En Angleterre, papy fait de la désobéissance

Auteur

Franzeska Bindé

Année de publication

2026

Cet article est paru dans
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Franzeska Bindé est militante pour le climat et la justice sociale. Après des études de sciences politiques à Eichstätt, Rennes et Birmingham, elle s’engage à Orléans puis à Strasbourg dès 2018 au sein d’Alternatiba et d’ANV-Cop21, mouvement dont elle est aujourd’hui animatrice générale.

Coup de projecteur sur les actions « Lift the Ban » (Levez l’interdiction) en soutien de l’organisation Palestine Action.

« Je m’oppose au génocide, je soutiens Palestine Action », peut-on lire sur la pancarte d’Elizabeth Morley, 80 ans, lorsqu’elle se dirige lentement avec l’aide de deux policiers vers leur voiture. Comme elle, plus de 2 350 personnes ont été arrêtées au Royaume-Uni entre juillet et décembre dernier pour avoir affiché leur soutien à Palestine Action, organisation interdite le 5 juillet en vertu de lois antiterroristes, après plusieurs actions de dégradation matérielle visant à dénoncer le génocide en cours et la complicité du gouvernement britannique.

Les images de ces arrestations interpellent. Un homme aux cheveux blancs, qui marche bras dessus, bras dessous avec un policier, en tenant sa canne d’aveugle. Une femme de près de 80 ans, tirant son chariot de courses. Une autre, keffieh autour du cou, portée avec précaution par trois policiers tout en continuant à scander « Free Palestine ». En face, des policiers qui effectuent les arrestations pour soutien à une organisation terroriste, la gêne inscrite sur leurs visages. Lors d’une action début août à Londres, la moitié des 532 personnes arrêtées avaient 60 ans ou plus, plus de 100 d’entre elles dépassaient les 70 ans. Pour la plupart, les ennuis ne s’arrêtent pas à la sortie de garde à vue : poursuites judiciaires, liberté conditionnelle, restrictions de déplacement.

Qu’est-ce qui motive ces activistes du 3e âge?

Nombre d’entre eux soulignent le franchissement de lignes rouges de leur conscience, même si ce mode d’action leur est nouveau et que les conséquences les effraient. Deborah Hinton, 81 ans, ancienne magistrate, témoigne de ce basculement dans le Guardian : « J’ai toujours été respectueuse des lois et de l’autorité, mais je savais que je devais agir ainsi, que c’était mon devoir. »  Beaucoup se réfèrent à l’histoire de leurs parents, engagés contre le fascisme ou marqués par la Shoah, et voient dans leur action une lutte pour la démocratie et la liberté d’expression, mises à mal par une interdiction jugée arbitraire. Deborah Hinton poursuit : « Palestine Action n’est pas une organisation terroriste. J’ai vécu l’époque de l’IRA et des attentats à Londres. Ça, c’était du terrorisme. »

Un élément est fréquemment mentionné dans les témoignages des activistes, l’avantage d’avoir un âge avancé lorsqu’on prend le risque d’une condamnation pour terrorisme. Richard Whitmore-Jones, chef d’entreprise à la retraite, l’exprime bien : « Écoutez, j’ai 74 ans, je n’ai pas de prêt immobilier à rembourser, ni d’emploi. Je serai un peu contrarié de ne pas pouvoir aller aux États-Unis, mais je m’en accommoderai. Ce sont les jeunes qui sont courageux. »

Ces actions Lift the Ban (Levez l’interdiction) sont initiées par Defend Our Juries (Défendons nos juré·es), organisation mobilisée depuis plusieurs années contre la répression croissante des activistes non-violents au Royaume-Uni. Elle défend notamment le droit des juré·es à entendre les motivations des prévenu·e·s sans limitations, leur permettant, s’ils le jugent pertinent, de relaxer sur fondement de leur conscience. Ce droit prévu par la constitution a été mis à mal. En effet, depuis une décision de la Cour d’appel en 2022, les juges peuvent restreindre les arguments de la défense. Ainsi, un juge a interdit de mentionner le dérèglement climatique, la précarité énergétique ou encore le mouvement des droits civiques – éléments pourtant bien utiles pour comprendre le mobile des activistes d’Insulate Britain (équivalent de Dernière Rénovation) à la barre pour une action de blocage routier, qui ont fait le choix d’enfreindre cette règle et ont en conséquence été condamné·es à de la prison ferme.

Une stratégie d’action non-violente qui porte

Dans ce contexte de répression intensifiée, les actions Lift the Ban font mouche : un concept d’action simple mobilisant des milliers de personnes dans différentes villes lors de journées d’action, un nombre record de personnes arrêtées et poursuivies pour ce qui est de toute évidence une broutille (tenir une pancarte), la participation remarquable et remarquée de personnes âgées. On retrouve une recette puissante de stratégie d’action non-violente : les actions et arrestations démontrent le ridicule de la répression, parfois dénoncé par l’humour des participant·es, comme l’homme arrêté pour un t-shirt au logo ressemblant à celui de Palestine Action – mais avec écrit Plasticine Action (Action Pâte à modeler). La participation massive de personnes âgées en est un élément clé-si nous avons l’habitude de louer l’inclusivité de la stratégie d’action non-violente, qui est accessible à toute personne, indépendamment de sa capacité physique, l’engagement de personnes âgées sur des rôles à fort impact juridique surprend malgré tout : il semble contraire à l’imaginaire collectif, où on associe plutôt les personnes âgées à des personnes sages et obéissantes ; leur arrestation renforce alors le sentiment d’injustice de l’observateur, attire l’attention de la presse, et augmente la gêne voire le conflit de conscience des policiers. Ce sont autant d’éléments qui amplifient le message et font monter le rapport de force face au gouvernement. Même Ken Clarke, conservateur et ancien ministre de l’Intérieur, fait remarquer à la Chambre des Lords qu’il serait tout à fait contre-productif d’arrêter « des centaines de vieilles dames inoffensives simplement parce qu’elles brandissaient une pancarte » .

Partout, des personnes âgées contribuent aux luttes de manière cruciale et de multiples façons : mise à disposition de lieux, expertise, temps, expérience de luttes passées, dons, ravitaillement… Dans un contexte de répression qui se resserre, les activistes de Defend Our Juries nous invitent à élargir encore le spectre de nos modes d’action. 

  1. The Guardian, 10/08/2025.
  2. The Guardian, 16/08/2025.
  3. Principe constitutionnel appelé jury equity.
  4. The Guardian, 19/03/2024.
  5. The Guardian, 18/08/2025.
  6. The Independent, 10/09/2025.

     


Article écrit par Franzeska Bindé.

Article paru dans le numéro 218 d’Alternatives non-violentes.