lit a froid et a besoin de quelqu’un pour le réchauffer, les chaussures, le cartable, etc.

Et des jeux pour rire en famille :

 - Concours de grimace.

 - Partie de Chifoumi (pierre, feuille, ciseaux).

 - Jacques a dit.

 - Yoga du rire.

 - Jeu de chahut (bataille d’oreillers, bataille d’eau, jeu de lutte à genoux avec règles précises, etc.).

 - Jouer avec les mots, mettre de l’absurde (ça se peut ou ça ne se peut pas : de la pluie de cornichons, un lit qui fait des bisous au tapis, une souris qui se marie avec un rhinocéros, etc.).

 - Faire une bataille d’oxymores (associer 2 mots au sens opposés) : un bonbon salé, un zèbre uni, une hideuse beauté, etc.

L’humour et le rire sont probablement le propre de l’humain. Ils ne peuvent se développer qu’en interaction avec d’autres humains. Dans ce domaine, notre rôle de parent et/ou d’enseignant peut être déterminant car il a un impact sur de multiples aspects du développement de l’enfant : optimisme face à la vie et à ses difficultés, confiance en soi, capacité à entrer en relation positivement, joie de vivre, résilience, etc.

Alors, dans ce monde tourmenté et bien incertain, rions avec nos enfants et transmettons-leur notre joie de vivre, un vrai bagage pour la vie !

Sources

Cahiers Pédagogiques numéro 582

Henri Rubinstein, Psychosomatique du rire-Rire pour guérir, Paris, Robert Laffont, 2003.

Fiches Papapositive.

Adel Faber et Elaine Mazlish, Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlentAux éditions du phare (Canada), 2002. 


Article écrit par Anne Férot-Vercoutère.

Article paru dans le numéro 216 d’Alternatives non-violentes.