Guillaume Gamblin est rédacteur à la revue Silence.
La désobéissance civile est bien souvent un moyen d’action que l’on emploie en ultime recours, lorsque d’autres méthodes légales ont été utilisées sans succès. Elle entraîne, par sa nature même, des conséquences qui peuvent être lourdes : arrestation, poursuites judiciaires, répression. Elle se doit donc d’être préparée collectivement, ses conséquences anticipées, le contexte politique et le niveau de répression analysés, afin de prendre des risques proportionnés à ce que les personnes qui s’y engagent sont capables d’assumer. C’est pourquoi aussi la question de son efficacité est importante : proportionnellement aux risques qui sont encourus, la désobéissance civile se doit d’avoir des chances d’emporter une victoire. Dans le cas contraire, le rapport risques/efficacité serait disproportionné. (La plupart des exemples de cet article ont été tirés de l’affiche “La puissance de la désobéissance civile”, qui présente plus de 80 campagnes et actions de désobéissance civile qui ont marqué l’histoire. Elle a été publiée par Silence en lien avec de nombreux partenaires dont la revue ANV, et elle est disponible à la vente sur www.revuesilence.net
Proportionner risques et efficacité
Durant la Seconde Guerre mondiale, les assistantes sociales qui franchissent la ligne de démarcation pour placer des enfants juifs en sécurité en zone libre dans des familles, risquent certainement leur vie en faisant cela. Mais elles savent que ce sont de nombreuses vies d’enfants qu’elles sauvent.
Les activistes anti-pub du collectif des Déboulonneurs qui écrivent à partir de 2005 des slogans à la peinture effaçable sur des panneaux publicitaires, savent qu’ils risquent une amende relativement limitée. Mais ils font le pari que leur action aura une efficacité supérieure aux préjudices qu’ils pourront subir : efficacité médiatique grâce à l’action spectaculaire, et, dans la perspective des conséquences de leur procès futur, efficacité démocratique en plaçant le sujet de l’envahissement publicitaire dans le débat public, efficacité politique en entraînant certaines villes à adopter des règlements plus contraignants en matière de publicité, et certains partis politiques à se positionner en leur faveur. Ici, la campagne d’action a été volontairement calculée afin que les effets médiatiques et politiques soient les plus importants possibles, et les risques les moins élevés possibles.
De leur côté, en Grande-Bretagne, les militant-es du collectif Plane Stupid qui, à partir de 2005, se couchent sur le tarmac des aéroports pour bloquer le décollage de certains avions, veulent avant tout faire avancer la conscience écologique dans l’opinion publique, mais n’hésitent pas à s’exposer à de lourdes sanctions pour cela. Ce choix vient illustrer le fait que pour ces personnes, ce sujet est d’une urgence et d’une importance vitale pour le futur même de l’humanité.
L’efficacité dépend des objectifs visés
Les risques ne seront pas les mêmes selon la nature du régime dans lequel on agit (démocratique, autoritaire, dictatorial), qui l’on est (notre appartenance ethnique, sociale, religieuse, notre genre ou orientation sexuelle), la nature de l’action que l’on réalise (dommages matériels ou pertes économiques engendrées), etc. L’efficacité, elle, dépendra de plusieurs facteurs, parmi lesquels : la pertinence tactique de l’action réalisée par rapport à l’objectif visé, parfois le nombre de personnes qui la réalisent, la réponse des autorités.
Mais avant de mesurer l’efficacité d’une action, il importe de bien comprendre les objectifs qui sont visés par celle-ci. Ils peuvent être divers : bloquer concrètement un processus de production ou encore la tenue d’un événement public, donner de la visibilité médiatique locale, nationale ou internationale à un sujet, ou encore, simplement, montrer aux personnes opposées au régime en place qu’elles ne sont pas seules. C’est en référence aux objectifs qu’elle vise que l’efficacité d’une action sera mesurée. Il sera absurde de clamer l’échec d’une action à faire tomber un régime si son but était d’éveiller une flamme d’espoir chez toutes les personnes qui lui sont opposées, mais isolées.
Lorsqu’en 2006, des militant-es LGBTIQUIA+ organisent la première marche des fiertés à Moscou, malgré l’interdiction du maire de la ville, le but de la manifestation est de clamer au monde l’injustice de cette interdiction et de mettre l’accent sur les droits des minorités sexuelles en Russie. C’est à cette aune que cette action doit être jugée.
