Auteur

Véronique Dudouet

Année de publication

2026

Cet article est paru dans
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Entretien avec Véronique Dudouet

Véronique Dudouet est chercheuse et conseillère principale en transformation des conflits à la Fondation Berghof (Berlin)

ANV.−Pouvez-vous présenter la Fondation Berghof ?

La Fondation Berghof est une organisation indépendante allemande basée à Berlin qui œuvre depuis plus de cinquante ans pour la prévention des conflits violents, l'accompagnement des processus de paix et la construction d'une paix durable dans de nombreuses zones de crise, tels que l’Afghanistan, le Moyen Orient, le Caucase ou l’Afrique de l’Est. Sa spécificité est de combiner recherche, médiation, formation au dialogue, éducation à la paix et accompagnement de terrain auprès de gouvernements, groupes armés, mouvements citoyens, organisations de femmes et acteurs internationaux. La recherche nourrit notre action, tandis que l'expérience de terrain enrichit nos analyses et recommandations.

ANV.− Quel est votre rôle dans cette Fondation ?

Je travaille depuis plus de vingt ans au sein du département de recherche sur la transformation des conflits. Mon activité combine recherche, formation, conseil politique et accompagnement de praticiens. Je travaille actuellement notamment sur la transition en Syrie ainsi que sur des processus de dialogue en Thaïlande du Sud, en Colombie, en Éthiopie et en Birmanie.

J'organise également des espaces d'échange entre anciens combattants, médiateurs locaux ou femmes engagées pour la paix afin qu'ils puissent partager leurs expériences, apprendre les uns des autres et développer ensemble de nouvelles approches de transformation des conflits.

ANV. Pouvez-vous nous détailler les principaux axes de vos recherches ?

Mes recherches cherchent à comprendre comment favoriser des transitions durables de la violence armée vers une paix juste, inclusive et démocratique.

Un premier axe porte sur les liens entre résistance civile et processus de paix. Longtemps étudiés séparément, ces deux domaines sont pourtant complémentaires : les mobilisations citoyennes peuvent ouvrir la voie au dialogue et aux négociations, tandis que les accords de paix offrent un cadre permettant de transformer leurs revendications en réformes durables.

Je travaille également sur la transformation politique des groupes armés, en étudiant comment les anciens combattants peuvent devenir des acteurs politiques ou communautaires engagés dans la paix. Enfin, j'analyse le rôle des femmes comme militantes, médiatrices, négociatrices et responsables politiques, ainsi que leur contribution à la transformation durable des conflits.

ANV. En quoi la résistance civile peut-elle favoriser des processus de construction durable de la paix ?

La résistance civile désigne l'ensemble des actions collectives menées sans recours à la violence pour obtenir des changements politiques ou sociaux. On l'associe souvent aux mouvements contestant des régimes autoritaires, mais elle joue aussi un rôle essentiel dans les conflits armés. Alors que les belligérants s'affrontent ou négocient, des citoyens continuent d'agir pour protéger leurs communautés, défendre les droits humains, préserver le dialogue et promouvoir des solutions politiques. Ils constituent souvent un troisième acteur, porteur d'alternatives à la violence.

La construction de la paix est un processus de long terme visant à prévenir le retour des violences. Elle implique des institutions légitimes, la réduction des inégalités, la confiance entre les communautés, la justice transitionnelle et des mécanismes permettant de gérer les conflits sans violence.

La résistance civile contribue à cette dynamique en modifiant les rapports de force, en ouvrant des espaces de dialogue lorsque les négociations sont bloquées et en permettant une participation beaucoup plus large des femmes, des jeunes et d'autres groupes souvent exclus. Elle favorise aussi des pratiques démocratiques comme la coopération, le leadership partagé et l'engagement citoyen. Mais elle ne suffit pas à elle seule : elle doit s'articuler avec le dialogue, la médiation, les négociations et les réformes institutionnelles.

ANV. Pouvez-vous donner quelques exemples ?

Mon intérêt pour cette question remonte à ma thèse de doctorat sur la première Intifada palestinienne, qui analysait comment une mobilisation populaire non-violente avait contribué à ouvrir la voie au processus de paix d'Oslo. Depuis, j'ai poursuivi ces recherches dans plusieurs contextes.

