Péter Magyar a donc remporté les élections avec son parti Tisza qui a obtenu 53 % des voix contre 38 % au Fidesz de Viktor Orbán, sévèrement désavoué après 16 ans de pouvoir. Ces résultats concernent bien plus que la Hongrie, tant ils contrarient sérieusement les visées autoritaires et ultra-conservatrices de Vladimir Poutine, Donald Trump et du RN de Marine Le Pen et Jordan Bardella.

N’oublions pas que Marine Le Pen est allée le 23 mars au meeting organisé par Viktor Orbán à Budapest, où s’est retrouvé le gratin de l’extrême droite européenne venu le soutenir : le chef de la Ligue italienne, Matteo Salvini, le Néerlandais Geert Wilders ou encore Santiago Abascal, le patron du parti espagnol Vox nostalgique du franquisme, etc. Là, Marine Le Pen a encore déclaré sa flamme pour Viktor Orbán qui est pour elle un « ami », « un pionnier », un « visionnaire » et un « dirigeant d’exception » ! Il a été rappelé à ce meeting que peu avant, d’autres responsables de l’internationale autoritaire avaient fait le voyage à Budapest pour soutenir Vicktor Orbán : le président argentin Javier Milei, la cheffe de file Alice Weidel de l’AfD – parti néofasciste allemand – , ainsi que le secrétaire d’État trumpiste Marco Rubio. Le vice-président étatsunien, J.D. Vance, est lui-même venu ensuite soutenir Viktor Orbán, le 7 avril.

Pourquoi donc tous ces déplacements internationaux pour peser sur les élections législatives dans un pays européen de seulement 10 millions d’habitants ? Parce que, pour l’extrême droite de chez nous et d’ailleurs, la Hongrie de Viktor Orbán était la tête de pont, le laboratoire du trumpisme en Europe, contre les migrants, pour une politique familiale archaïque, assorti d’un climatocepticisme décomplexé et du retour d’une dite ‘’civilisation chrétienne’’ pour combattre le wokisme, etc. Tout ce qui plait également à Vladimir Poutine, un bon ami de Viktor Orbán.

Les élections présidentielles de 2017 approchent en France. Comment le RN va-t-il se départir de la politique autoritaire menée par Viktor Orbán qui vient de se solder par un cuisant échec électoral ? Comment Marine Le Pen et Jordan Bardella vont-ils se dépêtrer pour que l’image de leur « ami » ne leur colle plus aux basques, pas plus que celles de Poutine et Trump, lequel risque fort de perdre la majorité au Congrès lors des prochaines élections de mi-mandat en novembre ? Pour rêver un peu, l’événement politique qui vient de surgir en Hongrie va-t-il faire perdre leur aura aux extrêmes droites en Europe, dont plusieurs vont devoir affronter d’ici 2027 des élections décisives en Espagne, Italie, Pologne, etc. ?

Sur l’échec des ingérences numériques étrangères

Les médias nationaux hongrois n’ont laissé aucune place à Péter Magyar pour qu’il s’y exprime librement même une seule fois ! La campagne de Viktor Orbán a monopolisé d’une manière outrancière les supports publicitaires dans tout l’espace public du pays. Il est surprenant que toutes les formes de matraquage – y compris sur les réseaux sociaux –, n’aient pas atteint leur but : faire peur à la population pour qu’elle vote docilement pour Viktor Orbán. La politique de la peur menée tambour battant n’a pas fonctionné, n’est-ce pas une étonnante leçon à retenir ?

La désinformation avant les élections avait pourtant pris une tournure inquiétante sur les réseaux sociaux. Mensonges et diffamations, images et vidéos truquées par l’intelligence artificielle, tout a été développé à grande échelle pour influencer les esprits, dans un pays où les abonnés aux réseaux sociaux sont proportionnellement aussi nombreux qu’en France.

Sur X (ex-Twitter) d’Elon Musk, plusieurs centaines de faux comptes, gérés principalement depuis le Nigéria, sont intervenus massivement depuis des mois, de manière automatisée, pour partager des contenus pro-Orban et contre les institutions européennes que défend Péter Magyar.

Sur TikTok, l’ingérence numérique s’est manifestée par des vidéos utilisant l’intelligence artificielle expliquant qu’Orban défendait la stabilité et la liberté alors que son opposant était grossièrement identifié à l’idéologie woke et que l’UE était liberticide. Plus de 400 comptes TikTok de la sorte, gérés depuis l’Asie, ont été repérés par l’observatoire Newsguard. 