Les objectifs et les effets de l’action peuvent être multiples
Lorsqu’en 2017, des pilotes d’avion allemands empêchent 222 expulsions de personnes déboutées de leur demande d’asile en refusant de décoller avec ces personnes à bord, malgré le risque de sanction disciplinaire, la réussite de l’action peut être mesurée de diverses manières. Une efficacité immédiate : la personne n’est pas expulsée. Mais toute relative si l’on s’en tient à cela, car la personne pourra être expulsée par un autre vol. Cependant, cela aura peut-être donné la chance à certain-es de bénéficier d’un peu plus de temps pour faire valoir leurs droits et d’annuler la procédure d’expulsion. Cette action aura aussi permis de renforcer le débat public sur l’inhumanité de ces expulsions, et pourra également avoir un effet d’entraînement auprès d’autres personnes et professions confrontées à des ordres inhumains. Il y a donc des effets simultanés à plusieurs niveaux, et c’est l’ensemble de ces niveaux qu’on devra prendre en compte pour mesurer l’efficacité de l’action.
Une efficacité à court ou moyen terme
Parfois, l’efficacité d’une action n’est pas immédiate, mais l’est à moyen terme. C’est 4 ans après qu’elles aient publié en 1971 une tribune collective où elles affirment avoir eu recours à l’avortement malgré l’interdiction pénale, que les 343 signataires obtiennent une traduction légale de leur action en faveur de la liberté de contraception, en 1975, avec la loi Veil.
D’autres fois, l’effet est plus rapide. Au Québec, en 1973, alors que le système judiciaire interdit aux femmes d’être jurées, lors d’un procès où elle était témoin, la militante Lise Balcer refuse de jouer son rôle tandis que sept autres personnes prennent d’assaut le box des jurés. Elles sont condamnées à des peines de prison…, mais quelques mois après cette action organisée par le Front de libération des femmes, le droit des femmes à siéger comme jurées est acquis.
Des effets symboliques et politiques précieux
Certaines actions de désobéissance civile, tout en visant in fine un changement de loi, ont pour vocation importante de témoigner d’une injustice et d‘attirer l’attention publique sur celle-ci, de faire évoluer les mentalités. En 1880, en France, Hubertine Auclert, engagée pour les droits des femmes, entame une grève de l’impôt en défendant l’idée que, faute de droits civiques et civils, les femmes ne devraient pas être imposables. En avril 1910, avec Marguerite Durand, elle présente sa candidature aux élections législatives, qui est refusée. Ces actions revêtent une importance dans la lutte pour l’égalité des droits même si elles n’ont pas entraîné de changement législatif immédiat. Elles servent de témoignage et d’inspiration pour des générations de militantes qui les suivent.
De la même manière, lorsque, en 1989, l’anarchiste Tayful Gönül déclare, le premier, son objection de conscience politique au service militaire en Turquie, et se trouve emprisonné à plusieurs reprises pour cela, son action n’entraîne pas l’arrêt du service militaire. Mais elle connaît un retentissement qui met en débat le service militaire et la militarisation, et elle sert d’exemple à des centaines d’autres hommes qui s’engagent à sa suite dans l’objection de conscience.
Il est parfois difficile de mesurer, à court terme, les effets d’une action de désobéissance civile non-violente. Son efficacité réelle ou symbolique peut révéler toute sa puissance à travers le temps.
Quand la désobéissance civile construit une autre réalité
Enfin, la désobéissance civile peut être en elle-même une action qui construit une alternative, une autre réalité désirable. Elle revêt alors une efficacité par cela même qu’elle construit. Ce fut le cas par exemple lorsque des membres de la Confédération paysanne du Pays basque ont créé en 2005 Euskal Herriko Laborantza Ganbara (EHLG) qui s’est constituée en une chambre d’agriculture alternative. Malgré l’opposition du préfet et une assignation en justice, EHLG est aujourd’hui légale et un acteur incontournable au Pays basque.
C’est aussi le cas à Riace, en Calabre, où des habitant-es et le maire, Domenico Lucano, ont fait de leur village un modèle d’intégration des migrant-es. Le maire a été assigné en justice et accusé de mariages blancs, d’octrois complaisants de papiers d’identité, d’aide à l’immigration clandestine. Il revendique avoir désobéi à des lois inhumaines et a mis en œuvre la société qu’il désirait. Comme l’eau, la résistance non-violente s‘adapte et se transforme sans cesse. •