Au Pays basque, nous avons accompagné pendant de nombreuses années des acteurs de la société civile engagés dans le processus de paix. Après l'annonce de la fin de la lutte armée par l'ETA en 2011, le processus est resté bloqué faute de dialogue avec le gouvernement espagnol. Des initiatives citoyennes ont alors créé des espaces de dialogue et formulé des propositions concrètes. L'exemple le plus marquant est celui des Artisans de la Paix, qui ont facilité le désarmement définitif de l'ETA en 2017, démontrant que la société civile pouvait débloquer une situation où les gouvernements étaient dans l'impasse.

On retrouve cette complémentarité entre mobilisation citoyenne et processus de paix au Liberia, où les femmes ont contribué à la conclusion de l'accord de paix de 2003, ou encore en Tunisie, où les mobilisations et le dialogue national se sont mutuellement renforcés pendant la transition démocratique post-2011.

ANV. En quoi la résistance civile participe-t-elle de la « transformation des conflits ?

Les conflits étant inévitables, voire nécessaires dans une démocratie, l'enjeu n'est pas de les supprimer, mais de transformer les relations, les institutions, les récits et les rapports de pouvoir qui alimentent la violence et l'exclusion.

La résistance civile y contribue en permettant aux citoyens de devenir des acteurs du changement plutôt que de simples victimes. Elle donne une voix aux groupes marginalisés, remet en cause des systèmes injustes et favorise de nouvelles coalitions sociales. Cette transformation ne peut toutefois être durable que si elle s'accompagne de dialogue, de réformes politiques et de mécanismes de réconciliation. C'est pourquoi je considère la résistance civile et la médiation comme deux approches complémentaires de la construction de la paix.

ANV. Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez sur le terrain dans les formations avec des acteurs en conflit ?

La première difficulté est d'instaurer un climat de confiance. Les participants ont souvent vécu des violences ou appartiennent à des groupes longtemps opposés. Avant d'aborder le fond, il faut créer un espace où chacun puisse s'exprimer librement et être écouté.

Une autre difficulté concerne les rapports de pouvoir. Certaines personnes occupent une position dominante, tandis que d'autres, notamment les femmes ou les jeunes, hésitent davantage à prendre la parole. Le rôle du facilitateur est de garantir une participation réellement équilibrée.

Il faut aussi tenir compte des contraintes auxquelles les participants font face dans leur organisation ou leur environnement politique. Même convaincus de l'intérêt du dialogue, ils ne disposent pas toujours de la marge de manœuvre nécessaire pour mettre en pratique les enseignements de la formation.

Enfin, notre rôle n'est jamais d'apporter des solutions toutes faites, mais de créer les conditions permettant aux acteurs locaux de construire eux-mêmes leurs propres stratégies de paix.

ANV. Vous avez travaillé avec plusieurs groupes de femmes engagées dans des luttes non-violentes. Quelles sont les conclusions de ces recherches sur le terrain ?

Nos recherches montrent que les femmes jouent un rôle bien plus important qu'on ne le pense dans les mouvements de résistance civile. Elles sont organisatrices, stratèges, médiatrices, négociatrices et créatrices de liens entre différents acteurs. Nous avons notamment travaillé avec des femmes engagées dans les mouvements de protestation en Irak, en Thaïlande et au Venezuela. Beaucoup exercent des fonctions de médiation sans en avoir le titre : elles facilitent le dialogue au sein des mouvements, maintiennent des canaux de communication avec les autorités et contribuent à prévenir l'escalade des violences.

Pourtant, elles restent souvent exclues des négociations officielles, alors même qu'elles ont joué un rôle central pendant les mobilisations. Nos recherches montrent qu'une participation significative ne se mesure pas seulement au nombre de femmes présentes, mais à leur capacité d'influencer les décisions et la mise en œuvre des accords.

Enfin, les femmes ne constituent pas un groupe homogène et ne sont pas naturellement plus pacifiques que les hommes. Leur contribution tient avant tout à leurs compétences, à leurs réseaux et à leur capacité à créer des passerelles entre des acteurs qui ne se parlent plus.

Propos recueillis par Alain Refalo



Article écrit par Véronique Dudouet.

Article paru dans le numéro 220 d’Alternatives non-violentes.