Quand des sanctions économiques internationales sont établies contre un pays, l’enjeu est d’abord politique. Ce fut le cas, à la fin des années 1980 et début 1990, pour contraindre l’Afrique du Sud à abolir le régime d’apartheid.
Cet article s’intéresse uniquement aux sanctions économiques établies par l’UE à l’égard de la Russie, depuis l’agression de Poutine contre l’Ukraine. (Lire ici la suite)
Parmi les sanctions économiques, il faut distinguer les sanctions commerciales des sanctions financières. Celles-ci visent les classes dirigeantes – gel des avoirs bancaires, refus de tout investissement, etc. – avec l’espoir que ces privations contrarient suffisamment leurs affaires personnelles pour que s’enclenche le changement souhaité. Les sanctions commerciales, elles, touchent les populations civiles par des restrictions ou des suppressions de biens de consommation, avec l’espoir que le mécontentement populaire atteigne leurs dirigeants et les contraigne à changer leur politique. Qu’en a-t-il été des diverses sanctions économiques prises contre le Kremlin qui agresse l’Ukraine depuis plus de trois ans ?
Les premières sanctions décrétées par l’UE contre la Russie
L’agression militaire de Poutine contre l’Ukraine n’a jamais été applaudie par le peuple russe. Elle n’a jamais été « sa guerre ». Les sanctions économiques prises contre Moscou depuis 2022 n’ont jamais amené la population russe à exprimer son opposition à Poutine ; tout simplement parce que, pour les personnes qui s’y aventurent, c’est la prison directe. Que l’on se souvienne du sort réservé à Alexeï Navalny et à tant d’autres.
Les premières sanctions économiques prises par l’UE en 2022 contre la Russie furent essentiellement financières. Elles ont concerné des centaines de personnes : Vladimir Poutine, Sergueï Lavrov, les députés de la Douma, les membres du Conseil national de sécurité et ceux du Conseil de la Fédération de Russie, etc. On y trouve les personnalités de premier plan du monde des affaires, souvent nommées « oligarques ». Ces sanctions ont consisté à interdire à ces personnalités tout visa pour l’UE, à geler leurs avoirs déposés dans des banques européennes, et à confisquer nombre de leurs biens immobiliers, ou bien à immobiliser leurs yachts de luxe ancrés dans l’UE. À ces sanctions, fut ajoutée la déconnexion de la Russie du système bancaire international Swift, empêchant ainsi l’échange de fonds avec les banques occidentales.
Comment les oligarques ont-ils réussi à continuer leurs affaires ? Après trois années de sanctions occidentales, la Russie a réussi non seulement à s’adapter, mais aussi à devenir le centre d’une économie mondiale parallèle, en mettant en place une nouvelle architecture financière. En effet, dès fin 2022, la Russie a relié son système de cartes bancaires, Mir, à celui de l'Iran, Shetab, permettant des transactions bilatérales entre ces deux pays et renforçant ainsi leurs liens économiques. L’Iran est devenu un allié stratégique qui désormais lui livre des drones tueurs de dernière génération. Par ailleurs, la coopération avec la Chine s’est intensifiée, avec l’utilisation du système CIPS pour les transactions en yuans. Ces partenariats ont permis à la Russie de contourner habilement les sanctions financières établies par l’UE, et les oligarques ont pu acheter de nouveaux yachts de luxe, tranquillement amarrés à Dubaï. Pendant ce temps, un quart de la population russe n’a pas de toilettes à domicile, 47 millions d’habitants n’ont pas accès à l’eau chaude, 29 millions n’ont pas l’eau courante tout court, et 22 millions n’ont pas de chauffage décent[1].
En mai 2022, l’UE lance un train de sanctions commerciales qui interdit l'achat, l'importation et le transfert de pétrole brut par voie maritime de la Russie vers l'UE. Le but de ces sanctions est d’entraver l’économie de guerre de la Russie dont le budget dépend en grande partie des recettes pétrolières[2]. En Europe, les pétroliers s’affolent et font grimper le prix des carburants, jusqu’à dépasser les 2 euros le litre à la pompe.
La Russie a contourné l’embargo sur le pétrole en recourant de façon illégale à une flotte de bateaux dits « fantômes ». Le stratagème consiste pour des tankers russes à transférer leur cargaison de pétrole directement dans ces autres tankers fantômes, loin des eaux territoriales, notamment en mer baltique. Il y aurait plus de 700 navires fantômes, souvent vieux, mal ou pas assurés du tout, appartenant à des sociétés écrans, comme Coral Energy domicilié à Dubaï, mais qui travaille avec la Société générale et Total Energies[3] ! Ces bateaux fantômes accostent en dehors de l’UE, en Chine, en Inde, en Turquie, etc. De là, de nouveaux tankers acheminent tout à fait officiellement ce pétrole vers des ports européens. Voici comment les sanctions commerciales sur le pétrole imposées par l’UE à la Russie ont été contournées, ce qui a évité, disent certains économistes, un effondrement des économies européennes qui ont besoin de pétrole[4].