Un réseau pro-Kremlin a également fonctionné à plein régime. De faux sites d’informations sont apparus (dont un faux site Euronews), lors d’une impressionnante campagne menée par Storm-15-16. Cet outil de propagande russe, créé en 2023, a diffusé à flots continus de la désinformation en ligne pour servir les intérêts du gouvernement russe. Des agents russes de Storm-15-16 sont même intervenus depuis l’ambassade de Russie à Budapest, aidés et conseillés par des services secrets hongrois !

Autre étonnement : le vote des jeunes

La participation aux élections a été proche de 80 %, du jamais vu dans un ancien pays communiste. Cette forte participation est en grande partie le fait des moins de 40 ans qui cette fois sont allés voter massivement – à raison de 87 % des 63 % du corps électoral. C’est du jamais-vu jusqu’à maintenant dans un pays de l’UE !

Le déclin de popularité de Viktor Orbán et de son parti, le Fidesz, s’inscrit dans un contexte de stagnation économique, d’inflation prononcée, de scandales politiques et de corruption, avec des services publics de plus en plus à l’abandon comme en témoigne l’état des hôpitaux et des routes. Il faut comprendre que le gel des 18 milliards d’euros par l’UE a grandement contribué à cette situation. Ce gel est une lourde conséquence du fait que la Hongrie de Viktor Orbán ne répondait plus aux critères d’une démocratie qui protège les libertés fondamentales, après avoir sans cesse modifié la Constitution du pays. Marine Le Pen et Jordan Bardella ont-ils entendu la leçon ? Comme le parti Tisza du futur Premier ministre Péter Magyar se retrouve avec une majorité des deux-tiers des députés, il devrait pouvoir aisément re-modifier la Constitution hongroise et faire que son pays perçoive les 18 milliards encore gelés.

Élections sans violence

La campagne électorale a commencé depuis longtemps. Elle avait deux formes. Celle de Viktor Orbán misait principalement sur les outils de propagande déjà cités, et avec seulement 4 grands meetings populaires. Celle de Péter Magyar a consisté à rencontrer directement un maximum de citoyens, partout, allant jusqu’à plus de 10 rencontres par jour, y compris dans les campagnes acquises normalement à son adversaire. C’est cela qui a payé. On pouvait craindre que le pouvoir en place invente des stratagèmes pour interdire ces rassemblements et y envoyer des forces de répression. Il n’en fut rien, heureusement.

N’oublions pas le gigantesque concert donné la veille des élections sur la place des Héros à Budapest, où la foule des 100 000 jeunes participants y clamait « Ruskik haza ! » (Les Russes à la maison !), rappelant ainsi le slogan lancé aux chars soviétiques venus en 1956 sur cette place y réprimer dans le sang un soulèvement contre la dictature communiste.

N’oublions pas non plus que c’est également par des concerts de rock, à Moscou,  qu’a été ébranlé le pouvoir de Brejnev qui a dû céder la place en 1985 au réformateur communiste Mikhail Gorbatchev, celui qui a ensuite lancé « la perestroïka » (la reconstruction), avec la volonté de combattre la corruption, de supprimer la censure, de libérer les opposants politiques, etc.

Nous pouvions craindre que Viktor Orbán donne le soir des élections un hideux spectacle à la Donald Trump pour annoncer qu’il refusait sa défaite. Elle était si évidente dès 22h qu’il l’a reconnue.

Et maintenant ?

L’Ukraine respire mieux ! Le temps est enfin venu où Viktor Orbán ne pourra plus bloquer par son veto le Conseil européen qui réunit les 27 chefs d’État de l’UE, Conseil qui fixe les grandes orientations politiques. Encore ce 19 mars, Viktor Orbán s’était obstiné à bloquer le prêt européen de 90 milliards d’euros destiné à Kiev, comme à empêcher la mise en place du 20e plan européen de sanctions économiques contre la Russie. Péter Magyar s’est engagé de ne pas suivre ici son prédécesseur. Poutine a perdu son cheval de Troie européen dans sa guerre contre l’Ukraine.

Réjouissons-nous de l’élection de Péter Magyar, mais sans oublier toutefois que ce conservateur du centre droit aura un positionnement probablement semblable à celui de Viktor Orbán concernant les migrants.

François Vaillant, ex-rédacteur en chef de la revue Alternatives Non-Violentes