En juillet 2025, l’UE établit son dix-huitième train de sanctions contre la Russie. Cela n’empêche pas Poutine de déclarer, au forum économique de Saint-Pétersbourg : « l’ensemble de l’Ukraine nous appartient » ; « la terre que foule le pied d’un soldat russe nous appartient[5] ».
Quels effets ont toutes ces sanctions ?
Les sanctions prises par l’UE contre la Russie ont-elles été efficaces ? Répondre par « oui » ou « non » serait simpliste. Les sanctions économiques contre la Russie ne peuvent porter des fruits qu’à moyen ou long terme. Notons que les toutes premières sanctions internationales n’ont pas été dissuasives pour que Poutine cesse son « opération militaire spéciale ». Pourquoi se serait-il inquiété puisque la Russie avait alors une économie florissante, aucune dette d’État, une armée forte, de solides outils de propagande, etc.
Début 2023, la situation est encore ‘’acceptable’’ pour les populations de Russie, avec une inflation maitrisée, des revenus des ménages en hausse, un chômage à son niveau le plus bas. Pour parvenir à cette situation, la Russie achète à la Chine des biens qu’elle se procurait avant auprès de l’UE et des USA : voitures, ordiphones, composants électroniques, pièces détachées pour réparer les hauts fourneaux et les usines fatiguées, etc. Et pour acheter cette paix sociale, la Russie pioche dans les réserves du Fonds de la richesse nationale de la Fédération de Russie qui fondent comme neige au soleil, passant de 185 milliards de dollars en décembre 2021 à moins de 30 milliards en juillet 2025.
Ainsi, l’économie russe défie encore l’Occident, avec un PIB de 3,6 % en 2023 et de 4 % en 2024[6]. Mais la Banque mondiale estime que le PIB de la Russie sera de 1,4 % en 2025 et de 1,2 % en 2026. Si la croissance tient encore le choc, c’est grâce au complexe militaro-industriel qui tourne à plein régime, et manque même de bras. Les dépenses engagées par le Kremlin pour ses achats d’armes et l’entretien de ses infrastructures militaires et industrielles sont en hausse de 40 % entre 2023 et 2024. Il est prévu que le budget consacré à la défense va encore augmenter de 30 % pour la période 2025-2027.
Il existe cependant des oublis volontaires dans les sanctions économiques de l’UE contre la Russie[7]. Par exemple, la France reste en 2024 le premier pays européen importateur de gaz naturel liquifié russe (GNL), ce qui a permis à la Russie d’engranger cette année-là 3 milliards d’euros ! Par ailleurs, la France continue encore d’importer de Russie des engrais chimiques, et du minerai d’uranium pour compenser la fin des importations depuis le Niger.
Le rouble (la monnaie russe) perd progressivement de sa valeur en 2025, ce qui n’était pas vraiment le cas auparavant. Si l’inflation a été plutôt bien maitrisée au début de la guerre, grâce aux ponctions dans le Fonds de la richesse nationale de la Fédération de Russie, cette inflation a atteint 6 % en 2024, et elle est prévue en 2025 entre 7 % et 8 %. Les taux d’intérêt n’ont cessé d’augmenter depuis 2023 pour arriver à 21 % en 2025. Avec un tel loyer de l’argent, il est devenu complètement hasardeux, pour les entreprises et les particuliers de la classe moyenne, de trouver des projets permettant de dégager une rentabilité supérieure aux taux directeurs de la Banque centrale de Russie (BCR).
L’une des mesures que réclame Poutine lors des pseudos négociations pour la paix, c’est l’abandon immédiat des sanctions économiques de l’UE contre la Russie – ce n’est pas un hasard ! Contrairement à la propagande qui alimente des réseaux sociaux, la Russie s’approche d’une stagflation suicidaire.
L’une des leçons à retenir est que les effets des sanctions économiques sont graduels et cumulatifs.
François Vaillant, rédacteur en chef d’ANV
NB. Il est scandaleux que ni la France ni l’UE n’aient encore établi des sanctions économiques contre Israël qui affame Gaza et continue d’annexer des territoires en Cisjordanie. Seule l’Espagne se refuse de vendre des armes à Israël.
Il faut remonter aux sanctions économiques internationales établies contre l’Afrique du Sud, dès la fin des années 1980, pour avoir un exemple flagrant où des sanctions économiques ont atteint leur but : la fin de l’apartheid. Voir pour cela l’étude « Sanctions économiques et pressions internationales » de François Vaillant paru dans ANV n° 185 https://www.alternatives-non-violentes.org/Revue/Numeros/185_Nelson_Mandela._A-T-Il_ete_un_partisan_de_la_n
[1] Voir Le Monde du 10.01.2025.
[2] Les recettes pétrolières constituent un tiers du budget, les autres recettes proviennent de l’exportation de gaz, charbon, bois, engrais, etc.
[3] Voir Le Monde du 20.12.2024.
[4] Voir Le Monde du 30.10.2024.
[5] Agence Reuters, le 20.06.2025.
[6] Les chiffres indiqués dans ce paragraphe et les suivants proviennent du Le Grand continent du 28.12.24 et du 16.02.2025, et du journal Le Monde.
[7] Voir Le Monde du 06.05.2025.